lundi 22 août 2011

Surveiller les vieux fantômes

J'étais au grenier, cherchant de vieux ennuis connus et répertoriés que je conservais dans des cartons soigneusement classés et étiquetés afin d'exercer ma propension à la zemblanité. Tout se déroulait à merveille selon mes funestes plans, je me dirigeais droit sur l'autoroute des emmerdements quand mon regard se porta du coin de l’œil gauche, vision périphérique, vers un vieux bouquin posé sur le bord d'une caisse. Abandonnant lâchement mes plans de guerre contre le bonheur, je bifurquai vers cet objet intriguant. Je traite les livres comme des partenaires et ne suis pas du genre sadique à les séquestrer au grenier, il était donc impensable que j'eusse abandonné là une ancienne conquête. Je me saisis de ce mystère relié et soufflai sur la couverture pour en chasser la poussière. Un titre apparut : The Royal Cookery Book. Je possède peu de livres de cuisine, seulement quelques ouvrages ayant des prétentions littéraires comme le dictionnaire posthume d'Alexandre Dumas et La cuisine cannibale de Roland Topor. Leurs recettes sont trop difficiles à réaliser mais j'aime bien les lire. Ce bouquin ne faisait pas partie de ma bibliothèque sinon il aurait été dans ma chambre, au pire à la cuisine. De plus, il était écrit en anglais et je n'aime pas les livres écrits en anglais, j'en suis bien aise, car si je les aimais, j'en lirais et je ne puis pas les traduire, en fait c'est pour cette raison que je ne les aime pas. Je tiens toutefois à préciser que j'adore les épinards et les livres traduits en français depuis n'importe quelle langue. J'adore les langues étrangères mais cela m'épuise, ma langueur ne tient pas la longueur. J'ai ouvert ce livre, il n'y avait rien à voir, 599 pages blanches numérotées. S'agissait-il d'un gag conceptuel sur les recettes de blanc de poulet, de poule au blanc, de sauce blanche, de blanc-manger ? Un examen plus approfondi me révéla trois pages manuscrites qui m'avaient d'abord échappées en le feuilletant rapidement. Quelqu'un avait couché sa belle écriture dans la langue de Shakespeare à partir de la page 255 pour s'arrêter peu après, utilisant le livre vierge comme un cahier. Il n'y avait aucune signature. Était-ce un fragment de journal intime ? Pourquoi n'avait-il pas commencé à la première page ? Et qu'est-ce que ça fichait dans mon grenier ? La curiosité m'incita à traduire ce truc, j'avais le temps de prendre mon temps sur trois petites pages de rien du tout, j'étais en vacances et je le suis encore en ce moment. Voici le résultat :

Je sens en moi suffisamment de recul pour que soit venu le temps de prendre la plume, j'entreprends donc la narration d’une aventure singulière qui m’est arrivée il y a quelques années. Je ne l’ai jamais racontée à un étranger de crainte d'être pris pour un affabulateur en dehors du village où je vis, seul endroit à admettre sans discuter cette histoire irrecevable pour le reste du monde.
Le gros de l'affaire se déroula un soir de novembre 1872 après que j'eus hérité d’un manoir poussiéreux situé aux abords d’un petit village à l'écart de Manchester dont je ne veux pas vous rappeler le nom. Cette habitation sinistre et branlante était tout ce que me laissait un vieil oncle mort dans l’oubli. C’était une grande bâtisse à l'aspect peu engageant et bordée d'un petit mur de pierres bancales qui rappelait la dentition d’un squelette. J’avais essayé de me débarrasser de cet héritage encombrant, mais personne ne se proposa de me la racheter. Aussi quand ma maison de Londres fut détruite par un incendie au début du mois de septembre, je décidai de m'installer quelque temps dans cette nouvelle demeure providentielle et en profiter pour voir si je pouvais entreprendre quelques travaux qui la rendraient plus présentable aux yeux d'éventuels acquéreurs. 
Une fois emménagé, je commençais à prendre mes habitudes quand je m’aperçus que des aliments disparaissaient du garde-manger. Au début je pensai à des chapardages de gamins qui se seraient introduits chez moi et ne voulus pas faire d'histoires pour quelques malheureuses conserves de rollmops et de pickles qui constituaient la presque totalité de mes maigres réserves de mangeur solitaire et frugal. Après avoir établi un minimum de relations amicales avec certains habitants du village, je découvris que les gens d’ici ne mangeaient pas le soir, ce qui me parut pour le moins curieux. Ils sautaient le repas et allaient se coucher le ventre vide, c'est pourquoi je rencontrais peu de personnes corpulentes au cours de mes promenades, à part les gens de passage comme moi. J’essayai d’inviter à dîner quelques-unes de mes nouvelles connaissances, elles refusèrent impoliment en me traitant de personne déraisonnable et imprudente, ce qui acheva de m'intriguer. Lorsque je tentais d’en savoir plus, les villageois me fuyaient la tête basse et le regard sournois, suivis de leurs minces silhouettes en fil de fer que le bas soleil de novembre, entre deux averses, dessinait sur le pavé humide et les chemins encaissés.
Le fameux soir, je dînais tard dans la vaste cuisine d'un repas copieux pour une fois. J'étais en effet frustré des refus répétés à venir partager ma table vespérale et pris d'une soudaine envie de festoyer, je m'étais procuré dans l'après-midi déjà bien avancée chez différents commerçants du village les denrées nécessaires à la confection d'un festin qui m'avait occupé quatre bonnes heures, retardant d'autant mon passage à table. J'avais remarqué une chose bizarre en faisant mes courses. Dans les boutiques où je m'étais fourni, aussi bien à la boucherie qu'à l'épicerie et à la crémerie, partout derrière les comptoirs où je posai ma bourse de client, se répétait le même décor obsessionnel. Toute la marchandise était rangée, emprisonnée, protégée par des châssis finement grillagés et pourvus d'imposants cadenas comme si on craignait une invasion de mouches capables d'ouvrir les portes, événement pourtant improbable à la fin novembre. De plus, ce surcroît de précautions bien inutiles ne s'appliquait pas seulement aux viandes, au beurre et au fromage. Même les boîtes de thé et les différents bocaux hermétiquement scellés avaient droit à ce régime carcéral.
Alors que je commençai à déguster ma soupe à la tortue que j'avais bien poivrée, je n'ai pas le palais délicat d'une fillette, la bonne bouteille de bière que je me réservais pour la suite se renversa sans aucune raison, roula jusqu'au bord de la table et se fracassa sur le carrelage. Complètement ahuri, je vis dans la foulée mon assiette se mettre à voler et s’élever dans les airs. Le potage, ayant quitté son récipient de porcelaine, voltigeait en gouttelettes sous le plafond, bientôt suivi par le reste de mon repas. Les petits pois tournoyaient comme des satellites autour du gigot à la menthe qui s'était précipité hors du four. C’était un carrousel endiablé de viande et de légumes, sans compter le morceau d'excellent cheshire qui apparaissait et disparaissait derrière le lustre en sprintant avec la tranche de plum-cake. Je tombai à la renverse, éjecté de ma chaise par un soubresaut bien compréhensible et continuai de contempler depuis le sol ce spectacle insolite. Je ne comprenais rien à ces déplacements mystérieux et cela me rendait fou de curiosité. Puis soudain, le repas entier s’immobilisa, les différents éléments s'organisèrent comme une troupe militaire qui s'apprête à défiler bien en rang, avant de partir d’un coup brusque, filant comme une balle de fusil vers le haut de l’escalier où se tenait un fantôme pâle et transparent. Il avait l’apparence d’un petit garçon de huit ans habillé à la mode de jadis, avec un habit brodé, des bas et des souliers à boucles. Cette apparition me fit dresser les cheveux sur la tête, plus de surprise que de peur car il n'avait pas l'air menaçant. Une infinie tristesse barrait son visage et des larmes aussi translucides que le reste de son corps lui coulaient des yeux, irriguant ses joues blafardes. Après m’avoir observé de son regard peiné, il se retourna en entraînant à sa suite tous les aliments en lévitation et disparut brusquement derrière la porte vermoulue du grenier.
À peine remis de ma chute, je grimpai prudemment l’escalier et découvrit sur la dernière marche un vieux bout de papier là où le fantôme se tenait auparavant, vestige d'une vieille page de l'Illustrated London News mangée par les rats qui relatait la mort tragique d’un enfant en 1666. Ses parents criminels l’avaient enfermé au grenier à la suite d’une grave bêtise et l’avaient laissé mourir de faim. Déchiffrant les passages où l'encre et la moisissure se confondaient, je fus stupéfait quand je compris que le drame s'était joué dans cette maison. Je réalisai que si je n’agissais pas immédiatement, je n’aurais pas le culot de le faire plus tard et ma demeure resterait hantée à jamais.
Prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans le grenier à la recherche de ce petit fantôme. L’odeur était déplaisante, mon repas gâché avait rejoint des reliefs plus anciens qui pourrissaient sur le vieux parquet, probablement acheminés depuis des cuisines insuffisamment protégées ou volatilisés sur le pouce d'un voisin ayant surmonté sa peur à cause d'un estomac gargouillant. Et dire que je n'avais rien senti depuis l'étage en dessous, il est vrai que je n'ai jamais eu le nez très fin. Je compris alors que l’enfant souffrait d’une malédiction : étant mort, il ne pouvait plus se nourrir mais était obsédé par l'existence des tables bien garnies et des placards regorgeant de victuailles dont il ne savait que faire, une fois dérobées, avec sa bouche évanescente et ses dents immatérielles. Il me vint soudainement une idée pour qu’il nous laisse définitivement tranquilles, moi et les habitants de ce village qui n’osaient plus dîner par crainte de voir leur repas s’envoler.
Je descendis rapidement à la cuisine et en rapportai mon livre de recettes des frères Gouffé. Surmontant une répulsion bien naturelle, j’appelai timidement le spectre de l’enfant mort en lui tendant l'ouvrage bien ouvert. Le petit fantôme surgit de l'ombre d'une poutre, revenant de l’au-delà ou plus simplement du toit, je ne sais. Il s’approcha de moi et examina les gravures représentant de délicieux plats français. Je tremblais en tenant le livre et j’eus peur qu’il n’arrivât pas à bien regarder. Mais je m’inquiétais pour rien, ses larmes séchèrent et son regard s’illumina tandis que les images et les caractères d’imprimerie se décollaient doucement sans que le papier suivît. C’était très déconcertant de voir ces lettres et ces dessins immatériels flotter comme de la fumée et s’éloigner à la suite de l’enfant maudit. A l’instant précis où j’allais céder à une sorte de confusion mentale, il se volatilisa emportant avec lui l’âme du livre.
Je me retrouvai seul dans le grenier, soulagé et épuisé par tant d’émotions. Mon plan avait fonctionné à merveille, le fantôme affamé avait enfin trouvé une nourriture aussi spirituelle que lui. Il me laisserait désormais en paix, ainsi que les villageois. La nourriture avariée avait totalement disparu du plancher, mettant fin à une malédiction vieille de deux siècles et mon livre de cuisine était devenu aussi vierge qu’un agenda tout neuf. C’est sur ses pages blanches que je termine à l’instant mon récit dans cette maison même où j'ai décidé de rester, cette habitation témoin de ma victoire sur les forces du mal.

La lecture de ce texte m'a fichu la trouille, une peur qui s'est ancrée petit à petit au creux de mon ventre, au fur et à mesure que je traduisais, découvrant peu à peu l'histoire. J'avais moi-même brisé une malédiction la semaine dernière, sauvant  mon éponge des travaux forcés. Mais je me méfiais des représailles et voilà que quelqu'un ou quelque chose venait de déposer dans mon grenier le témoignage d'un héros de ma trempe, contournant le système d'alarme fraîchement installé. Il me semblait logique de prendre ceci comme un avertissement me signifiant qu'il était encore temps de remettre Francis l'éponge au turbin et au bain turc, ce qui la faisait suer et moi aussi. Nous étions décidés à résister et à défendre chèrement ma peau et son ectoderme.
Nous commençâmes une enquête pour organiser au mieux notre défense. Y avait-il dans le manuscrit des indices propres à nous orienter sur une piste ? Francis, qui tenait à ce que je l'appelle ainsi et qui possédait une érudition livresque acquise je me demande bien comment, me fit remarquer que dans le texte on trouvait un clin d'oeil à Cervantès aussi voyant qu'un moulin à vent battant des ailes et deux allusions à Lewis Carroll dont une très furtive et l'autre assez tordue. D'autre part, il établit un lien suspect entre l'incendie de la maison londonienne du manuscripteur et le Grand incendie de Londres de 1666. Même période de l'année dans les deux cas, ce qui ne nous menait nulle part. Pour ma part, je fis des recherches sur le net, récupérant la plus grande partie du contenu envolé de ce fichu livre de cuisine que je mets à disposition ici. J'y découvris pourquoi le manuscrit, qui contient un demi-mensonge, commençait à la page 255 en m'éclairant du même coup sur l'allusion tordue à Lewis Carroll. Mais ça ne nous menait pas plus loin. L'enquête stagnait et aucune nouvelle intrusion ne s'est produite jusqu'à présent. Par sécurité, j'ai disposé au grenier des pièges à rats et aussi des pièges à taupes. Cela peut sembler incongru mais lorsqu'on ignore tout de l'ennemi, il faut tout imaginer. 

mercredi 17 août 2011

L'ouvrir

Pour ne pas ranimer un vieux débat houleux (houlala !) entre la mulier sapiens et le vir sapiens, nous dirons dans un souci d'apaisement que tout homo sapiens en général rêve d'avoir le dernier mot. Mais le premier mot ne fut certes pas prononcé dans le but d'en avoir le dernier, nul besoin de clouer le bec au ptérodactyle, il n'existait plus depuis très très longtemps. C'est plutôt l'homme qui fut un drôle d'oiseau s'essayant à des vocalises parmi les herbes folles de la savane, énervé à l'idée de ne pousser encore une fois qu'un grognement simiesque tout juste bon à le faire regrimper au cocotier. Enfin, par un beau matin à l'aube de l'humanité moderne avec cuisine intégrée, le miracle s'accomplit dans la caverne tapissée de ganglions où nichait le larynx, animal possédant plus d'une corde à son arc. Maillon primordial d'un gigantesque enchaînement qui aboutira des dizaines de milliers d'années plus tard au dépassement de forfait, le premier mot fut, mais quel fut-il ? Grave ou futile ?
Émettons quelques hypothèses :
- Maman ! : Bien qu'il soit de circonstance d'évoquer la génitrice quand il y a naissance, est-ce qu'un pionnier découvrant de nouvelles terres appelle sa mère au secours ? Lui qui a su si bien s'éloigner du berceau, poussé par un souffle de chacal, traversant un océan de silence à peine ponctué de quelques îles aux rots peu accueillants. C'est improbable.
- Merde ! : Au même instant où le mot lui venait à la bouche, à l'autre bout du système digestif débarquait sans prévenir la chose signifiée qui recevait du coup son nom de baptême, résultat d'un copieux repas de viande avariée, la copie signifiante créant un effet de symétrie comme les affecte tant la nature. Voilà que sans voyager l'homme se découvrait incontinent.
- Aïe ! : Effectivement, cela fit très mal d'expulser un concept tout neuf et bien anguleux (notez la pointe acérée du A majuscule) au sortir d'une longue nuit de constipation vocale. Compte tenu que ça représentait un travail important de nommer tous les déchets qui trainaient à proximité du campement, on organisa un tri sélectif dans le champ lexical de l'ordure ménagère.
- Bordel ! : Y avait-il des cavernes closes en ce temps-là ? De l'amour tarifé sans monnaie, un truc qu'on troquait quand venait la trique tout à trac au retour du trek ? Des Vénus à la fourrure abondante, des Manon Lascaux offrant un cul contre une cuisse, une gâterie contre des restes ? Mystère ?
- Sérendipité ! : Bien que ce concept soit très sollicité en ce moment, nous pensons que l'homme préhistorique en a fait l’expérience beaucoup plus souvent que nous aujourd'hui. En cherchant ses pantoufles, il a découvert le feu, pour ne citer qu'un exemple parmi d'autres. De là à échafauder toute une théorie et lui donner un nom, le premier d'une longue liste surtout, il n'y a qu'un pas...infranchissable.
Arrêtons d'accélérer quelques aiguilles dans une centrifugeuse de foin, nous ne disposons pas des informations nécessaires à la résolution de cette énigme. Nous ne saurons jamais. À moins que le dernier râle articulé du dernier spécimen de notre espèce et ce mystérieux premier vocable soient identiques, toujours par cet effet de symétrie qui fait que le poids des mots sur la balance du temps équilibre parfaitement les deux plateaux que sont le passé et le futur, l'aiguille pointant sur le présent. Sachant qu'un bon mot, ça peut toujours resservir, alors nous saurons enfin et aussitôt nous ne saurons plus rien.

dimanche 14 août 2011

Essorer le mauvais sort

Ce soir, je faisais la vaisselle de mon unique couvert dans l'évier, pêchant à la cuillère un petit morceau de gras de saumon qui surnageait dans le détergent, quand l'éponge que j'avais dans l'autre main m'adressa la parole. Elle n'en pouvait plus de se taire et souhaitait raconter l'histoire de sa vie, une vie très longue qui a commencé à se gâter aux premiers temps du christianisme.
Elle passa rapidement sur ses jeunes années de tranquillité sous-marine, havre de pétoncles et de tentacules, avant qu'un pêcheur importun l'arrachât de son rocher natal. Du paradis de Kalymnos, elle se trouva jetée dans l'enfer de Jérusalem où l'administration romaine avait besoin de ses services. Un certain Jésus était mourant sur la croix et avait soif. Le centurion, qui veillait au bon déroulement du supplice, lui tendit au bout d'une branche d'hysope une éponge imbibée de vinaigre. Le christ, qui avait une sainte horreur de la posca en guise de pause-café pendant les heures de travail de son agonie, regarda droit dans les trous l'effrontée qui le narguait tel un crâne monstrueux aux centaines d'orbites suintantes et lui asséna ces paroles : « Quand il s'agit de m'humilier dans la souffrance alors que je réclame seulement un peu d'eau fraîche et d'amour pour étancher ma soif, tu sais faire vinaigre, si j'ose dire ! C'est pourquoi tu te dépêcheras ainsi jusqu'à la fin des temps. Désormais, chaque fois que la boisson sera répandue, que pencheront trop le canthare et le kylix, tu te précipiteras pour éponger le vin renversé à la table des orgies dionysiaques. Tu t'acharneras sur les souillures de bière mal brassée à l'étal du marchand malhonnête, voleur des pauvres. N'aie crainte d'y prendre goût car tu te changeras les idées en léchant la sauce olivâtre et surie qui déborde des gamelles des légionnaires, des plats de lentilles qui ne valent même plus un droit d'aînesse. Puis tu goûteras à l'autre face du péché : après l'alcool et la bonne chère, la chair ! Le strigile va disparaître et tu le remplaceras en frottant énergiquement les aisselles et les entrejambes avec du savon – un nouveau truc de gaulois à base de suif errant –  et des onguents parfumés se mêlant à la vieille sueur. Tu absorberas les secrétions intimes coulant des intimités les plus secrètes. Tu séjourneras comme pessaire dans les conduits souillés de l'homme et de la femme. Tu nageras dans les baignoires des temps à venir aux eaux bleutées et moussantes se chargeant peu à peu de toute la crasse du monde. Tu contiendras le jus des plaies sur les champs de batailles, fruits pourris de la bêtise crasse. Tu feras la toilette des morts en rêvant d'être à leur place, que ton cauchemar enfin finisse. Tu torcheras les culs des riches avant l'invention du papier-monnaie. Tu lessiveras aussi les murs salpêtreux des palais ruinés avant d'éponger les dettes. Enfin, tu connaîtras les cauchemars aseptisés en te gorgeant d'eau de javel et de récurants ammoniaqués pour nettoyer les lavabos et assainir les cuvettes des futurs Atlantes microphobes au-delà des Colonnes d'Hercule. Après ce que tu viens de me faire, je ne peux vraiment pas passer l'éponge et c'est l'être humain qui te passera de mains en mains partout où il réclamera tes services, y compris sur le mélaminé et le stratifié qui apparaîtront dans deux mille ans car je te maudis pour l'éternité. En attendant, tu peux commencer à laver la Rolls, je monte au ciel en milieu d'après-midi. Fais gaffe à Miss Eleanor, la nana sur le bouchon du radiateur, c'est elle qui conduira ! ». 
Passer un savon à une éponge, au sens figuré comme au sens propre des thermes, c'était quelque chose. La pauvre a effectivement vécu tout ce que cet esprit vengeur lui avait promis, et bien plus encore. Normalement, elle aurait dû se déchiqueter au bout de quelques mois comme toutes ses copines, mais la malédiction l'a maintenue en parfait état jusqu'à maintenant. Deux millénaires et pas un accroc, je me disais bien que cette éponge n'était pas normale. On se la transmet dans la famille depuis des générations, aussi solide qu'une armoire en chêne et pratiquement sans autre entretien qu'un bon rinçage après chaque utilisation. Après avoir entendu le récit de son calvaire récurrent à l'infini, j'ai décidé d'arrêter toutes ces conneries, de mettre un panneau stop à ce carrefour précis de son chemin de croix. Je lui ai promis de la ranger bien sèche dans une planque au fond d'un placard afin qu'elle puisse enfin se reposer. Demain, je vais acheter des gratounettes et faire poser un système d'alarme. On ne va pas se laisser emmerder, mon éponge et moi, par le fantôme d'un rabbin mal luné. 

vendredi 12 août 2011

Diversifier le fait-divers

Un ami asiatique me racontait l'autre jour, dans son français de petit nègre, avoir assisté dans la rue à une scène comme il s'en passe parfois, anecdote navrante ou croustillante, c'est selon, pour peu qu'on se trouve là au bon moment et au bon endroit.
Une jolie femme se promenait accompagnée d'un homme qui transpirait beaucoup, cela se passait par une chaude journée dans le Midi de la France. Elle trébucha dans la rue, une rue d'Avignon. Un talon haut et instable en fut la cause, talon d'Achille en dépit d'une marche pourtant assurée. Dans sa chute, sa jupe se retroussa laissant voir de ces dessous qui prennent vite le dessus dans les rêves des hommes. Mais ce n'était pas là un problème pour elle parce qu'une chose bien plus grave lui arriva quand sa mâchoire rencontra le dur trottoir. Elle se cassa deux ou trois dents, il ne sait pas trop combien, il n'était pas dans sa bouche. Pour tout dire, il était dans sa bouche à lui, c'est son travail, il est égoutier. Le sang qui emplissait sa bouche à elle déborda sur le très beau rouge de ses lèvres. Le trop-plein dégoutta sur le pavé dégoûtant, pas loin de sa bouche à lui, formant une flaque qui se mit aussitôt  à s'oxyder au contact de l'air, s'obscurcissant plus tard vers un brun sale. Il apparut qu'elle s'était également tordu la cheville et éprouvait une difficulté certaine dans l'acte de se relever seule. Son connard de compagnon refusa dans un premier temps de lui venir en aide. Mon ami pensa qu'elle pensait que ça lui faisait plaisir de la voir comme ça, allongée dans le caniveau. Elle héla des passants qui continuèrent de passer, n'ayant jamais mieux porté leur nom que ce jour-là, soucieux d'éviter les embrouilles et les guets-apens. D'autres au contraire s'attroupèrent, inutiles, prenant la scène comme un spectacle, une animation de rue combinée par des comédiens du off, il est vrai que c'était pendant le Festival. Plus elle réclamait, plus ils applaudissaient, les innocents, et ils bissaient pendant que son sang pissait. La suppliciée supplia  presque l'homme que les gens croyaient bon acteur. Finalement, il accepta de lui prêter secours, tendant une main poisseuse de sueur. Ils se disputèrent ensuite sans se soucier des oreilles et des regards des passants spectateurs. Dans les insultes qu'elle crachait en même temps que des postillons sanglants, parmi les mots amputés des phonèmes qui exigeaient l'usage de dents disparues, il comprit qu'elle avait perdu quelques incisives du haut ainsi que l'homme très bas qu'elle injuriait. C'était son ancien mari. La suite de cette affaire, il ne la connait pas. Il ne s'est pas trop attardé là-dessus, vu qu'il avait pas mal de travail là-dessous.
Je vous ai raconté à mon tour ce que m'a raconté mon ami asiatique. C'est quelqu'un qui s'exprime de façon très laconique, alors il est possible que j'aie peut-être un peu enjolivé son histoire. J'aime broder les mots dans la phrase, jouer du crochet au coin de la page. En fait, je crois bien me souvenir qu'il m'a seulement dit ceci :
En Occident, un accident occitan excitant : occises dents, excédent s'oxydant, ex cédant, exsudant.

lundi 8 août 2011

Arguer que, plus jeune, j'ai largué le potager

(l'ogre et le végétarien)


D’emblée que les choses soient claires, j’ose le crier bien fort au risque d’être entendu par la police : je suis un auteur de roman criminel puisque j’écris pour tuer le temps et je vous garantis que la bête est coriace. À chaque coup de plume assassine, le futur plus en forme que jamais renaît des cendres du présent moribond. Le processus qui s’emballe comme un surgénérateur Phénix défectueux me fera tourner en bourrique. Chaque page écrite ne soutire au supplicié que quelques gouttes de sang s’écoulant comme les minutes d’un procès hypothétique, s’égrenant comme les perles rouges d’un chapelet à la circonférence infinie.
J’ai rencontré la victime un jour que je m’ennuyais à mort, c’est d’ailleurs comme ça que l’idée du meurtre m’est venue. Ne sachant que faire d’autre, j’observais la trotteuse de la pendule faire le tour du cadran en pensant qu’elle avait une vie toute tracée, exempte d’imprévus et qu’en conséquence son ennui devait être bien supérieur au mien. Tout à coup, je pris conscience d’une présence qui cherchait à s’immiscer entre les secondes, un peu comme un enfant joue à se jeter rapidement d’un côté ou de l’autre entre les retours de balançoire. Puis cela se précisa, l’entité prenant de plus en plus de place entre les secondes finit par les remplir et se mit à occuper tout le champ du temps, si bien que l’espace où il n’y avait rien la seconde d’avant, fut rempli à son tour.
Son visage d’abord m’apparut, Arcimboldo aurait pu en faire le portrait : le rostre triangulaire d’un cadran solaire pour figurer le nez, de rondes breloques dans le creux des orbites, les rides frontales vues comme les tracés parallèles d’un électrocardiogramme, la bouche pincée représentée par le synclinal d’un pli jurassique et les oreilles telles des campaniles où les trois cloches nommées Marteau, Enclume et Étrier rythment les heures. Puis le reste du corps émergea de je ne sais quel océan d’ombre, là-bas au fond du salon obscurci par un éclairage avare de ses photons. Le phénomène était enveloppé d’une cape rouge ne laissant rien voir de son anatomie qu’une main décharnée tenant une canne de bois noueux, ce qui limitait confortablement l’incertitude des supputations quant à son âge canonique. De surcroît, il semblait affligé d’une très légère claudication à la limite du perceptible que je m’aventurai à déceler, ayant probablement été percepteur dans une autre vie.
« Mais vous boitez ? » lui dis-je de but en blanc.
« À vous de voir, » me répondit-il, « la régularité de ma démarche est fonction de l’angle sous lequel vous me percevez. Regardez-moi bien en face, vous ennuyant de me voir passer et je vous paraîtrai lent et boiteux. Au contraire si, perdu dans vos activités frénétiques vous daignez me jeter un œil, je serai déjà en train de vous doubler par le côté et de mon profil vous ne verrez qu’une locomotive lancée à pleine allure et au train parfaitement régulier. »
Je lui dis qu’il tenait là des propos un peu trop trigonométriques pour ma modeste gouverne et l’invitai à me suivre au jardin pour une visite en règle de mon potager. Chose à laquelle n’échappait en ce temps-là ni le meilleur de mes amis, ni le pire de mes ennemis, fussent-ils représentants en encyclopédies et sachant que je détestais les représentants, ce qui est toujours le cas, mais que j’adorais les encyclopédies papier aujourd'hui menacées d'extinction comme les orang-outans contrairement aux représentants en plein développement et seulement menacés par l'orang-outan qu'ils découvrent sur le pas de ma porte.
« Auriez-vous l’impertinence de me donner des leçons de jardinage ? » plaisanta-t-il, « À moi, Saturne, qui enseigna l’agriculture aux premiers hommes. J’ai un ami qui, à force d’entendre raconter des salades, en est devenu végétarien. Méfiez-vous que cela ne m’arrive, j’aurais l’air fin ensuite pour dévorer mes enfants et Goya se retournerait dans sa tombe. »
« Soyez tranquille, » lui répondis-je, « je vous épargnerai l’éloge de mes laitues qui, malgré tout, mériteraient bien un dithyrambe… »
« Ah non ! » me coupa-t-il, « réservez le dithyrambe à Bacchus, ou à la limite si vous aviez quelques pieds de vigne… »
« En Normandie, il est difficile d’obtenir du beau raisin sans serre. »
« Je sais parfaitement que le Sancerre n’est pas du coin, pour qui me prenez-vous ? » 
Mon visiteur avait de l’humour malgré son air renfrogné. Nous passâmes à proximité des gros choux de Milan déjà bien pommés qui penchaient sur leur axe comme des paraboles de verdure grondante.
« Si les végétaux étaient doués d’animation, » lançai-je, « ceux-là vous mordraient la jambe sans se faire prier et seraient reconnus dans tout le pays comme les dobermans du potager. »
« Et feraient d’excellents cerbères à la porte des Enfers. Quiconque voudrait s’introduire chez mon fiston Pluton, ferait chou blanc. Ah, ah, ah !… »
J’avais peur que notre aimable badinage ne finisse en concours de calembours, aussi pressai-je le pas vers des légumes plus enclins à entraîner le vieux Saturne vers des considérations philosophiques. Les plants de tomates attachés à leurs poteaux de condamnés attendaient stoïquement que je prélève leurs fruits bientôt mûrs comme un grand prêtre aztèque arrache le cœur des poitrines ouvertes. Le soleil, satisfait de ces offrandes, daignera mûrir de nouveaux organes et les plants me fourniront de multiples fois ces tomates sanguines qui seront sacrifiées à leur tour sur l’autel de faïence de mon assiette, deux feuilles de salades et des rondelles d’œuf dur pour en contenir les épanchements.
« Notez » dis-je à mon visiteur intéressé, « que je prends soin d’éliminer à chaque ramification de la plante les gourmands qui, en bons époux adultères, filent à quarante-cinq degrés hors de l’angle droit du mariage et se refusent à me fournir une progéniture acceptable. »
« La comparaison est astucieuse » s’enflamma-t-il, « mais ma profession m’amène plutôt à voir dans un de ces plants un arbre généalogique de l’histoire de l’Univers où les gourmands seraient les ramifications bâtardes représentant les dérives uchroniques à éliminer d’urgence de la trame événementielle. »
Je lui signalai qu’au regard de certaines époques terribles, il y avait tout lieu de croire qu’il négligeait de temps à autre l’entretien de ses légumes. Il balaya ma remarque d’un revers de sa canne.
« Il est dangereux pour la plante tout entière de l’amputer d’une mauvaise branche trop développée qui a profité pendant que j’avais le dos tourné. C’est que, voyez-vous, je suis parfois très occupé et pour continuer ces charmantes analogies chrono-potagères, je vous dirai que sous la végétation fournie de mon carré de pommes de terres – et laissons là les tomates – la moindre mauvaise herbe peut être considérée comme l’équivalent de mille années d’obscurantisme médiéval ou bien comme la somme émotionnelle résultant de l’addition de toutes les haines générées par l’ensemble des combattants de la Guerre de Trente Ans. Vous comprendrez que, même en me surpassant, j’ai toutes les peines du monde à sarcler dans les temps et c’est ce qui fait la diversité extraordinaire de l’Histoire de ce monde. N’en déplaise aux marxistes, une fois la classe ouvrière au pouvoir, rien ne s’arrête. Le premier pied de chiendent qui m’échappe, tout redémarre et ces gens sont marteaux s’ils pensent qu’on arrache les mauvaises herbes à la faucille. Considérez-moi comme un prédateur qui, après son carnage régulateur, épargne suffisamment de ses proies pour ne pas perturber l’équilibre des espèces. Je suis une sorte de jardinier débonnaire qui sait bien qu’au bout du compte quelque soit l’état de son jardin, le monde continue de tourner. » 
« Je suis comme vous, cultivant mon potager plus par nécessité esthétique que pour des impératifs nutritionnels. Malgré tout, certains légumes en qui j’avais mis de grandes espérances m’ont profondément déçu et d’autres de qui je n’attendais rien m’ont agréablement surpris. C’est ainsi que les courgettes de l’an passé ont proliféré au-delà de mes prévisions. Par contre, les radis de cette année refusent de s’arrondir tels de jeunes filles soucieuses de leur poids et cela m’inquiète car un jardin sans un radis est un jardin pauvre. ». Je n’avais pu m’empêcher de placer ce jeu de mot minable, si insignifiant qu’il passa inaperçu.
« Cultivez-donc des fleurs, mon ami, vous ne serez jamais déçu. Il y en a tant d’espèces, à chaque humeur la sienne. »
Devais-je l’entretenir de mon aversion pour cet état particulier du règne végétal. Je n’ai jamais aimé les fleurs, ces fichus bouquets que les invités vous collent dans les bras alors que vous avez déjà un torchon dans une main et un batteur à mayonnaise dans l’autre, c'est bien simple, je n'invite plus ! Ces feux d’artifices muets aux couleurs criardes, qui s’étalent en nappes surchargées sur les margelles des puits et les rebords des fenêtres jusqu’à dégueuler sur le trottoir, me sont une agression visuelle permanente. Saint-Fraimbault (Orne), village fleuri, ressemble à une toile de Pissarro rongée par une bactérie multicolore. Le monstre grouillant dévale la colline, trempe une patte griffue dans le lac et grimpe à l’assaut de la boutique de souvenirs, au secours ! Les contingents de retraités, débarquant des cars climatisés dans la ville sainte, n’adorent plus un vieillard barbu sur un nuage rembourré mais une divinité grumeleuse et tentaculaire, telle qu’en a observé H.P. Lovecraft du côté d’Arkham (Massachusetts), qui enserre le bourg de ses pétales humides. Des vieillards titubants arpentent les rues, reniflent le sexe des plantes et se rincent l’œil du seul tableau qu’ils laisseront à leurs descendants : deux énormes pots de chrysanthèmes emplissant le champ visuel par un sinistre après-midi de la Toussaint.
Je me souviens des crépuscules de mon enfance quand le soir tombant, ma mère me demandait de fermer les persiennes. Comme c’eut été simple s’il n’y avait eu ces maudits bacs de géraniums qui encombraient la fenêtre et qu’il fallait descendre des rebords afin que le volet pût se rabattre. Et quand bien même tout cela ne serait pas, il suffira, après avoir jeté le bouquet fané, d’approcher son nez au-dessus du vase et d’inspirer rien qu’une seconde – pas plus, vous risqueriez l’asphyxie – pour expérimenter cette indescriptible odeur nauséabonde que je tenterai néanmoins de décrire en évoquant le remugle d’un demi-millier de crapauds en décomposition ou tout bêtement le parfum particulier que dégagent les sous-vêtements portés par les habitants d'Innsmouth (Massachusetts), sans parler de leurs chaussettes.
Le genre humain en pince pour les fleurs et quand une personne telle que moi tente de s’expliquer, elle ne rencontre que rejets et sarcasmes. Je trouvais donc plus reposant de prétendre les aimer mais encore fallait-il fournir un prétexte valable pour n’en point arborer, ni en faire pousser. Il ne fallait pas pousser tout de même, j'avais mes limites sans clématites ni marguerites.
« Je suis désolé de ne pouvoir suivre vos conseils, mais le pollen provoque à mon encontre des éternuements intempestifs qui me mettent les cloisons nasales à vif. Mais croyez bien que… »
 « Arrêtez de mentir, » me susurra-t-il insidieusement, « je sais très bien que vous détestez les fleurs et moi avec par la même occasion. Elles vous rappellent par trop le temps qui passe et ne s’arrête jamais, ces fichues putains éphémères. Mais aujourd’hui je me suis arrêté, je suis entré chez vous comme un vulgaire représentant, coinçant le pied dans la porte pour que vous ne puissiez la refermer. Je vous ai présenté ma camelote et vous avez compris qu’elle vous était indispensable. Vous écrivez pour tuer le temps mais il vous faut du temps pour écrire et cela vous tue. C’est si évident, qu’à la fleur fugitive vous préférez la pérennité de la pierre, le monument antique qui reste de marbre face au passage des siècles. Vous vivez dans une maison de granit que vous quittez chaque été pour aller en excursion parmi les ruines, vous avez joui dans Pompéi, les cathédrales vous fascinent, votre fils s’appelle Pierre et cette douleur qui vous lance de temps en temps au flanc droit augure de futurs calculs. Que n’avez vous pas encore bazardé vos légumes pour faire de votre potager un jardin zen rempli de gravier japonais que vous ratisseriez avec amour, formant des spirales autour de rochers ascétiques. Maintenant, si vous voulez nier tout en bloc (de pierre, bien sûr !), il ne vous reste plus qu’à me descendre comme vous en crevez d’envie depuis le début de notre entretien. Allez-y ! Sortez-le votre Beretta, votre Colt .45, votre Luger, votre Smith & Wesson ou je ne sais quoi. Lapidez-moi pendant que vous y êtes, et qu’on en finisse ! »
Ces paroles éclairées lui tordaient la bouche comme la lumière courbe l’espace einsteinien. Mais ne possédant aucun des ustensiles qu’il m’avait énumérés et manquant de l’initiative élémentaire dont font preuve les assassins homologués, je le laissai repartir comme il était venu, s’estompant entre les secondes, de dixièmes en dixièmes, jusqu’à s’effacer totalement de l’instant présent.
Je n’avais pu me résoudre à le frapper, sachant trop bien qu’il m’était essentiel et je me consolai en pensant que, par cette visite impromptue, j’avais tout de même tué le temps une bonne demi-heure. Dommage ! J’aurais pu arracher la grande aiguille de la pendule avec l’emphase d’un héros de Walter Scott et l’embrocher comme un despote. Il aurait fait un beau cadavre pas trop envahissant dans la plaine Monceau de mon potager. Il se serait doucement décomposé parmi l’enchevêtrement des cornichons tel un Gulliver saucissonné sur une plage secrète de Lilliput.
J'ai donc continué d’écrire en laissant au diable le jardin et chaque fois que je quitte des yeux mon écran, cherchant l’inspiration, une fine toile d’araignée se tisse entre ma moue pensive et les touches du clavier, me rappelant cette occasion ratée.            

mercredi 3 août 2011

S'abaisser à un Anvers fantasmatique

À bas ces damnés emmerdeurs flamands garés honteusement, ils jugulent,  kidnappent le macadam nervuré. Or, pour que ralentisse son tramway, un vrai wattman xylophage¹ y zieute. Avec brio, certaines diligences emballées foncent, galopent hennissant, invincibles juments kidnappant les malades nauséeux, ombrageux passagers qui rendent sang, tripes, urinent, vomissent waterzooï, xérès, yaourts, Zulte. 
Anvers bordélique, ce doit être fou, gargotes hollandaises, intersections, juteux kebabs, le Meir. Nous on peut quêter ravi ses tapineuses. Une vitrine : Wanda xénophile y zone. Alors bien crapuleusement des envies fameuses grandissent horizontalement ici. Je kiffe la meuf nue ondulant, provocante, qui rend spontanément turgescente une verge (while x-movies yield zero). 

1. Allumettes brulées contre dents (ex fumeur gêné, homme inquiet jeûnant (kyste localisé)) mâchouillées nerveusement, obsessionnellement. Poumon qui racle, siffle tel une valve...whisky + xanax ≠ yoga + zen.

lundi 1 août 2011

Inviter les vingt-et-un

(la bande des 420 en excursion)


Au début de l'automne 2009, j'ai ouvert et alimenté un compte facebook. Je l'ai clos quand l'hiver est arrivé. Ça ne m'a rien rapporté parce que c'était sans intérêts, 0 %, juste une banque d'amis à qui faire coucou, ça va et toi, tu veux ma photo, regarde comme je suis magnifique quand je gerbe dans la piscine. Malgré tout, je voyais bien que j'avais entre les mains un outil qui pouvait servir à autre chose qu'à organiser des apéros géants techno-beaufs ou servir de cévés pour les entreprises et les amoureux, de vécés pour les enfants et les néo-nazis, de recyclage de déchets pour les écolos unanimes, ce qui est bien joli, et de toilettes sèches pour les alcoolos anonymes. Je l'ai donc utilisé plutôt comme un blog et me suis lancé dans la composition de statuts extrêmement calibrés en 420 caractères incluant les espaces et la ponctuation, maximum autorisé par facebook. C'était un travail passionnant mais fatigant. Après 21 statuts et une panne de disque dur, soit une moyenne de deux articles par semaine, j'ai laissé tomber, épuisé, l'aventure des 420.
Mon compte facebook n'est pas supprimé, c'est trop compliqué à faire et il pourrait resservir un jour, sait-on jamais. Il est donc seulement désactivé. C'est un compte dormant, il dort comme la Belle au bois dormant dans le conte. La fée Cebook s'est penchée sur son berceau et aucun prince charmant ne doit l'embrasser avant un siècle, mais ça ne l'empêche pas de rêver. Les 21 songes se promènent, gambadent de-ci de-là. Peu résolus à disparaître, ils se font voir, font les beaux, se rajustent devant les vitrines. C'est si plaisant de déambuler parmi les gens pressés quand on a rien d'autre à faire, et puis il fait beau, le temps est radieux, c'est l'été. Les quelques nuages qui moutonnent dans le ciel leur font un petit bonjour, on sait se reconnaître entre voyageurs. Ils remontent la grande avenue qui mènent à la gare, achètent chacun un billet, attendent le train en papotant tranquillement de choses et d'autres. Ah ! Le voilà, il arrive ! Il s'arrête gentiment devant le quai comme un bon train bien docile et très respectueux de ses horaires. Comme il est agréable de voyager avec un service si bien rodé. Les songes montent dans un wagon de deuxième classe, cela suffit bien au bonheur d'être ensemble et les sièges restent confortables malgré tout. Pourquoi s'en faire quand la compagnie des chemins de fer s'occupe de tout, il n'y a qu'à se laisser aller et regarder le paysage qui défile. C'est très drôle, dit l'un d'entre eux, ce qui nous arrive, on se croirait un peu dans une petite prose de Robert Walser, il n'a pourtant rien écrit sur la Belle au bois dormant, du moins à notre connaissance. Blanche-Neige et Cendrillon, oui, mais rien sur notre maîtresse. C'est étrange, comme c'est étrange, c'est même fort bizarre. Pas tant que ça, lui répond-on, n'oublie pas que nous venons d'un compte dormant qui est très certainement un conte suisse. C'est ainsi qu'ils voyagent vers ici :


Gilbert a remarqué qu'il n'avait à sa disposition que 420 caractères pour écrire son statut. Il a donc décidé de les utiliser au maximum tout en conservant une grande cohérence de sens à ce qu'il raconte. Ce paragraphe relève de l'exercice oulipien, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il est fan de Jacques Roubaud comme tous ses amis le savent puisque c'est écrit sur son mur. Cette sorte de consigne s'appelle une "contrainte".

Gilbert ne se prend pas pour Alain Delon. Pour lui, écrire à la troisième personne n'est pas singulier. Il trouve évident de poursuivre à la suite de son nom au début du statut. C'est aussi une façon de porter un regard distancié sur lui-même qui coïncide bien avec le fait que le gars sur la photo de son profil, ce n'est pas tout à fait lui. Que ne faut-il pas dire pour épuiser ses 420 caractères et s'arrêter précisément là.

Gilbert pense qu'il est bon de faire la queue devant les musées parce que la bite fait le patrimoine. Voyez les érections monumentales sur les places de nos villes. Considérez Ingres peindre ses Odalisques en bandant comme un Turc. Admirez Courbet portant si mal son nom tant il est redressé même dans son Sommeil vers l’Origine du Monde. Et compatissez devant le Moulin Rouge dont les cuisses sont plus renommées que les ailes.

Gilbert ne sait pas quoi raconter ce soir pour atteindre ses 420 caractères. L'inspiration lui manque aussi va t-il tenter en direct une ventilation du cerveau. Attention! C'est parti: Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Et voilà ça roule!

Gilbert se dit qu'il est déjà mercredi et qu'il n'a encore rien dit de la semaine. Il n'a rien dit lundi, ni mardi. il est probable qu'il ne dira rien jeudi, ni vendredi, ni samedi, encore moins dimanche. C'est ce qu'il pense à cet instant et ça ne constitue aucunement un engagement de silence pour les jours prochains. Il se réserve le droit de changer de cap pendant tous les instants du futur jusqu'à dimanche soir 23:59:59.

Gilbert se dit et se répète qu'il n'est que lundi et qu'il a tout le temps de rédiger un petit quelque chose en 420 caractères pour faire glisser la semaine en douceur. C'est à ce moment très précis qu'il se rend compte que les deux aiguilles de l'horloge ont franchi le sommet de la côte qui mène vers le douze. Il en déduit génialement que mardi est déjà ici et se résout vite fait à coucher par écrit ce qui vient d'être dit.

Gilbert voulait faire glisser la semaine en douceur et c'est totalement raté. Quel lubrifiant faut-il donc utiliser pour graisser proprement et sans bavures les rouages complexes de l'existence ? 420 caractères grincent et veulent de l'huile de machine à coudre, de la graisse graphitée, du beurre salé pour danser un dernier tango à Pont-Aven et du suif récupéré sur les pièces hydromécaniques des ascenseurs de la Tour Eiffel.

Gilbert estime qu'il est impossible de distinguer une vraie fausse bonne idée d'une fausse vraie bonne idée. La différence entre une vraie vraie bonne idée et une fausse fausse bonne idée lui échappe également. De même, le fossé qui sépare une bonne vraie fausse idée d'une bonne fausse vraie idée lui semble inexistant ou alors nous l'avons comblé avec des gravats d'idées reçues, provenant de la démolition du bon sens commun.

Gilbert se demande, étant donné que le silence est d'or et la parole est d'argent, étant admis que le temps c'est de l'argent, si le temps de parole peut doubler la mise. Dans le cas où ça se confirmerait, il pense se faire chier à 200 sous de l'heure en ouvrant sa gueule plutôt qu'en la fermant. Il compte ainsi récupérer 1752000 sous par an, ce qui fait 133,53 € et un peu plus les années bissextiles. Ce n'est pas cher payé.

Gilbert regarde passer le temps et quand il fait ça, il le voit débarquer du passé sur sa gauche et filer vers le futur sur sa droite. A moins qu'il ne déboule du futur pour s'enfuir vers le passé, il n'est pas très sûr. Ce dont il est certain, en revanche, c'est que la chose arrive bien de la gauche et va vers la droite. Il se dit que ce sens-là doit avoir un lien avec le fait d'écrire de gauche à droite les 420 caractères.

Gilbert dispose de 420 caractères pour expliquer que le chien n'en a aucun. Voici la preuve ontologique de l'inexistence du chien: le chien n'est rien, or pour n'être rien il ne faut pas exister, donc le chien n'existe pas. Rien ne vous rapporte la baballe. Le chien est un mythe qu'on a souvent confondu avec un pronom possessif auvergnat. Le chien est un concept creux qui laisse passer la lumière. Le chien c'est du cinéma...

Gilbert apprend qu'il existe trois sortes de jumeaux. Les monozygotes proviennent du même ovule alors que les dizygotes sont issus d'ovules différents. Pour les wisigoths c'est plus compliqué. Ils ont quitté leur ovule pour s'installer dans le sud-ouest de l'utérus, bien au chaud surtout l'été. Cet évènement a eu lieu vers 420 caractères après Jésus-Christ. Poussés par la faim, ils n'avaient rien à perdre (nothing Toulouse).

Gilbert s'interroge sur la façon de boucler ses 420 caractères. Lui faut-il gonfler ses phrases comme on remplit une montgolfière ? Il hésite entre l'air chaud et l'hydrogène. L'un donne du texte peu souple mais curieusement très chaleureux. L'autre plus facile à utiliser produit d'explosifs pamphlets menant droit à la Bastille. Au fil de ses hésitations, il comprend que c'est prêt à décoller et se dépêche de lâcher du lest.

Gilbert a franchi 420 kilomètres en automobile pour voir son fils. C'était fatigant et il n'aime pas se déplacer. Chaque kilomètre avait son caractère qu'il a voulu dompter à coups de ceintures périphériques, à coups de bretelles autoritaires et autoroutières. Il lui a fallu leur passer sur le corps, les rouer de coups de roues. Ceux-là sont marqués à jamais par le dessin de ses pneus. La prochaine fois, il prendra le train.

Gilbert rencontre un problème d'identité dans la rédaction de ses 420 caractères. La troisième ou la première personne ? Il ne sait plus s'il faut parler de lui ou de moi. Le moa était un volatile, aujourd'hui éteint. Il fut le plus gros oiseau ayant jamais existé et ne vola jamais, faute d'ailes. Lui était un magazine à plaisir volatil pour l'homme moderne à gros tirage, avec beaucoup de photos d'elles. Lui aussi a disparu.

Gilbert lance les dés et réussit un 420. Mais comment obtient-il une telle combinaison ? En supposant qu'un des 3 dés tombe sur une de ses arêtes et y reste en équilibre, il aurait droit dans le meilleur des cas à un 421 et demi. Ce qui n'est pas très intéressant pour lui, même si le demi se laisse boire. Non! La seule hypothèse est qu'un dé ne retombe pas et reste suspendu en l'air. Une explication qui ne tient qu'à un fil.

Gilbert n'a qu'une vie provisoire et n'a qu'une mort définitive, en tout cas c'est ce qu'il croit. Qu'en est-il chez les chats ? Il semblerait qu'ils possèdent sept vies provisoires, six morts provisoires intermédiaires et une mort définitive. Les couches de morts sont intercalées avec des feuilles de salade entre les couches de vies. Il y a beaucoup de mayonnaise et sur le dessus trône la mort définitive avec un cornichon.

Gilbert a rencontré l'homme invisible qui a vainement tenté de sympathiser avec lui. D'abord aveuglé par la transparence de leurs paroles, il a pensé que ce serait fantastique d'avoir un ami discret. Mais après quelques minutes, il s'est rendu compte que ce type était d'une impolitesse extrême et se mêlait de choses qui ne le regardaient pas. Tout le contraire de la discrétion tant souhaitée! Depuis, il ne peut plus le voir.

Gilbert n'aurait pas pensé que la mort d'un disque dur fut aussi dure à vivre. Les données sauvegardées ne comblent pas le vide de l'absence et le travail de deuil est énorme, un voyage incertain où les cartes sont illisibles et les pilotes difficilement repérables dans la nuit de la toile éteinte. Un nouveau compagnon est trouvé, bien emprisonné dans sa tour. Le précédent est enterré dans une petite boîte au fond du jardin.

Gilbert ne veut pas lutter contre le pain de mie parce que le pain de mie est pour deux mains. Deux mains bien occupées à plier les tranches de jambon, à parsemer délicatement le gruyère râpé, à saler et poivrer, à cuire dans le beurre, à déposer là-dessus des œufs au plat et puis mourir d'une forte fièvre après avoir beaucoup déliré. Croque-monsieur, croque-madame ou croque-mitaine, il n'existe pas de vaccination contre ça.

Gilbert est pris d'une envie soudaine et brutale de retourner aux temps préhistoriques avec tout ce que cela implique comme perte de technologie. Il n'aurait plus à se faire chier à composer des statuts de 420 caractères pour cette connerie de facebook. Il dégagerait ainsi du temps pour lire les livres qu'il aime. Il lui faudrait bien sûr inventer l'écriture et le papier, puis l'imprimerie et la reliure. Fâcheux contretemps!

samedi 30 juillet 2011

Essuyer une déconfiture

(déboires d'un sodomite refoulé à la frontière)

Je te confie, dans la graisse d'oie,            
ces quelques mots de moi
qui ne cassent pas trois pattes
à un canard premier choix.

Je te confie, dans la graisse de canard,
ce cochon de poème avec du lard
qui n'a qu'à soûler tous les fayots
qui le dénoncent à l'abattoir.

Je te confie, dans la graisse de porc,
ces quelques vers un peu forts
qui mijotent avec les rognons.
Ne rognons pas sur l'effort !

Je te confie, dans la graisse graphitée,
ces mauvaises rimes avec gravité
qui veulent rouler des mécaniques
sans rester pieds au plancher.

Je te confie, dans la graisse de bison,
ces signaux de joyeux huron
qui empeste tant le pemmican
qu'il faut que nous sortions.

Je te confie, dans la Grèce d'Oreste,
cette demande un peu leste
qui mêle le théâtre antique
à la cuisine indigeste.

Je te confie, dans la graisse d'ourse,
cette frappe pas très douce
qui bloque le petit chariot
là où il finit sa course.

Je te confie, dans la graisse d'abeille,
ces mots bourdonnés à ton oreille.
-Pfff ! La graisse d'abeille ? Ça n'existe pas !
-Je m'en fous, c'est le néant que tu réveilles.

Je te confie, dans la graisse de lama,
ma grosse envie de toi.
-Non, pas le toit du monde, Ève. Reste !
Mon message, tu l'évites ou quoi !

Je te confie encore, dans la graisse d'oie,
ma très très grosse envie de toi.
-Oh ! Tu me gaves, je n'en suis pas une.
-Alors déplume-toi !

Que je saisisse, dans l'huile de tournesol,
ton corps à même le sol,
pour le frire à mon soleil
au mépris du cholestérol.

Que je saisisse, dans l'huile d'olive,
tes seins visités par ma salive
faisant office de touriste.
Tes seins, dix cas d'initiative !

Que je saisisse, dans l'huile de colza,
ton temple des fesses, ici-bas.
J'en suis accro, Paule, c'est mon agrocarburant.
Hélas ! C'est la façon grecque que tu combats.

Que je saisisse, dans l'huile de lampe,
la position sur laquelle tu campes.
Je ne suis pas un génie de mille et une nuits,
c'est la première seulement et je rampe.

Alors je saisis, dans l'huile de palme,
tes cuisses suintant le chaud napalm
si fort que malgré les serviettes,
le viêt demande un retour au calme.

Avant que je frémisse, au court-bouillon,
l'aigre vice en ébullition,
que jaillisse précoce sur ton coquillage
la marée de mon émotion.

Je me farcis, dans la poitrine de veau,
tes reproches pour être parti si tôt,
ainsi que tes interdits de bonne sœur.
Moi qui voulais revenir avec du beurre.

Je me farcis, dans la panse de brebis,   
ton laïus horribilis contre la sodomie,
ton veto sur cette pratique animale.
Le loup doit se contenter de la bergerie,
au nid soit qui anal y pense.

Tu me fais revenir, dans la margarine,
sur le sujet de tes deux prénoms.
Je suis bipolaire et tu es féminine.
Tu es Paule par le nord, tu es Ève plus anodine.

De ce qu'on a dit je suis confus,
ce qu'on n'a pas fait et ce qu'on fit.
Ton plumage parfait vaut mieux que ton Rāma.
Y a de la poupée trouée pour lui chez Confo.
-Non ! C'est de la barbie bouchée, tu confonds !
-Y a aussi une hache pour le bois qu'on fend ?
-Y a surtout ton sac pour aller aux confins.

jeudi 28 juillet 2011

Vénérer, révérer et énerver Perec et qelqes êtres

L'enlèvement

Tels Verne et Wells, je prends les pennes, dépense de l’encre et mets en texte l’enquête que menèrent S.H. et le frère de crèche de ce mec. Je mets frère de crèche et que les pédés grecs se revêtent ! Je ne fréquente ce genre de préférences. Je représente le bel éphèbe de trente et quelques, serf empressé des femmes et présentement dégrevé de serments.
Le temps se presse vers l’été et les prés verts se dessèchent. Le vent léger lève lentement les gréements des nefs et les emmène en mer vers des terres de denrées recherchées que les nègres vendent en perte. Les élèves en éternelle récré se détendent et ne pensent guère en des rentrées détestées. L’enlèvement de l’évêque d’Exeter crée chez les news des démêlés que les gens décèlent : ce n’est que mésentente entre les énervés et les réservés. Des révérendes mères pensent que l’évêché est trempé en de sévères péchés et les prêtres détestés célèbrent des messes en des temples que les gens désertent. Des gentlemen tempérés en l’excès émettent des réserves, pressentent l’événement éphémère et pensent que c’est bête de déterrer les serpes de guerres.
Pressé, je rentre et espère S.H. présent. Le célèbre expert en démêlement est levé, des mèches rebelles et emmêlées le gênent, le nez revêche est en reflet et des cernes émergent tellement que je pense en l’excès délétère de "seven per cent" récemment. S.H. se perce fréquemment le derme (je repère que c’est enflé) et ce remède de merde l’emmène vers des édens rêvés et éphémères. Je tempête et  S.H. se vexe, tend le membre dextre, prête serment et ment :
-« Je ne prends de speed de même que le frère de Mémé c’est Vernet, le french des fresques. Réel de réel ! † de chêne, † de fer, je mens et je me jette en enfer ! »  
Des vécés, je l’entends déféquer des selles détrempées et ce que je sens empeste et m’énerve, je préfère des excréments fermes.   
-« Well ! Je relève des dépêches sévères. The queen, régente de cette terre, ne permet cet enlèvement. Elle se sent lésée, très blessée. Elle présente cette requête, que je mène l’enquête. » me prétend l’expert, les fesses serrées.
-« Que chercher, S.H. ? » 
-« Très cher, j’entreprends les recherches dès que des éléments se présentent. Je pense enquêter en vêtements décents et me vêts présentement. »
-« Mettez des effets légers, S.H., le temps très clément ne semble guère gelé et l’ensemble en tweed n’est guère sensé. Ce n’est qu’en septembre que les vestes se ferment et en décembre que les guêtres reprennent. » 
Je descends les quelques degrés vers le rez, seventeen steps nettement recensées. S.H. me précède et prend pédestrement vers Regent Street. Le West End ne semble déréglé, les gens se remettent lentement de l’événement et j’entends même des sentences guère décentes jetées vers de frêles femmes excédées de cette légèreté. Des clebs émettent des jets vers les réverbères, le revêtement est grevé de fèces de setters. Quelle gêne !
-« S.H. ? »
-« Yes ! »
-« Repérer l’évêque en cet enfer, c’est chercher des fléchettes en des gerbes de blés enténébrées. Cette géhenne rend hébétés même les elfes et les fées. » 
-« Certes, très cher ! »      
Vers le centre, les gens en excès se pressent, émergent des venelles resserrées tels des ensembles de guêpes véhémentes, entrent prendre des verres, entreprennent de se présenter, se respectent, se mettent en vedette, s’énervent, se hèlent. Bref ! Ce n’est guère désert.
Près de St Clement en Fleet Street, bel exemple entre les quelques temples pérennes de C.Wren, le nez exercé de l’expert, tel le teckel dressé, se tend et décèle des relents éventés en des fenêtres élevées. Je repère sept échelles créées en des essences recherchées : ébène, frêne, hêtre, chêne, cèdre, mélèze et teck. S.H. jette les dés, prend l’échelle de chêne et s’élèvent vers les fenêtres, elles révèlent membres, ventre, sexe, vertèbres et tête enchevêtrés que dépècent des dents et des becs entêtés. Le verre est dense et se blesser n’est que gêne.  S.H. redescend et tente d’entrer, c’est fermé. Les clés de l’expert se présentent en des pênes rebelles et l’entrée reste scellée. S.H. s’énerve que cette herse ne cède, prend des esses emmenées exprès et les met entre les éléments très serrés de cette entrée que les fers fendent net. S.H. pénètre et les bêtes gênées se dépêtrent de l’encerclement, ne restent, se dépêchent vers les ténèbres. L’expert penche le chef vers ces déchets et révèle le secret de cet éventré, ce presque squelette. C’est les restes de l’évêque décédé. Je me sens gêné, mes lèvres tremblent et je gerbe, je rends des crêpes chèrement cédées (dépense de trente-sept pence). S.H. se redresse et me tend des kleenex de dentelle.
Cet élément de l’enquête me rend perplexe.   
-« Je sèche, S.H., que détecter de cet événement ? » 
-« Je ressens cette enquête éthérée tels les rêves, les règles que crée Perec et celles qu’engendre A.C.D. ne s’entendent guère. Les lettres que ce texte ne permet se vengent. Remember quel genre de bêtes démembrèrent l’évêque, ce n’est des belettes, des chèvres, des zèbres, des crevettes. Je lève l’empêchement de révéler les lettres extrêmes, le règlement est excepté le temps d’épeler en vert lama, ibis, dodo, fugu, alpaga, ouistiti, bonobo, urubu. »
Je reste hébété et vert de détresse, des êtres célestes génèrent le réel et ce réel n’est que texte ! ? ! Ce réel que mes sens bernés pensèrent terrestre est d’essence lettrée ! Cette exégèse blesse l’entendement.
L’excellent S.H. et l’élève réservé rentrent prendre le thé et le dessert ensemble.
Rentrés et le thé versé, je lèche le reste de crème renversée (excellente recette de Mrs H.) et pense :
-« Et l'alpaga, le lama ! Ces bêtes ne vénèrent que l’herbe, que gérèrent-elles en ce dépècement ? »       
S.H. tente :
-« Le guet, très cher ! »
Je ne m’étends, le terme de cette enquête est prêt, elle prend les sentes des légendes éternelles. There’s never end… 
J.H.W., M.D.      




 Postface

Ce texte est évidemment un hommage flagrant à Georges Perec mais afin de ne pas trop le plagier, je me suis interdit de relire Les revenentes que j’ai découvert il y a une vingtaine d’années. Si des similitudes trop importantes devaient apparaître, trois causes possibles pourraient alors être invoquées :
 -Mon intellect a si bien digéré le texte, voici maintenant deux décennies, qu’il en recrache des bribes en les croyant de son fait. Quel prétentieux !
-Les mêmes contraintes finissent invariablement par reproduire les mêmes effets. La sélection naturelle des mots bien pourvus est le mécanisme essentiel de l’évolution du texte (je ne m’embourberai pas plus profond dans une réécriture darwinienne de 3000 ans de littérature,  mais si le cœur vous en dit !).
-C’est Perec qui a copié sur moi grâce à un  curieux effet rétroactif, le plagiat par anticipation,  concept redoutable qu’il se plut à imaginer dans Le voyage d’hiver sans se douter qu’il se retournerait un jour contre lui tel le monstre de Frankenstein (il est intéressant de noter que ce phénomène purement philosophique fut étudié en dehors de tout effet physique tel qu’on le trouve dans la littérature de science-fiction abordant le thème du voyage dans le temps). 
La contrainte de ce texte est la même que celle de mon illustre devancier, mais si elle obéit à un commandement d’ordre lipogrammatique monovocal nous obligeant l’un et l’autre à n’utiliser pour seule voyelle que le e, les modalités de son application en diffèrent légèrement. Perec s’interdit les qu et les transforme en q, ce qui est à mon sens un peu gratuit et assez inélégant (voir le titre du message de ce jour à titre d'essai) à moins que, ayant démonté les touches interdites de son clavier, il s'en soit trouvé réduit à de telles extrémités. Quant à moi, laissant les qu proliférer, je m’autorise dans un même élan les gu tant qu’ils sont le durcissement de la lettre g et ne ferai donc pas le gugusse (bien qu'ayant le droit d'être bègue) puisque dans ce cas, le u s’entend comme voyelle. L’important est qu’à l’oreille le texte tende vers un triphonisme classique, non tournesolesque et propre à la lettre e (é-è-e) bien que les mots de prononciation anglaise (speed, seventeen) constituent une exception à la règle ainsi que bien entendu les nombreux cas de voyelles nasales (règlement). Je trouve que ce n’est pas trop abuser, pas plus que Perec qui se permit d’user du y pas seulement en tant que consonne, sans parler de ses fautes d’orthographe volontaires, y compris dans le titre de l’œuvre, pour arriver à se sortir du merdier de 125 pages où il s’était fourré. Il fallait quand même tenir la distance et modestement, je reconnais avoir fait plus court.
La contrainte est forte et pour m’en sortir, j’ai du prêter au Docteur Watson des propos et des tournures de phrases qu’il n’aurait certainement pas tenus à l’époque victorienne. De même, opérant de hasardeux glissements sémantiques, j’ai été contraint de tordre le cou de certaines expressions afin d’en redresser les vertèbres vers des tournures plus conformes à l’absence des voyelles censurées. Plutôt que d’expliciter les cas un peu obscurs par des notes brisant la belle uniformité du texte, je renvois les lecteurs curieux à la consultation des dictionnaires. Prescrits en doses raisonnables avec quelques grammes de réflexion, une once de bon sens et une bonne bouillotte, ils s’avèreront d’excellents remèdes à la perplexité des moins perspicaces.
Pour apporter une couleur locale à cette aventure se passant à Londres, quelques mots anglais parsèment le texte, certains sont bilingues comme le tweed, d’autres tombent à pic comme Moriarty dans les chutes de Reichenbach, lui pour ses crimes, eux pour leurs e. Les traducteurs en manque, désireux d’adapter cette œuvrette dans la langue de Shakespeare, seront amusés et soulagés de rencontrer des mots bien commodes conservant leurs propriétés en traversant la Manche, tel l’enfer qui devient the hell et la préposition entre donnant between.
Le choix de l’évêque d’Exeter, personnage des Revenentes, est une autre composante de cet hommage. Ne croyez pas que j’ai cédé à la facilité, j’aurai pu imaginer le sergent-chef de Leeds ou le délégué des bergers de l’Essex. En l’introduisant dans cette histoire, je le fais entrer en résonance avec les vécés du 221B Baker Street dont on ne trouve pas trace dans le Canon, mais rien ne m’interdit de penser qu’ils existaient puisque leur invention date des années 1860 et qu’aucun pot de chambre n’est non plus évoqué par Conan Doyle. Georges Perec, pendant son service militaire, inventa cette blague : une bonne sœur égarée entre dans un bistrot tenu par un Auvergnat et demande son chemin :  « L’évêché, s’il vous plaît ? », on lui répond : « Au fond du couloir ! ».
Les esprits cartésiens qui s’étonneront de voir un dodo, volatile disgracieux disparu depuis le XVIIIème siècle, ainsi qu’un fugu, poisson mortel apprécié des kamikazes de la cuisine nippone, déambuler dans Londres sans éveiller l’attention, voudront bien considérer ces animaux échappés d’un zoo très spécial qui se nomme littérature populaire (une grande spécialiste de l’évasion) et se consoleront en imaginant le fugu véhiculé à travers les rues dans un bocal porté par le singe bonobo (mesure morale pour occuper les mains de ce grand palucheur sexuel) et le dodo en tant que spécimen naturalisé du British Museum rendu à la vie par les rituels égyptiens de l’ibis sacré. Quand on veut massacrer proprement un évêque, il ne faut pas lésiner sur des moyens que n’auraient pas reniés les grands feuilletonistes du passé. À noter que si le lama ne participe pas directement au carnage de part son régime strictement végétarien, il existe une seconde hypothèse pour expliquer sa réserve. D’après certaines sources autorisées, l’animal serait quelque peu métissé, sa mère omnivore l’ayant prénommé Serge.
Watson se plaint des déjections canines rencontrées sur le trottoir. Mais comment reconnaît-il là les méfaits des setters plutôt que ceux d’une autre race ? Probablement aura-t-il omis de rapporter les ingénieuses déductions que lui soutint Holmes tout en cheminant, afin de mettre à l’épreuve sa récente monographie sur les crottes de 33 espèces de chiens et la manière de les identifier en mettant le nez dedans. À moins que cet écœurement justifié ne soit qu’une façon codée d’exprimer un autre dégoût beaucoup plus douteux à l’encontre des miséreux qui s’aventuraient pour mendier jusque dans le cossu West End. La plupart étaient venus d’Irlande comme les setters.
D’autre part, je voudrais remercier Ysabelle Salembier-Picard qui m’a mis l’eau à la bouche grâce à son propre hommage perecquien, La mort du kuknos, un texte dépourvu de e mais non de talent dans la continuité de La disparition. En le lisant sur le site de la Société Sherlock Holmes de France où il est disponible, j’ai ressenti une violente pulsion me commandant d’insérer mon tenon dans cette mortaise, de glisser mon e minuscule et majuscule (cela dépend) dans cette plaie ouverte de voyelles afin de réconforter l’alphabet blessé. Dans l’hypothèse où elle prépare elle-même un texte à la contrainte identique, j’espère ne pas lui avoir coupé l’herbe sous le pied et l’invite à considérer cette bagatelle non comme un viol littéraire, mais plutôt comme une imbrication entre amoureux des belles lettres.
Ce texte ne se contente pas  seulement d’être un clin d’œil à Perec. En pratiquant cette œillade un peu voyante, la pupille s’est accidentellement retrouvée encombrée de cils qui sont autant de petits hommages parasites à des auteurs que j’adore et sans qui mon intérêt pour la littérature serait resté  moindre.
Le bon Docteur Watson s’étonne que son univers ne puisse être qu’une façade, un décor de théâtre en toile peinte, quelque chose de plat comme la page que je peux froisser, comme l'écran plat Samsung que je peux agencer, manipuler, digitaliser, numériser du bout des doigts en ne tempérant guère mon clavier. Tout à coup, le rideau se déchire et révèle la véritable finalité de cette réalité truquée : un tube à essai pour des entités souvent cruelles et pratiquant des expériences parfois dénuées de compassion. Des adeptes de cette religion la liste est longue, de Jorge Luis Borgès aux scénaristes de Matrix, de William Blake à William Gibson, mais il en est un qui me tient particulièrement à cœur : Philip K. Dick qui berça de noirceur mes soirées adolescentes quand le crépuscule tardait à tomber si bien que j’en venais à douter de l’été même. Pendant mes lectures, je surveillais les grosses mouches d’orage persuadé d’avoir à faire à de petits espions robotisés.
Quelques années plus tard, William S. Burroughs prit le relais avec ses scolopendres et je le remercie de m’avoir fait éprouver le choc réaliste de ses personnages déféquant dans des chiottes sordides entre deux prises de came. J’ai voulu m’en souvenir en présentant un célèbre cocaïnomane sur ses toilettes victoriennes. Le lecteur ne déduira rien des effets de la drogue sur le transit intestinal, je n’ai effectué aucune recherche dans ce sens. La diarrhée du grand détective est purement fortuite et si un expert me prouve qu’une solution à sept pour cent de cocaïne provoque au contraire une constipation irrémédiable, je la combattrai à grands renforts de pruneaux. Dans les œuvres de Burroughs, les camés sont souvent gays et c’est une piste vers les goûts sexuels de Holmes tels que les supposent certains pasticheurs d'Arthur Conan Doyle. L’énergie que déploie Watson à réfuter d’éventuelles accusations de camaraderies trop poussées avec son colocataire est plus que suspecte et semble indiquer qu’il aurait subi des avances de sa part, une rude épreuve pour un hétérosexuel victorien.
À l’inverse de Watson, Sherlock Holmes ne semble guère surpris de n’être qu’une suite de signes sur du papier (je ne pense pas qu’il soit à même d’en comprendre la version informatique) et puisqu’il cite Perec, nous sommes bien obligés de nous rendre compte qu’il était au courant depuis le début. Cette conscience qu’a le personnage du texte où il évolue nous renvoie à tous les individus de papier qui en firent l’expérience plus ou moins poussée, de l’obscur pressentiment à l’acceptation totale, de Don Quichotte à Achille Talon.  
Le cadavre de l’évêque est retrouvé près de l’église St Clement Danes, une œuvre de l’architecte Christopher Wren, grand bâtisseur du XVIIème siècle qui fit reconstruire 52 des 87 églises détruites lors du Grand Incendie de Londres en 1666. Les sept échelles que Watson découvre inopinément sont là pour créer un lien ésotérique avec les sept églises (échelles vers Dieu) évoquées dans L’architecte assassin, un roman de Peter Ackroyd où Wren apparaît comme personnage secondaire. Peter Ackroyd est aussi l’auteur d’un Grand incendie de Londres, titre également utilisé par Jacques Roubaud pour son énorme récit autobiographique dont la sixième et dernière branche intitulée La dissolution a été imprimée avec plein de jolies couleurs (dont un vert que j'ai réutilisé pour écrire mes animaux dévergondés et dévoyés par leurs vilaines voyelles) mettant bien en valeur toutes les incises et toutes les bifurcations de ce monument littéraire. Jacques Roubaud côtoya beaucoup son ami Georges Perec au sein de l’Oulipo et écrivit une suite au Voyage d’hiver.
Je vais maintenant mettre fin à cette postface pédante qui telle la grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf, a tant enflé qu’elle dépasse le texte en longueur et prétend prendre sa place si bien que l’ancien prétendant en est réduit à l’état de prologue. Cette éviction du trône a pour effet de transformer le tout en un hommage à Vladimir Nabokov qui imagina un procédé similaire avec Feu pâle. Un renvoi d’ascenseur bien mérité puisque dans ce roman, on trouve l’interrogation suivante : « Était-ce dans Sherlock Holmes, ce personnage dont les traces allèrent à reculons quand il mit ses chaussures à l’envers ? ».

lundi 25 juillet 2011

Pratiquer la position du lecteur couché

Il en va de même pour les livres que pour les femmes, les malmener augmente quelquefois notre plaisir mais toujours diminue notre moralité. Il ne faut rien avoir appris à leur fréquentation pour oser encore perpétrer tous ces dos brisés, ces pages déchirées, ces couvertures défraichies aux coins fatigués. L'imbécile arguera qu'il est de peu d'importance de torturer un livre qui, à l'inverse du beau sexe, ne possède aucune volonté pour s'y opposer ni conscience pour en souffrir. Voilà bien l'argument d'un piètre lecteur qui passe plus de temps à tripoter le papier de ses doigts crochus qu'à saisir le sens profond du texte qui est pourtant là sous ses yeux et ne demande qu'à être gentiment dévoilé. Un texte qui nous rappelle constamment qu'il est d'autant plus courtois de respecter un être qui semble n'avoir aucune défense. En lecteur avisé, c'est aussi faire preuve d'une stratégique prudence, bien des livres maltraités ont su se venger par des moyens retors dont on les croyait dépourvus. Ces esprits de papier tout en volume et en jaquette ont leurs petits caractères et peuvent frapper de folie les lecteurs indélicats à coups de paragraphe encore humide de la dernière averse d'encre ou les ruiner par d'incessantes notes de bas de page sur les fleurs et les bijoux.
Des précautions sont donc à prendre en manipulant les livres. M'étant récemment équipé de lunettes de lecture ― il était grand temps ― je vais de nouveau pouvoir assouvir une ancienne passion: lire au lit, jouir d'un livre en amoureux de la littérature et ce dans toutes les positions. Mes anciens verres progressifs ne me permettaient plus cette fantaisie autrement qu'en la position du missionnaire, ce qui est bien triste sauf à lire la Bible qui est plus triste encore. Afin de ne pas commettre d'impairs qui pourraient froisser le papier de mes partenaires successifs, je compte y aller avec précaution et en homme averti. J'ai donc décidé de réviser mes connaissances de base, les rudiments sont utiles pour atténuer les rudoiements, et me suis procuré le Kāma-sūtra de la Lecture Pour les Nuls en édition de poche que je lirai de jour et dans le canapé pour ne pas mettre la charrue avant les bœufs sacrés. Dès l'opuscule terminé et le crépuscule entamé, je filerai au pieu et baiserai l'univers entier qui m'attend déjà les pages bien écartées et la reliure souple, confiant en ma délicatesse à ménager son dos et à respecter sa coiffe. À moi La Lionne de Kessel, à moi Le Saule de Selby, Le Singe de Kafka et toute une brouette de Sud-américains que je préfère aux rares Thaïlandais. Comme Proust qui longtemps s'est couché de bonne heure, comme Perec qui longtemps s'est couché par écrit, je sens que longtemps j'irai me coucher par plaisir.
Je ne fus pas trop étonné quand je découvris après coup que le titre choisi pour mon texte existait déjà pour nommer un blog de lecteurs. Il est vrai qu'une telle couverture de J.P. Manchette incite au détournement, la chose est aisée. Mais ma surprise fut immense quand je tombai sur l'unique page du Kama Sutra of Reading, œuvre du designer dessinateur Seymour Chwast. Le livre que j'ai imaginé auparavant est un peu différent, je le vois illustré avec des positions représentant un seul lecteur masculin et son bouquin en guise de partenaire, conformément au ton pseudo-crypto-misogyne et foutrement bibliophile de mon texte.
La planète est aujourd'hui peuplée de six milliards et demi de créateurs potentiels sans compter le travail abattu par les morts depuis quelques milliers d'années. Presque tout a été pensé, dansé, dit, chanté, dessiné, peint, gravé, écrit, imprimé, enregistré, filmé, numérisé... Les temps sont durs pour la nouveauté tant les ressources naturelles de la création s'épuisent. Nous avons déjà commencé à recycler.