Pour ne pas ranimer un vieux débat houleux (houlala !) entre la mulier sapiens et le vir sapiens, nous dirons dans un souci d'apaisement que tout homo sapiens en général rêve d'avoir le dernier mot. Mais le premier mot ne fut certes pas prononcé dans le but d'en avoir le dernier, nul besoin de clouer le bec au ptérodactyle, il n'existait plus depuis très très longtemps. C'est plutôt l'homme qui fut un drôle d'oiseau s'essayant à des vocalises parmi les herbes folles de la savane, énervé à l'idée de ne pousser encore une fois qu'un grognement simiesque tout juste bon à le faire regrimper au cocotier. Enfin, par un beau matin à l'aube de l'humanité moderne avec cuisine intégrée, le miracle s'accomplit dans la caverne tapissée de ganglions où nichait le larynx, animal possédant plus d'une corde à son arc. Maillon primordial d'un gigantesque enchaînement qui aboutira des dizaines de milliers d'années plus tard au dépassement de forfait, le premier mot fut, mais quel fut-il ? Grave ou futile ?Émettons quelques hypothèses :
- Maman ! : Bien qu'il soit de circonstance d'évoquer la génitrice quand il y a naissance, est-ce qu'un pionnier découvrant de nouvelles terres appelle sa mère au secours ? Lui qui a su si bien s'éloigner du berceau, poussé par un souffle de chacal, traversant un océan de silence à peine ponctué de quelques îles aux rots peu accueillants. C'est improbable.
- Merde ! : Au même instant où le mot lui venait à la bouche, à l'autre bout du système digestif débarquait sans prévenir la chose signifiée qui recevait du coup son nom de baptême, résultat d'un copieux repas de viande avariée, la copie signifiante créant un effet de symétrie comme les affecte tant la nature. Voilà que sans voyager l'homme se découvrait incontinent.
- Aïe ! : Effectivement, cela fit très mal d'expulser un concept tout neuf et bien anguleux (notez la pointe acérée du A majuscule) au sortir d'une longue nuit de constipation vocale. Compte tenu que ça représentait un travail important de nommer tous les déchets qui trainaient à proximité du campement, on organisa un tri sélectif dans le champ lexical de l'ordure ménagère.
- Bordel ! : Y avait-il des cavernes closes en ce temps-là ? De l'amour tarifé sans monnaie, un truc qu'on troquait quand venait la trique tout à trac au retour du trek ? Des Vénus à la fourrure abondante, des Manon Lascaux offrant un cul contre une cuisse, une gâterie contre des restes ? Mystère ?
- Sérendipité ! : Bien que ce concept soit très sollicité en ce moment, nous pensons que l'homme préhistorique en a fait l’expérience beaucoup plus souvent que nous aujourd'hui. En cherchant ses pantoufles, il a découvert le feu, pour ne citer qu'un exemple parmi d'autres. De là à échafauder toute une théorie et lui donner un nom, le premier d'une longue liste surtout, il n'y a qu'un pas...infranchissable.
Arrêtons d'accélérer quelques aiguilles dans une centrifugeuse de foin, nous ne disposons pas des informations nécessaires à la résolution de cette énigme. Nous ne saurons jamais. À moins que le dernier râle articulé du dernier spécimen de notre espèce et ce mystérieux premier vocable soient identiques, toujours par cet effet de symétrie qui fait que le poids des mots sur la balance du temps équilibre parfaitement les deux plateaux que sont le passé et le futur, l'aiguille pointant sur le présent. Sachant qu'un bon mot, ça peut toujours resservir, alors nous saurons enfin et aussitôt nous ne saurons plus rien.
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