lundi 1 août 2011

Inviter les vingt-et-un

(la bande des 420 en excursion)


Au début de l'automne 2009, j'ai ouvert et alimenté un compte facebook. Je l'ai clos quand l'hiver est arrivé. Ça ne m'a rien rapporté parce que c'était sans intérêts, 0 %, juste une banque d'amis à qui faire coucou, ça va et toi, tu veux ma photo, regarde comme je suis magnifique quand je gerbe dans la piscine. Malgré tout, je voyais bien que j'avais entre les mains un outil qui pouvait servir à autre chose qu'à organiser des apéros géants techno-beaufs ou servir de cévés pour les entreprises et les amoureux, de vécés pour les enfants et les néo-nazis, de recyclage de déchets pour les écolos unanimes, ce qui est bien joli, et de toilettes sèches pour les alcoolos anonymes. Je l'ai donc utilisé plutôt comme un blog et me suis lancé dans la composition de statuts extrêmement calibrés en 420 caractères incluant les espaces et la ponctuation, maximum autorisé par facebook. C'était un travail passionnant mais fatigant. Après 21 statuts et une panne de disque dur, soit une moyenne de deux articles par semaine, j'ai laissé tomber, épuisé, l'aventure des 420.
Mon compte facebook n'est pas supprimé, c'est trop compliqué à faire et il pourrait resservir un jour, sait-on jamais. Il est donc seulement désactivé. C'est un compte dormant, il dort comme la Belle au bois dormant dans le conte. La fée Cebook s'est penchée sur son berceau et aucun prince charmant ne doit l'embrasser avant un siècle, mais ça ne l'empêche pas de rêver. Les 21 songes se promènent, gambadent de-ci de-là. Peu résolus à disparaître, ils se font voir, font les beaux, se rajustent devant les vitrines. C'est si plaisant de déambuler parmi les gens pressés quand on a rien d'autre à faire, et puis il fait beau, le temps est radieux, c'est l'été. Les quelques nuages qui moutonnent dans le ciel leur font un petit bonjour, on sait se reconnaître entre voyageurs. Ils remontent la grande avenue qui mènent à la gare, achètent chacun un billet, attendent le train en papotant tranquillement de choses et d'autres. Ah ! Le voilà, il arrive ! Il s'arrête gentiment devant le quai comme un bon train bien docile et très respectueux de ses horaires. Comme il est agréable de voyager avec un service si bien rodé. Les songes montent dans un wagon de deuxième classe, cela suffit bien au bonheur d'être ensemble et les sièges restent confortables malgré tout. Pourquoi s'en faire quand la compagnie des chemins de fer s'occupe de tout, il n'y a qu'à se laisser aller et regarder le paysage qui défile. C'est très drôle, dit l'un d'entre eux, ce qui nous arrive, on se croirait un peu dans une petite prose de Robert Walser, il n'a pourtant rien écrit sur la Belle au bois dormant, du moins à notre connaissance. Blanche-Neige et Cendrillon, oui, mais rien sur notre maîtresse. C'est étrange, comme c'est étrange, c'est même fort bizarre. Pas tant que ça, lui répond-on, n'oublie pas que nous venons d'un compte dormant qui est très certainement un conte suisse. C'est ainsi qu'ils voyagent vers ici :


Gilbert a remarqué qu'il n'avait à sa disposition que 420 caractères pour écrire son statut. Il a donc décidé de les utiliser au maximum tout en conservant une grande cohérence de sens à ce qu'il raconte. Ce paragraphe relève de l'exercice oulipien, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il est fan de Jacques Roubaud comme tous ses amis le savent puisque c'est écrit sur son mur. Cette sorte de consigne s'appelle une "contrainte".

Gilbert ne se prend pas pour Alain Delon. Pour lui, écrire à la troisième personne n'est pas singulier. Il trouve évident de poursuivre à la suite de son nom au début du statut. C'est aussi une façon de porter un regard distancié sur lui-même qui coïncide bien avec le fait que le gars sur la photo de son profil, ce n'est pas tout à fait lui. Que ne faut-il pas dire pour épuiser ses 420 caractères et s'arrêter précisément là.

Gilbert pense qu'il est bon de faire la queue devant les musées parce que la bite fait le patrimoine. Voyez les érections monumentales sur les places de nos villes. Considérez Ingres peindre ses Odalisques en bandant comme un Turc. Admirez Courbet portant si mal son nom tant il est redressé même dans son Sommeil vers l’Origine du Monde. Et compatissez devant le Moulin Rouge dont les cuisses sont plus renommées que les ailes.

Gilbert ne sait pas quoi raconter ce soir pour atteindre ses 420 caractères. L'inspiration lui manque aussi va t-il tenter en direct une ventilation du cerveau. Attention! C'est parti: Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Inspiration! Expiration! Et voilà ça roule!

Gilbert se dit qu'il est déjà mercredi et qu'il n'a encore rien dit de la semaine. Il n'a rien dit lundi, ni mardi. il est probable qu'il ne dira rien jeudi, ni vendredi, ni samedi, encore moins dimanche. C'est ce qu'il pense à cet instant et ça ne constitue aucunement un engagement de silence pour les jours prochains. Il se réserve le droit de changer de cap pendant tous les instants du futur jusqu'à dimanche soir 23:59:59.

Gilbert se dit et se répète qu'il n'est que lundi et qu'il a tout le temps de rédiger un petit quelque chose en 420 caractères pour faire glisser la semaine en douceur. C'est à ce moment très précis qu'il se rend compte que les deux aiguilles de l'horloge ont franchi le sommet de la côte qui mène vers le douze. Il en déduit génialement que mardi est déjà ici et se résout vite fait à coucher par écrit ce qui vient d'être dit.

Gilbert voulait faire glisser la semaine en douceur et c'est totalement raté. Quel lubrifiant faut-il donc utiliser pour graisser proprement et sans bavures les rouages complexes de l'existence ? 420 caractères grincent et veulent de l'huile de machine à coudre, de la graisse graphitée, du beurre salé pour danser un dernier tango à Pont-Aven et du suif récupéré sur les pièces hydromécaniques des ascenseurs de la Tour Eiffel.

Gilbert estime qu'il est impossible de distinguer une vraie fausse bonne idée d'une fausse vraie bonne idée. La différence entre une vraie vraie bonne idée et une fausse fausse bonne idée lui échappe également. De même, le fossé qui sépare une bonne vraie fausse idée d'une bonne fausse vraie idée lui semble inexistant ou alors nous l'avons comblé avec des gravats d'idées reçues, provenant de la démolition du bon sens commun.

Gilbert se demande, étant donné que le silence est d'or et la parole est d'argent, étant admis que le temps c'est de l'argent, si le temps de parole peut doubler la mise. Dans le cas où ça se confirmerait, il pense se faire chier à 200 sous de l'heure en ouvrant sa gueule plutôt qu'en la fermant. Il compte ainsi récupérer 1752000 sous par an, ce qui fait 133,53 € et un peu plus les années bissextiles. Ce n'est pas cher payé.

Gilbert regarde passer le temps et quand il fait ça, il le voit débarquer du passé sur sa gauche et filer vers le futur sur sa droite. A moins qu'il ne déboule du futur pour s'enfuir vers le passé, il n'est pas très sûr. Ce dont il est certain, en revanche, c'est que la chose arrive bien de la gauche et va vers la droite. Il se dit que ce sens-là doit avoir un lien avec le fait d'écrire de gauche à droite les 420 caractères.

Gilbert dispose de 420 caractères pour expliquer que le chien n'en a aucun. Voici la preuve ontologique de l'inexistence du chien: le chien n'est rien, or pour n'être rien il ne faut pas exister, donc le chien n'existe pas. Rien ne vous rapporte la baballe. Le chien est un mythe qu'on a souvent confondu avec un pronom possessif auvergnat. Le chien est un concept creux qui laisse passer la lumière. Le chien c'est du cinéma...

Gilbert apprend qu'il existe trois sortes de jumeaux. Les monozygotes proviennent du même ovule alors que les dizygotes sont issus d'ovules différents. Pour les wisigoths c'est plus compliqué. Ils ont quitté leur ovule pour s'installer dans le sud-ouest de l'utérus, bien au chaud surtout l'été. Cet évènement a eu lieu vers 420 caractères après Jésus-Christ. Poussés par la faim, ils n'avaient rien à perdre (nothing Toulouse).

Gilbert s'interroge sur la façon de boucler ses 420 caractères. Lui faut-il gonfler ses phrases comme on remplit une montgolfière ? Il hésite entre l'air chaud et l'hydrogène. L'un donne du texte peu souple mais curieusement très chaleureux. L'autre plus facile à utiliser produit d'explosifs pamphlets menant droit à la Bastille. Au fil de ses hésitations, il comprend que c'est prêt à décoller et se dépêche de lâcher du lest.

Gilbert a franchi 420 kilomètres en automobile pour voir son fils. C'était fatigant et il n'aime pas se déplacer. Chaque kilomètre avait son caractère qu'il a voulu dompter à coups de ceintures périphériques, à coups de bretelles autoritaires et autoroutières. Il lui a fallu leur passer sur le corps, les rouer de coups de roues. Ceux-là sont marqués à jamais par le dessin de ses pneus. La prochaine fois, il prendra le train.

Gilbert rencontre un problème d'identité dans la rédaction de ses 420 caractères. La troisième ou la première personne ? Il ne sait plus s'il faut parler de lui ou de moi. Le moa était un volatile, aujourd'hui éteint. Il fut le plus gros oiseau ayant jamais existé et ne vola jamais, faute d'ailes. Lui était un magazine à plaisir volatil pour l'homme moderne à gros tirage, avec beaucoup de photos d'elles. Lui aussi a disparu.

Gilbert lance les dés et réussit un 420. Mais comment obtient-il une telle combinaison ? En supposant qu'un des 3 dés tombe sur une de ses arêtes et y reste en équilibre, il aurait droit dans le meilleur des cas à un 421 et demi. Ce qui n'est pas très intéressant pour lui, même si le demi se laisse boire. Non! La seule hypothèse est qu'un dé ne retombe pas et reste suspendu en l'air. Une explication qui ne tient qu'à un fil.

Gilbert n'a qu'une vie provisoire et n'a qu'une mort définitive, en tout cas c'est ce qu'il croit. Qu'en est-il chez les chats ? Il semblerait qu'ils possèdent sept vies provisoires, six morts provisoires intermédiaires et une mort définitive. Les couches de morts sont intercalées avec des feuilles de salade entre les couches de vies. Il y a beaucoup de mayonnaise et sur le dessus trône la mort définitive avec un cornichon.

Gilbert a rencontré l'homme invisible qui a vainement tenté de sympathiser avec lui. D'abord aveuglé par la transparence de leurs paroles, il a pensé que ce serait fantastique d'avoir un ami discret. Mais après quelques minutes, il s'est rendu compte que ce type était d'une impolitesse extrême et se mêlait de choses qui ne le regardaient pas. Tout le contraire de la discrétion tant souhaitée! Depuis, il ne peut plus le voir.

Gilbert n'aurait pas pensé que la mort d'un disque dur fut aussi dure à vivre. Les données sauvegardées ne comblent pas le vide de l'absence et le travail de deuil est énorme, un voyage incertain où les cartes sont illisibles et les pilotes difficilement repérables dans la nuit de la toile éteinte. Un nouveau compagnon est trouvé, bien emprisonné dans sa tour. Le précédent est enterré dans une petite boîte au fond du jardin.

Gilbert ne veut pas lutter contre le pain de mie parce que le pain de mie est pour deux mains. Deux mains bien occupées à plier les tranches de jambon, à parsemer délicatement le gruyère râpé, à saler et poivrer, à cuire dans le beurre, à déposer là-dessus des œufs au plat et puis mourir d'une forte fièvre après avoir beaucoup déliré. Croque-monsieur, croque-madame ou croque-mitaine, il n'existe pas de vaccination contre ça.

Gilbert est pris d'une envie soudaine et brutale de retourner aux temps préhistoriques avec tout ce que cela implique comme perte de technologie. Il n'aurait plus à se faire chier à composer des statuts de 420 caractères pour cette connerie de facebook. Il dégagerait ainsi du temps pour lire les livres qu'il aime. Il lui faudrait bien sûr inventer l'écriture et le papier, puis l'imprimerie et la reliure. Fâcheux contretemps!

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