Il en va de même pour les livres que pour les femmes, les malmener augmente quelquefois notre plaisir mais toujours diminue notre moralité. Il ne faut rien avoir appris à leur fréquentation pour oser encore perpétrer tous ces dos brisés, ces pages déchirées, ces couvertures défraichies aux coins fatigués. L'imbécile arguera qu'il est de peu d'importance de torturer un livre qui, à l'inverse du beau sexe, ne possède aucune volonté pour s'y opposer ni conscience pour en souffrir. Voilà bien l'argument d'un piètre lecteur qui passe plus de temps à tripoter le papier de ses doigts crochus qu'à saisir le sens profond du texte qui est pourtant là sous ses yeux et ne demande qu'à être gentiment dévoilé. Un texte qui nous rappelle constamment qu'il est d'autant plus courtois de respecter un être qui semble n'avoir aucune défense. En lecteur avisé, c'est aussi faire preuve d'une stratégique prudence, bien des livres maltraités ont su se venger par des moyens retors dont on les croyait dépourvus. Ces esprits de papier tout en volume et en jaquette ont leurs petits caractères et peuvent frapper de folie les lecteurs indélicats à coups de paragraphe encore humide de la dernière averse d'encre ou les ruiner par d'incessantes notes de bas de page sur les fleurs et les bijoux. Des précautions sont donc à prendre en manipulant les livres. M'étant récemment équipé de lunettes de lecture ― il était grand temps ― je vais de nouveau pouvoir assouvir une ancienne passion: lire au lit, jouir d'un livre en amoureux de la littérature et ce dans toutes les positions. Mes anciens verres progressifs ne me permettaient plus cette fantaisie autrement qu'en la position du missionnaire, ce qui est bien triste sauf à lire la Bible qui est plus triste encore. Afin de ne pas commettre d'impairs qui pourraient froisser le papier de mes partenaires successifs, je compte y aller avec précaution et en homme averti. J'ai donc décidé de réviser mes connaissances de base, les rudiments sont utiles pour atténuer les rudoiements, et me suis procuré le Kāma-sūtra de la Lecture Pour les Nuls en édition de poche que je lirai de jour et dans le canapé pour ne pas mettre la charrue avant les bœufs sacrés. Dès l'opuscule terminé et le crépuscule entamé, je filerai au pieu et baiserai l'univers entier qui m'attend déjà les pages bien écartées et la reliure souple, confiant en ma délicatesse à ménager son dos et à respecter sa coiffe. À moi La Lionne de Kessel, à moi Le Saule de Selby, Le Singe de Kafka et toute une brouette de Sud-américains que je préfère aux rares Thaïlandais. Comme Proust qui longtemps s'est couché de bonne heure, comme Perec qui longtemps s'est couché par écrit, je sens que longtemps j'irai me coucher par plaisir.
Je ne fus pas trop étonné quand je découvris après coup que le titre choisi pour mon texte existait déjà pour nommer un blog de lecteurs. Il est vrai qu'une telle couverture de J.P. Manchette incite au détournement, la chose est aisée. Mais ma surprise fut immense quand je tombai sur l'unique page du Kama Sutra of Reading, œuvre du designer dessinateur Seymour Chwast. Le livre que j'ai imaginé auparavant est un peu différent, je le vois illustré avec des positions représentant un seul lecteur masculin et son bouquin en guise de partenaire, conformément au ton pseudo-crypto-misogyne et foutrement bibliophile de mon texte.
La planète est aujourd'hui peuplée de six milliards et demi de créateurs potentiels sans compter le travail abattu par les morts depuis quelques milliers d'années. Presque tout a été pensé, dansé, dit, chanté, dessiné, peint, gravé, écrit, imprimé, enregistré, filmé, numérisé... Les temps sont durs pour la nouveauté tant les ressources naturelles de la création s'épuisent. Nous avons déjà commencé à recycler.
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