lundi 8 août 2011

Arguer que, plus jeune, j'ai largué le potager

(l'ogre et le végétarien)


D’emblée que les choses soient claires, j’ose le crier bien fort au risque d’être entendu par la police : je suis un auteur de roman criminel puisque j’écris pour tuer le temps et je vous garantis que la bête est coriace. À chaque coup de plume assassine, le futur plus en forme que jamais renaît des cendres du présent moribond. Le processus qui s’emballe comme un surgénérateur Phénix défectueux me fera tourner en bourrique. Chaque page écrite ne soutire au supplicié que quelques gouttes de sang s’écoulant comme les minutes d’un procès hypothétique, s’égrenant comme les perles rouges d’un chapelet à la circonférence infinie.
J’ai rencontré la victime un jour que je m’ennuyais à mort, c’est d’ailleurs comme ça que l’idée du meurtre m’est venue. Ne sachant que faire d’autre, j’observais la trotteuse de la pendule faire le tour du cadran en pensant qu’elle avait une vie toute tracée, exempte d’imprévus et qu’en conséquence son ennui devait être bien supérieur au mien. Tout à coup, je pris conscience d’une présence qui cherchait à s’immiscer entre les secondes, un peu comme un enfant joue à se jeter rapidement d’un côté ou de l’autre entre les retours de balançoire. Puis cela se précisa, l’entité prenant de plus en plus de place entre les secondes finit par les remplir et se mit à occuper tout le champ du temps, si bien que l’espace où il n’y avait rien la seconde d’avant, fut rempli à son tour.
Son visage d’abord m’apparut, Arcimboldo aurait pu en faire le portrait : le rostre triangulaire d’un cadran solaire pour figurer le nez, de rondes breloques dans le creux des orbites, les rides frontales vues comme les tracés parallèles d’un électrocardiogramme, la bouche pincée représentée par le synclinal d’un pli jurassique et les oreilles telles des campaniles où les trois cloches nommées Marteau, Enclume et Étrier rythment les heures. Puis le reste du corps émergea de je ne sais quel océan d’ombre, là-bas au fond du salon obscurci par un éclairage avare de ses photons. Le phénomène était enveloppé d’une cape rouge ne laissant rien voir de son anatomie qu’une main décharnée tenant une canne de bois noueux, ce qui limitait confortablement l’incertitude des supputations quant à son âge canonique. De surcroît, il semblait affligé d’une très légère claudication à la limite du perceptible que je m’aventurai à déceler, ayant probablement été percepteur dans une autre vie.
« Mais vous boitez ? » lui dis-je de but en blanc.
« À vous de voir, » me répondit-il, « la régularité de ma démarche est fonction de l’angle sous lequel vous me percevez. Regardez-moi bien en face, vous ennuyant de me voir passer et je vous paraîtrai lent et boiteux. Au contraire si, perdu dans vos activités frénétiques vous daignez me jeter un œil, je serai déjà en train de vous doubler par le côté et de mon profil vous ne verrez qu’une locomotive lancée à pleine allure et au train parfaitement régulier. »
Je lui dis qu’il tenait là des propos un peu trop trigonométriques pour ma modeste gouverne et l’invitai à me suivre au jardin pour une visite en règle de mon potager. Chose à laquelle n’échappait en ce temps-là ni le meilleur de mes amis, ni le pire de mes ennemis, fussent-ils représentants en encyclopédies et sachant que je détestais les représentants, ce qui est toujours le cas, mais que j’adorais les encyclopédies papier aujourd'hui menacées d'extinction comme les orang-outans contrairement aux représentants en plein développement et seulement menacés par l'orang-outan qu'ils découvrent sur le pas de ma porte.
« Auriez-vous l’impertinence de me donner des leçons de jardinage ? » plaisanta-t-il, « À moi, Saturne, qui enseigna l’agriculture aux premiers hommes. J’ai un ami qui, à force d’entendre raconter des salades, en est devenu végétarien. Méfiez-vous que cela ne m’arrive, j’aurais l’air fin ensuite pour dévorer mes enfants et Goya se retournerait dans sa tombe. »
« Soyez tranquille, » lui répondis-je, « je vous épargnerai l’éloge de mes laitues qui, malgré tout, mériteraient bien un dithyrambe… »
« Ah non ! » me coupa-t-il, « réservez le dithyrambe à Bacchus, ou à la limite si vous aviez quelques pieds de vigne… »
« En Normandie, il est difficile d’obtenir du beau raisin sans serre. »
« Je sais parfaitement que le Sancerre n’est pas du coin, pour qui me prenez-vous ? » 
Mon visiteur avait de l’humour malgré son air renfrogné. Nous passâmes à proximité des gros choux de Milan déjà bien pommés qui penchaient sur leur axe comme des paraboles de verdure grondante.
« Si les végétaux étaient doués d’animation, » lançai-je, « ceux-là vous mordraient la jambe sans se faire prier et seraient reconnus dans tout le pays comme les dobermans du potager. »
« Et feraient d’excellents cerbères à la porte des Enfers. Quiconque voudrait s’introduire chez mon fiston Pluton, ferait chou blanc. Ah, ah, ah !… »
J’avais peur que notre aimable badinage ne finisse en concours de calembours, aussi pressai-je le pas vers des légumes plus enclins à entraîner le vieux Saturne vers des considérations philosophiques. Les plants de tomates attachés à leurs poteaux de condamnés attendaient stoïquement que je prélève leurs fruits bientôt mûrs comme un grand prêtre aztèque arrache le cœur des poitrines ouvertes. Le soleil, satisfait de ces offrandes, daignera mûrir de nouveaux organes et les plants me fourniront de multiples fois ces tomates sanguines qui seront sacrifiées à leur tour sur l’autel de faïence de mon assiette, deux feuilles de salades et des rondelles d’œuf dur pour en contenir les épanchements.
« Notez » dis-je à mon visiteur intéressé, « que je prends soin d’éliminer à chaque ramification de la plante les gourmands qui, en bons époux adultères, filent à quarante-cinq degrés hors de l’angle droit du mariage et se refusent à me fournir une progéniture acceptable. »
« La comparaison est astucieuse » s’enflamma-t-il, « mais ma profession m’amène plutôt à voir dans un de ces plants un arbre généalogique de l’histoire de l’Univers où les gourmands seraient les ramifications bâtardes représentant les dérives uchroniques à éliminer d’urgence de la trame événementielle. »
Je lui signalai qu’au regard de certaines époques terribles, il y avait tout lieu de croire qu’il négligeait de temps à autre l’entretien de ses légumes. Il balaya ma remarque d’un revers de sa canne.
« Il est dangereux pour la plante tout entière de l’amputer d’une mauvaise branche trop développée qui a profité pendant que j’avais le dos tourné. C’est que, voyez-vous, je suis parfois très occupé et pour continuer ces charmantes analogies chrono-potagères, je vous dirai que sous la végétation fournie de mon carré de pommes de terres – et laissons là les tomates – la moindre mauvaise herbe peut être considérée comme l’équivalent de mille années d’obscurantisme médiéval ou bien comme la somme émotionnelle résultant de l’addition de toutes les haines générées par l’ensemble des combattants de la Guerre de Trente Ans. Vous comprendrez que, même en me surpassant, j’ai toutes les peines du monde à sarcler dans les temps et c’est ce qui fait la diversité extraordinaire de l’Histoire de ce monde. N’en déplaise aux marxistes, une fois la classe ouvrière au pouvoir, rien ne s’arrête. Le premier pied de chiendent qui m’échappe, tout redémarre et ces gens sont marteaux s’ils pensent qu’on arrache les mauvaises herbes à la faucille. Considérez-moi comme un prédateur qui, après son carnage régulateur, épargne suffisamment de ses proies pour ne pas perturber l’équilibre des espèces. Je suis une sorte de jardinier débonnaire qui sait bien qu’au bout du compte quelque soit l’état de son jardin, le monde continue de tourner. » 
« Je suis comme vous, cultivant mon potager plus par nécessité esthétique que pour des impératifs nutritionnels. Malgré tout, certains légumes en qui j’avais mis de grandes espérances m’ont profondément déçu et d’autres de qui je n’attendais rien m’ont agréablement surpris. C’est ainsi que les courgettes de l’an passé ont proliféré au-delà de mes prévisions. Par contre, les radis de cette année refusent de s’arrondir tels de jeunes filles soucieuses de leur poids et cela m’inquiète car un jardin sans un radis est un jardin pauvre. ». Je n’avais pu m’empêcher de placer ce jeu de mot minable, si insignifiant qu’il passa inaperçu.
« Cultivez-donc des fleurs, mon ami, vous ne serez jamais déçu. Il y en a tant d’espèces, à chaque humeur la sienne. »
Devais-je l’entretenir de mon aversion pour cet état particulier du règne végétal. Je n’ai jamais aimé les fleurs, ces fichus bouquets que les invités vous collent dans les bras alors que vous avez déjà un torchon dans une main et un batteur à mayonnaise dans l’autre, c'est bien simple, je n'invite plus ! Ces feux d’artifices muets aux couleurs criardes, qui s’étalent en nappes surchargées sur les margelles des puits et les rebords des fenêtres jusqu’à dégueuler sur le trottoir, me sont une agression visuelle permanente. Saint-Fraimbault (Orne), village fleuri, ressemble à une toile de Pissarro rongée par une bactérie multicolore. Le monstre grouillant dévale la colline, trempe une patte griffue dans le lac et grimpe à l’assaut de la boutique de souvenirs, au secours ! Les contingents de retraités, débarquant des cars climatisés dans la ville sainte, n’adorent plus un vieillard barbu sur un nuage rembourré mais une divinité grumeleuse et tentaculaire, telle qu’en a observé H.P. Lovecraft du côté d’Arkham (Massachusetts), qui enserre le bourg de ses pétales humides. Des vieillards titubants arpentent les rues, reniflent le sexe des plantes et se rincent l’œil du seul tableau qu’ils laisseront à leurs descendants : deux énormes pots de chrysanthèmes emplissant le champ visuel par un sinistre après-midi de la Toussaint.
Je me souviens des crépuscules de mon enfance quand le soir tombant, ma mère me demandait de fermer les persiennes. Comme c’eut été simple s’il n’y avait eu ces maudits bacs de géraniums qui encombraient la fenêtre et qu’il fallait descendre des rebords afin que le volet pût se rabattre. Et quand bien même tout cela ne serait pas, il suffira, après avoir jeté le bouquet fané, d’approcher son nez au-dessus du vase et d’inspirer rien qu’une seconde – pas plus, vous risqueriez l’asphyxie – pour expérimenter cette indescriptible odeur nauséabonde que je tenterai néanmoins de décrire en évoquant le remugle d’un demi-millier de crapauds en décomposition ou tout bêtement le parfum particulier que dégagent les sous-vêtements portés par les habitants d'Innsmouth (Massachusetts), sans parler de leurs chaussettes.
Le genre humain en pince pour les fleurs et quand une personne telle que moi tente de s’expliquer, elle ne rencontre que rejets et sarcasmes. Je trouvais donc plus reposant de prétendre les aimer mais encore fallait-il fournir un prétexte valable pour n’en point arborer, ni en faire pousser. Il ne fallait pas pousser tout de même, j'avais mes limites sans clématites ni marguerites.
« Je suis désolé de ne pouvoir suivre vos conseils, mais le pollen provoque à mon encontre des éternuements intempestifs qui me mettent les cloisons nasales à vif. Mais croyez bien que… »
 « Arrêtez de mentir, » me susurra-t-il insidieusement, « je sais très bien que vous détestez les fleurs et moi avec par la même occasion. Elles vous rappellent par trop le temps qui passe et ne s’arrête jamais, ces fichues putains éphémères. Mais aujourd’hui je me suis arrêté, je suis entré chez vous comme un vulgaire représentant, coinçant le pied dans la porte pour que vous ne puissiez la refermer. Je vous ai présenté ma camelote et vous avez compris qu’elle vous était indispensable. Vous écrivez pour tuer le temps mais il vous faut du temps pour écrire et cela vous tue. C’est si évident, qu’à la fleur fugitive vous préférez la pérennité de la pierre, le monument antique qui reste de marbre face au passage des siècles. Vous vivez dans une maison de granit que vous quittez chaque été pour aller en excursion parmi les ruines, vous avez joui dans Pompéi, les cathédrales vous fascinent, votre fils s’appelle Pierre et cette douleur qui vous lance de temps en temps au flanc droit augure de futurs calculs. Que n’avez vous pas encore bazardé vos légumes pour faire de votre potager un jardin zen rempli de gravier japonais que vous ratisseriez avec amour, formant des spirales autour de rochers ascétiques. Maintenant, si vous voulez nier tout en bloc (de pierre, bien sûr !), il ne vous reste plus qu’à me descendre comme vous en crevez d’envie depuis le début de notre entretien. Allez-y ! Sortez-le votre Beretta, votre Colt .45, votre Luger, votre Smith & Wesson ou je ne sais quoi. Lapidez-moi pendant que vous y êtes, et qu’on en finisse ! »
Ces paroles éclairées lui tordaient la bouche comme la lumière courbe l’espace einsteinien. Mais ne possédant aucun des ustensiles qu’il m’avait énumérés et manquant de l’initiative élémentaire dont font preuve les assassins homologués, je le laissai repartir comme il était venu, s’estompant entre les secondes, de dixièmes en dixièmes, jusqu’à s’effacer totalement de l’instant présent.
Je n’avais pu me résoudre à le frapper, sachant trop bien qu’il m’était essentiel et je me consolai en pensant que, par cette visite impromptue, j’avais tout de même tué le temps une bonne demi-heure. Dommage ! J’aurais pu arracher la grande aiguille de la pendule avec l’emphase d’un héros de Walter Scott et l’embrocher comme un despote. Il aurait fait un beau cadavre pas trop envahissant dans la plaine Monceau de mon potager. Il se serait doucement décomposé parmi l’enchevêtrement des cornichons tel un Gulliver saucissonné sur une plage secrète de Lilliput.
J'ai donc continué d’écrire en laissant au diable le jardin et chaque fois que je quitte des yeux mon écran, cherchant l’inspiration, une fine toile d’araignée se tisse entre ma moue pensive et les touches du clavier, me rappelant cette occasion ratée.            

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