J'étais au grenier, cherchant de vieux ennuis connus et répertoriés que je conservais dans des cartons soigneusement classés et étiquetés afin d'exercer ma propension à la zemblanité. Tout se déroulait à merveille selon mes funestes plans, je me dirigeais droit sur l'autoroute des emmerdements quand mon regard se porta du coin de l’œil gauche, vision périphérique, vers un vieux bouquin posé sur le bord d'une caisse. Abandonnant lâchement mes plans de guerre contre le bonheur, je bifurquai vers cet objet intriguant. Je traite les livres comme des partenaires et ne suis pas du genre sadique à les séquestrer au grenier, il était donc impensable que j'eusse abandonné là une ancienne conquête. Je me saisis de ce mystère relié et soufflai sur la couverture pour en chasser la poussière. Un titre apparut : The Royal Cookery Book. Je possède peu de livres de cuisine, seulement quelques ouvrages ayant des prétentions littéraires comme le dictionnaire posthume d'Alexandre Dumas et La cuisine cannibale de Roland Topor. Leurs recettes sont trop difficiles à réaliser mais j'aime bien les lire. Ce bouquin ne faisait pas partie de ma bibliothèque sinon il aurait été dans ma chambre, au pire à la cuisine. De plus, il était écrit en anglais et je n'aime pas les livres écrits en anglais, j'en suis bien aise, car si je les aimais, j'en lirais et je ne puis pas les traduire, en fait c'est pour cette raison que je ne les aime pas. Je tiens toutefois à préciser que j'adore les épinards et les livres traduits en français depuis n'importe quelle langue. J'adore les langues étrangères mais cela m'épuise, ma langueur ne tient pas la longueur. J'ai ouvert ce livre, il n'y avait rien à voir, 599 pages blanches numérotées. S'agissait-il d'un gag conceptuel sur les recettes de blanc de poulet, de poule au blanc, de sauce blanche, de blanc-manger ? Un examen plus approfondi me révéla trois pages manuscrites qui m'avaient d'abord échappées en le feuilletant rapidement. Quelqu'un avait couché sa belle écriture dans la langue de Shakespeare à partir de la page 255 pour s'arrêter peu après, utilisant le livre vierge comme un cahier. Il n'y avait aucune signature. Était-ce un fragment de journal intime ? Pourquoi n'avait-il pas commencé à la première page ? Et qu'est-ce que ça fichait dans mon grenier ? La curiosité m'incita à traduire ce truc, j'avais le temps de prendre mon temps sur trois petites pages de rien du tout, j'étais en vacances et je le suis encore en ce moment. Voici le résultat :
Je sens en moi suffisamment de recul pour que soit venu le temps de prendre la plume, j'entreprends donc la narration d’une aventure singulière qui m’est arrivée il y a quelques années. Je ne l’ai jamais racontée à un étranger de crainte d'être pris pour un affabulateur en dehors du village où je vis, seul endroit à admettre sans discuter cette histoire irrecevable pour le reste du monde.
Le gros de l'affaire se déroula un soir de novembre 1872 après que j'eus hérité d’un manoir poussiéreux situé aux abords d’un petit village à l'écart de Manchester dont je ne veux pas vous rappeler le nom. Cette habitation sinistre et branlante était tout ce que me laissait un vieil oncle mort dans l’oubli. C’était une grande bâtisse à l'aspect peu engageant et bordée d'un petit mur de pierres bancales qui rappelait la dentition d’un squelette. J’avais essayé de me débarrasser de cet héritage encombrant, mais personne ne se proposa de me la racheter. Aussi quand ma maison de Londres fut détruite par un incendie au début du mois de septembre, je décidai de m'installer quelque temps dans cette nouvelle demeure providentielle et en profiter pour voir si je pouvais entreprendre quelques travaux qui la rendraient plus présentable aux yeux d'éventuels acquéreurs.
Une fois emménagé, je commençais à prendre mes habitudes quand je m’aperçus que des aliments disparaissaient du garde-manger. Au début je pensai à des chapardages de gamins qui se seraient introduits chez moi et ne voulus pas faire d'histoires pour quelques malheureuses conserves de rollmops et de pickles qui constituaient la presque totalité de mes maigres réserves de mangeur solitaire et frugal. Après avoir établi un minimum de relations amicales avec certains habitants du village, je découvris que les gens d’ici ne mangeaient pas le soir, ce qui me parut pour le moins curieux. Ils sautaient le repas et allaient se coucher le ventre vide, c'est pourquoi je rencontrais peu de personnes corpulentes au cours de mes promenades, à part les gens de passage comme moi. J’essayai d’inviter à dîner quelques-unes de mes nouvelles connaissances, elles refusèrent impoliment en me traitant de personne déraisonnable et imprudente, ce qui acheva de m'intriguer. Lorsque je tentais d’en savoir plus, les villageois me fuyaient la tête basse et le regard sournois, suivis de leurs minces silhouettes en fil de fer que le bas soleil de novembre, entre deux averses, dessinait sur le pavé humide et les chemins encaissés.
Le fameux soir, je dînais tard dans la vaste cuisine d'un repas copieux pour une fois. J'étais en effet frustré des refus répétés à venir partager ma table vespérale et pris d'une soudaine envie de festoyer, je m'étais procuré dans l'après-midi déjà bien avancée chez différents commerçants du village les denrées nécessaires à la confection d'un festin qui m'avait occupé quatre bonnes heures, retardant d'autant mon passage à table. J'avais remarqué une chose bizarre en faisant mes courses. Dans les boutiques où je m'étais fourni, aussi bien à la boucherie qu'à l'épicerie et à la crémerie, partout derrière les comptoirs où je posai ma bourse de client, se répétait le même décor obsessionnel. Toute la marchandise était rangée, emprisonnée, protégée par des châssis finement grillagés et pourvus d'imposants cadenas comme si on craignait une invasion de mouches capables d'ouvrir les portes, événement pourtant improbable à la fin novembre. De plus, ce surcroît de précautions bien inutiles ne s'appliquait pas seulement aux viandes, au beurre et au fromage. Même les boîtes de thé et les différents bocaux hermétiquement scellés avaient droit à ce régime carcéral.
Alors que je commençai à déguster ma soupe à la tortue que j'avais bien poivrée, je n'ai pas le palais délicat d'une fillette, la bonne bouteille de bière que je me réservais pour la suite se renversa sans aucune raison, roula jusqu'au bord de la table et se fracassa sur le carrelage. Complètement ahuri, je vis dans la foulée mon assiette se mettre à voler et s’élever dans les airs. Le potage, ayant quitté son récipient de porcelaine, voltigeait en gouttelettes sous le plafond, bientôt suivi par le reste de mon repas. Les petits pois tournoyaient comme des satellites autour du gigot à la menthe qui s'était précipité hors du four. C’était un carrousel endiablé de viande et de légumes, sans compter le morceau d'excellent cheshire qui apparaissait et disparaissait derrière le lustre en sprintant avec la tranche de plum-cake. Je tombai à la renverse, éjecté de ma chaise par un soubresaut bien compréhensible et continuai de contempler depuis le sol ce spectacle insolite. Je ne comprenais rien à ces déplacements mystérieux et cela me rendait fou de curiosité. Puis soudain, le repas entier s’immobilisa, les différents éléments s'organisèrent comme une troupe militaire qui s'apprête à défiler bien en rang, avant de partir d’un coup brusque, filant comme une balle de fusil vers le haut de l’escalier où se tenait un fantôme pâle et transparent. Il avait l’apparence d’un petit garçon de huit ans habillé à la mode de jadis, avec un habit brodé, des bas et des souliers à boucles. Cette apparition me fit dresser les cheveux sur la tête, plus de surprise que de peur car il n'avait pas l'air menaçant. Une infinie tristesse barrait son visage et des larmes aussi translucides que le reste de son corps lui coulaient des yeux, irriguant ses joues blafardes. Après m’avoir observé de son regard peiné, il se retourna en entraînant à sa suite tous les aliments en lévitation et disparut brusquement derrière la porte vermoulue du grenier.
À peine remis de ma chute, je grimpai prudemment l’escalier et découvrit sur la dernière marche un vieux bout de papier là où le fantôme se tenait auparavant, vestige d'une vieille page de l'Illustrated London News mangée par les rats qui relatait la mort tragique d’un enfant en 1666. Ses parents criminels l’avaient enfermé au grenier à la suite d’une grave bêtise et l’avaient laissé mourir de faim. Déchiffrant les passages où l'encre et la moisissure se confondaient, je fus stupéfait quand je compris que le drame s'était joué dans cette maison. Je réalisai que si je n’agissais pas immédiatement, je n’aurais pas le culot de le faire plus tard et ma demeure resterait hantée à jamais.
Prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans le grenier à la recherche de ce petit fantôme. L’odeur était déplaisante, mon repas gâché avait rejoint des reliefs plus anciens qui pourrissaient sur le vieux parquet, probablement acheminés depuis des cuisines insuffisamment protégées ou volatilisés sur le pouce d'un voisin ayant surmonté sa peur à cause d'un estomac gargouillant. Et dire que je n'avais rien senti depuis l'étage en dessous, il est vrai que je n'ai jamais eu le nez très fin. Je compris alors que l’enfant souffrait d’une malédiction : étant mort, il ne pouvait plus se nourrir mais était obsédé par l'existence des tables bien garnies et des placards regorgeant de victuailles dont il ne savait que faire, une fois dérobées, avec sa bouche évanescente et ses dents immatérielles. Il me vint soudainement une idée pour qu’il nous laisse définitivement tranquilles, moi et les habitants de ce village qui n’osaient plus dîner par crainte de voir leur repas s’envoler.
Je descendis rapidement à la cuisine et en rapportai mon livre de recettes des frères Gouffé. Surmontant une répulsion bien naturelle, j’appelai timidement le spectre de l’enfant mort en lui tendant l'ouvrage bien ouvert. Le petit fantôme surgit de l'ombre d'une poutre, revenant de l’au-delà ou plus simplement du toit, je ne sais. Il s’approcha de moi et examina les gravures représentant de délicieux plats français. Je tremblais en tenant le livre et j’eus peur qu’il n’arrivât pas à bien regarder. Mais je m’inquiétais pour rien, ses larmes séchèrent et son regard s’illumina tandis que les images et les caractères d’imprimerie se décollaient doucement sans que le papier suivît. C’était très déconcertant de voir ces lettres et ces dessins immatériels flotter comme de la fumée et s’éloigner à la suite de l’enfant maudit. A l’instant précis où j’allais céder à une sorte de confusion mentale, il se volatilisa emportant avec lui l’âme du livre.
Je me retrouvai seul dans le grenier, soulagé et épuisé par tant d’émotions. Mon plan avait fonctionné à merveille, le fantôme affamé avait enfin trouvé une nourriture aussi spirituelle que lui. Il me laisserait désormais en paix, ainsi que les villageois. La nourriture avariée avait totalement disparu du plancher, mettant fin à une malédiction vieille de deux siècles et mon livre de cuisine était devenu aussi vierge qu’un agenda tout neuf. C’est sur ses pages blanches que je termine à l’instant mon récit dans cette maison même où j'ai décidé de rester, cette habitation témoin de ma victoire sur les forces du mal.
La lecture de ce texte m'a fichu la trouille, une peur qui s'est ancrée petit à petit au creux de mon ventre, au fur et à mesure que je traduisais, découvrant peu à peu l'histoire. J'avais moi-même brisé une malédiction la semaine dernière, sauvant mon éponge des travaux forcés. Mais je me méfiais des représailles et voilà que quelqu'un ou quelque chose venait de déposer dans mon grenier le témoignage d'un héros de ma trempe, contournant le système d'alarme fraîchement installé. Il me semblait logique de prendre ceci comme un avertissement me signifiant qu'il était encore temps de remettre Francis l'éponge au turbin et au bain turc, ce qui la faisait suer et moi aussi. Nous étions décidés à résister et à défendre chèrement ma peau et son ectoderme.
Nous commençâmes une enquête pour organiser au mieux notre défense. Y avait-il dans le manuscrit des indices propres à nous orienter sur une piste ? Francis, qui tenait à ce que je l'appelle ainsi et qui possédait une érudition livresque acquise je me demande bien comment, me fit remarquer que dans le texte on trouvait un clin d'oeil à Cervantès aussi voyant qu'un moulin à vent battant des ailes et deux allusions à Lewis Carroll dont une très furtive et l'autre assez tordue. D'autre part, il établit un lien suspect entre l'incendie de la maison londonienne du manuscripteur et le Grand incendie de Londres de 1666. Même période de l'année dans les deux cas, ce qui ne nous menait nulle part. Pour ma part, je fis des recherches sur le net, récupérant la plus grande partie du contenu envolé de ce fichu livre de cuisine que je mets à disposition ici. J'y découvris pourquoi le manuscrit, qui contient un demi-mensonge, commençait à la page 255 en m'éclairant du même coup sur l'allusion tordue à Lewis Carroll. Mais ça ne nous menait pas plus loin. L'enquête stagnait et aucune nouvelle intrusion ne s'est produite jusqu'à présent. Par sécurité, j'ai disposé au grenier des pièges à rats et aussi des pièges à taupes. Cela peut sembler incongru mais lorsqu'on ignore tout de l'ennemi, il faut tout imaginer.
Je sens en moi suffisamment de recul pour que soit venu le temps de prendre la plume, j'entreprends donc la narration d’une aventure singulière qui m’est arrivée il y a quelques années. Je ne l’ai jamais racontée à un étranger de crainte d'être pris pour un affabulateur en dehors du village où je vis, seul endroit à admettre sans discuter cette histoire irrecevable pour le reste du monde.
Le gros de l'affaire se déroula un soir de novembre 1872 après que j'eus hérité d’un manoir poussiéreux situé aux abords d’un petit village à l'écart de Manchester dont je ne veux pas vous rappeler le nom. Cette habitation sinistre et branlante était tout ce que me laissait un vieil oncle mort dans l’oubli. C’était une grande bâtisse à l'aspect peu engageant et bordée d'un petit mur de pierres bancales qui rappelait la dentition d’un squelette. J’avais essayé de me débarrasser de cet héritage encombrant, mais personne ne se proposa de me la racheter. Aussi quand ma maison de Londres fut détruite par un incendie au début du mois de septembre, je décidai de m'installer quelque temps dans cette nouvelle demeure providentielle et en profiter pour voir si je pouvais entreprendre quelques travaux qui la rendraient plus présentable aux yeux d'éventuels acquéreurs.
Une fois emménagé, je commençais à prendre mes habitudes quand je m’aperçus que des aliments disparaissaient du garde-manger. Au début je pensai à des chapardages de gamins qui se seraient introduits chez moi et ne voulus pas faire d'histoires pour quelques malheureuses conserves de rollmops et de pickles qui constituaient la presque totalité de mes maigres réserves de mangeur solitaire et frugal. Après avoir établi un minimum de relations amicales avec certains habitants du village, je découvris que les gens d’ici ne mangeaient pas le soir, ce qui me parut pour le moins curieux. Ils sautaient le repas et allaient se coucher le ventre vide, c'est pourquoi je rencontrais peu de personnes corpulentes au cours de mes promenades, à part les gens de passage comme moi. J’essayai d’inviter à dîner quelques-unes de mes nouvelles connaissances, elles refusèrent impoliment en me traitant de personne déraisonnable et imprudente, ce qui acheva de m'intriguer. Lorsque je tentais d’en savoir plus, les villageois me fuyaient la tête basse et le regard sournois, suivis de leurs minces silhouettes en fil de fer que le bas soleil de novembre, entre deux averses, dessinait sur le pavé humide et les chemins encaissés.
Le fameux soir, je dînais tard dans la vaste cuisine d'un repas copieux pour une fois. J'étais en effet frustré des refus répétés à venir partager ma table vespérale et pris d'une soudaine envie de festoyer, je m'étais procuré dans l'après-midi déjà bien avancée chez différents commerçants du village les denrées nécessaires à la confection d'un festin qui m'avait occupé quatre bonnes heures, retardant d'autant mon passage à table. J'avais remarqué une chose bizarre en faisant mes courses. Dans les boutiques où je m'étais fourni, aussi bien à la boucherie qu'à l'épicerie et à la crémerie, partout derrière les comptoirs où je posai ma bourse de client, se répétait le même décor obsessionnel. Toute la marchandise était rangée, emprisonnée, protégée par des châssis finement grillagés et pourvus d'imposants cadenas comme si on craignait une invasion de mouches capables d'ouvrir les portes, événement pourtant improbable à la fin novembre. De plus, ce surcroît de précautions bien inutiles ne s'appliquait pas seulement aux viandes, au beurre et au fromage. Même les boîtes de thé et les différents bocaux hermétiquement scellés avaient droit à ce régime carcéral.
Alors que je commençai à déguster ma soupe à la tortue que j'avais bien poivrée, je n'ai pas le palais délicat d'une fillette, la bonne bouteille de bière que je me réservais pour la suite se renversa sans aucune raison, roula jusqu'au bord de la table et se fracassa sur le carrelage. Complètement ahuri, je vis dans la foulée mon assiette se mettre à voler et s’élever dans les airs. Le potage, ayant quitté son récipient de porcelaine, voltigeait en gouttelettes sous le plafond, bientôt suivi par le reste de mon repas. Les petits pois tournoyaient comme des satellites autour du gigot à la menthe qui s'était précipité hors du four. C’était un carrousel endiablé de viande et de légumes, sans compter le morceau d'excellent cheshire qui apparaissait et disparaissait derrière le lustre en sprintant avec la tranche de plum-cake. Je tombai à la renverse, éjecté de ma chaise par un soubresaut bien compréhensible et continuai de contempler depuis le sol ce spectacle insolite. Je ne comprenais rien à ces déplacements mystérieux et cela me rendait fou de curiosité. Puis soudain, le repas entier s’immobilisa, les différents éléments s'organisèrent comme une troupe militaire qui s'apprête à défiler bien en rang, avant de partir d’un coup brusque, filant comme une balle de fusil vers le haut de l’escalier où se tenait un fantôme pâle et transparent. Il avait l’apparence d’un petit garçon de huit ans habillé à la mode de jadis, avec un habit brodé, des bas et des souliers à boucles. Cette apparition me fit dresser les cheveux sur la tête, plus de surprise que de peur car il n'avait pas l'air menaçant. Une infinie tristesse barrait son visage et des larmes aussi translucides que le reste de son corps lui coulaient des yeux, irriguant ses joues blafardes. Après m’avoir observé de son regard peiné, il se retourna en entraînant à sa suite tous les aliments en lévitation et disparut brusquement derrière la porte vermoulue du grenier.
À peine remis de ma chute, je grimpai prudemment l’escalier et découvrit sur la dernière marche un vieux bout de papier là où le fantôme se tenait auparavant, vestige d'une vieille page de l'Illustrated London News mangée par les rats qui relatait la mort tragique d’un enfant en 1666. Ses parents criminels l’avaient enfermé au grenier à la suite d’une grave bêtise et l’avaient laissé mourir de faim. Déchiffrant les passages où l'encre et la moisissure se confondaient, je fus stupéfait quand je compris que le drame s'était joué dans cette maison. Je réalisai que si je n’agissais pas immédiatement, je n’aurais pas le culot de le faire plus tard et ma demeure resterait hantée à jamais.
Prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans le grenier à la recherche de ce petit fantôme. L’odeur était déplaisante, mon repas gâché avait rejoint des reliefs plus anciens qui pourrissaient sur le vieux parquet, probablement acheminés depuis des cuisines insuffisamment protégées ou volatilisés sur le pouce d'un voisin ayant surmonté sa peur à cause d'un estomac gargouillant. Et dire que je n'avais rien senti depuis l'étage en dessous, il est vrai que je n'ai jamais eu le nez très fin. Je compris alors que l’enfant souffrait d’une malédiction : étant mort, il ne pouvait plus se nourrir mais était obsédé par l'existence des tables bien garnies et des placards regorgeant de victuailles dont il ne savait que faire, une fois dérobées, avec sa bouche évanescente et ses dents immatérielles. Il me vint soudainement une idée pour qu’il nous laisse définitivement tranquilles, moi et les habitants de ce village qui n’osaient plus dîner par crainte de voir leur repas s’envoler.
Je descendis rapidement à la cuisine et en rapportai mon livre de recettes des frères Gouffé. Surmontant une répulsion bien naturelle, j’appelai timidement le spectre de l’enfant mort en lui tendant l'ouvrage bien ouvert. Le petit fantôme surgit de l'ombre d'une poutre, revenant de l’au-delà ou plus simplement du toit, je ne sais. Il s’approcha de moi et examina les gravures représentant de délicieux plats français. Je tremblais en tenant le livre et j’eus peur qu’il n’arrivât pas à bien regarder. Mais je m’inquiétais pour rien, ses larmes séchèrent et son regard s’illumina tandis que les images et les caractères d’imprimerie se décollaient doucement sans que le papier suivît. C’était très déconcertant de voir ces lettres et ces dessins immatériels flotter comme de la fumée et s’éloigner à la suite de l’enfant maudit. A l’instant précis où j’allais céder à une sorte de confusion mentale, il se volatilisa emportant avec lui l’âme du livre. Je me retrouvai seul dans le grenier, soulagé et épuisé par tant d’émotions. Mon plan avait fonctionné à merveille, le fantôme affamé avait enfin trouvé une nourriture aussi spirituelle que lui. Il me laisserait désormais en paix, ainsi que les villageois. La nourriture avariée avait totalement disparu du plancher, mettant fin à une malédiction vieille de deux siècles et mon livre de cuisine était devenu aussi vierge qu’un agenda tout neuf. C’est sur ses pages blanches que je termine à l’instant mon récit dans cette maison même où j'ai décidé de rester, cette habitation témoin de ma victoire sur les forces du mal.
La lecture de ce texte m'a fichu la trouille, une peur qui s'est ancrée petit à petit au creux de mon ventre, au fur et à mesure que je traduisais, découvrant peu à peu l'histoire. J'avais moi-même brisé une malédiction la semaine dernière, sauvant mon éponge des travaux forcés. Mais je me méfiais des représailles et voilà que quelqu'un ou quelque chose venait de déposer dans mon grenier le témoignage d'un héros de ma trempe, contournant le système d'alarme fraîchement installé. Il me semblait logique de prendre ceci comme un avertissement me signifiant qu'il était encore temps de remettre Francis l'éponge au turbin et au bain turc, ce qui la faisait suer et moi aussi. Nous étions décidés à résister et à défendre chèrement ma peau et son ectoderme.
Nous commençâmes une enquête pour organiser au mieux notre défense. Y avait-il dans le manuscrit des indices propres à nous orienter sur une piste ? Francis, qui tenait à ce que je l'appelle ainsi et qui possédait une érudition livresque acquise je me demande bien comment, me fit remarquer que dans le texte on trouvait un clin d'oeil à Cervantès aussi voyant qu'un moulin à vent battant des ailes et deux allusions à Lewis Carroll dont une très furtive et l'autre assez tordue. D'autre part, il établit un lien suspect entre l'incendie de la maison londonienne du manuscripteur et le Grand incendie de Londres de 1666. Même période de l'année dans les deux cas, ce qui ne nous menait nulle part. Pour ma part, je fis des recherches sur le net, récupérant la plus grande partie du contenu envolé de ce fichu livre de cuisine que je mets à disposition ici. J'y découvris pourquoi le manuscrit, qui contient un demi-mensonge, commençait à la page 255 en m'éclairant du même coup sur l'allusion tordue à Lewis Carroll. Mais ça ne nous menait pas plus loin. L'enquête stagnait et aucune nouvelle intrusion ne s'est produite jusqu'à présent. Par sécurité, j'ai disposé au grenier des pièges à rats et aussi des pièges à taupes. Cela peut sembler incongru mais lorsqu'on ignore tout de l'ennemi, il faut tout imaginer.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire