jeudi 29 septembre 2011

Encager tous les chants d'oiseaux en 4'33"

(Pour un ami souffrant d'acouphènes, un exorcisme...)



Il y a bien longtemps en des périodes devenues légendaires, des chasseurs-cueilleurs nus changèrent de tactique. Fatigués d’envoyer au hasard leurs javelots, il leur vint l’idée de creuser un trou dans le bruit. Après avoir pelleté des gazouillis d’oiseaux, des conversations de vieilles femmes et des souffles de vent qui formèrent un monticule de gravats sonores, ils descendirent dans l’excavation muette et s’y placèrent bien au centre. Dès lors, il leur devint facile de repérer le gibier à l’oreille. Celui-ci était au bord du trou, là où commençait le mur du son, le murmure, le bruissement. Auparavant, seulement un javelot sur sept atteignait sa cible. Ils baptisèrent cette nouvelle technique de chasse "six lances" en raison des nouvelles performances.
Les chasseurs astucieux prospérèrent tant et si bien qu’ils fondèrent des civilisations. Devenus bergers, ils se ramollirent et rêvassèrent. Ces premiers philosophes gardiens de troupeaux comprirent qu’un enclos ne vaut que par sa clôture, qu’un trou n’existe que par ses limites, que le silence ne se révèle que par le bruit qui l’entoure. Les nuits d’insomnie, il faut un chien aboyant au loin, un enfant qui gémit doucement dans son sommeil, pour mettre en évidence ce grand principe. Le silence a besoin de petits événements limitrophes qui le circonscrivent. Imaginer le silence total dépasse l’entendement, il est impossible de ne rien entendre. Le silence est relatif, nul ne peut concevoir un trou dans le vide. Quand le chien s’est tu, quand l’enfant a quitté son rêve d’inquiétude, il reste le bruit des molécules d’air qui s’entrechoquent. Se boucher les oreilles est comme fermer les yeux pour voir l’intérieur de ses paupières, on entend ce qui se passe dans sa propre tête.
Les bergers, qui perçaient des trous dans les roseaux pour en faire des flûtes, apprirent que la musique la plus ensorceleuse est aussi la plus silencieuse. Les savants confirmèrent la chose en expliquant que le vide attire tandis que la matière repousse. Le bruit est comme une vessie de porc que l’on gonflerait à volonté, il occupe toute la place et contraint à s’éloigner. La jeunesse aime à lutter contre des forces qui la dépassent, même si le combat est perdu d’avance. C’est pourquoi elle aime la musique bruyante qui dévaste tout sur son passage tel des  cadeaux emballés. L’âge et la fatigue venant, l’auditeur est moins enclin à prouver sa bravoure. Il se laisse séduire par des styles plus reposants et tout aussi charmeurs que les serpents de son printemps qu’il fallait lover à tout prix. Sur la fin, le silence est un puits où il est tentant de se pencher, c’est là le propre des puits et c’est la nature des vieillards que de s’y jeter.
La complexité de la musique ne faisant que croître au fil des millénaires, il fallut bien qu’en 1952 un olibrius inventa le morceau de silence. La partition de John Cage ne se joue pas, elle s’écoute. Les ignorants prétendent qu’on n’y entend rien, c’est bien la preuve qu’ils sont ignorants puisqu’ils n’y entendent rien. C’est en fait le public qui interprète le morceau de façon totalement aléatoire. Il n’est pas dans la confidence et agit spontanément : raclements de gorge discrets pour ne pas déranger et toussotements fiévreux. Les grands soirs, peut-on espérer un éternuement plus consistant, un rire nerveux, voire une chaise qui se dérobe dans un fracas métallique. Il n’est pas exclu qu’une femme enceinte accouche en poussant ses grandes respirations de parturiente. Cela ne s’est pas encore produit bien qu'il y ait souvent un médecin dans la salle.
Il est à craindre qu’un jour on rebouche complètement le trou dans le bruit en plaçant au beau milieu des spectateurs d’énormes enceintes accouchant d'un enregistrement des Rolling Stones. Paint It Black pourrait donc être considéré comme une oeuvre de John Cage. Comme en théorie il est possible de le  remplacer par n’importe quel enregistrement, le patrimoine sonore mondial deviendrait ce morceau de John Cage. 4'33" se transformerait en un gigantesque trou noir aspirant la matière musicale dans un rayon dépassant de loin ceux des grandes surfaces. Il suffirait alors qu'une major du disque rachète ce seul morceau de silence pour devenir maître du monde en toute légalité, sans se faire la belle. Les œuvres dépassant la durée de quatre minutes et trente-trois secondes pourraient être saucissonnées en un certain nombre de segments que l’on prendrait soin de proposer dans autant de versions accolées que nécessaire.
Pour lutter contre cela, il sera bon de tirer les enseignements d’un processus identique qui s’est déjà produit dans la littérature. Jorge Luis Borgès a décrit dans sa Bibliothèque de Babel un lieu où seraient conservés tous les livres réalisables à partir de la combinaison sans fin des caractères alphabétiques, tant ceux déjà écrits que ceux restant à écrire. Il croyait ainsi s’approprier les œuvres complètes de la littérature mais c’était sans compter sur Pierre Ménard, un de ses propres personnages, qui le remit à sa place en prouvant, dans une autre nouvelle, qu’on pouvait très bien réécrire mot pour mot le Quichotte de Cervantès ou tout autre texte, y compris la Bibliothèque de Babel, et s’attribuer cette nouvelle version strictement identique à l’ancienne, à la virgule près. Le propos n’étant pas ici d’exposer la démonstration de ce tour de passe-passe, nous nous contenterons d’affirmer que cela fonctionne effectivement. Les lecteurs sceptiques voudront bien se reporter aux œuvres du maître argentin pendant que nous retournons sur-le-champ dans la fosse orchestrer le sauvetage du monde musical des griffes de l’horreur mercantile, un univers sale, des cris émis, une guerre des nerfs que le sot nie. Il suffira donc aux Rolling Stones de rejouer note pour note la version de la pièce de John Cage qui les intéresse et le monde sera sauvé. C'est ainsi que je vois une porte de sortie rouge et tel est repris qui croyait prendre...

Notes :
-La minute de silence est une toute autre affaire. Espèce d'équivalent civil à la prière, ce truc bâtard m'ennuie. Je ne crois en rien et n'ai pas besoin de succédané. Pas d'aspartame dans l'athée.
-Je ne remercierai jamais assez John Cage de m'avoir permis d'interpréter à la perfection cette pièce au piano. Moi qui reste sur la touche, au clair de la lune, quand il faut utiliser plus d'un doigt. Tous les jeux me sont interdits à la guitare, grâce à son génie un seul est dans mes cordes. Je ne me refuse plus rien, theremin, violon, berimbau, trompette, grandes orgues, psaltérion, chalemie, contrebasse, tout y passe.
-En le récitant d'une voix pressée tout en restant intelligible, mon texte occupe quatre minutes et trente-trois secondes de votre temps. Entraînez-vous, chronomètre en main !   

mardi 20 septembre 2011

Ne plus raser les murs et sortir de l'impasse belge

Tous les matins de mon existence adulte, devant le miroir constellé d’impacts de jets de sébum et de chiures de mouches séculaires, j'entreprenais une chorégraphie un peu rasoir exécutée au quart de poil sur le parquet cireux de mes joues. Les pauvresses en avaient la barbe de ce rituel journalier, elles préféraient de loin la valse tendre des caresses nocturnes de mains expertes à la sarabande intrépide des couteaux tournoyants et bourdonnants qui retentissait dans la salle de bain. J'étais tenté de les sermonner en leur expliquant qu’une peau lisse donne de l’assurance et maintient l’ordre du visage, mais il était inutile de leur passer un savon puisque je me rasais électriquement. Mon engin à trois têtes rotatives, un cerbère abrasif aboyant aux portes de l’enfer diurne, décrivait des cercles de chien enchaîné qui, tel un Attila raté, traçait un sillon où l’herbe repoussait dès le lendemain. Sur la piste glaciale et crevassée, la faucheuse de la mort chaussée de patins affûtés entamait des circonvolutions écervelées, des figures plus obscures que celles d’Holiday On Ice, des tracés plus incompréhensibles que ceux de Nazca. Arrivé à l’âge mur, je pratiquais l’instrument avec une grande justesse de ton. Mon interprétation était parfaitement régulière et ne connaissait plus les variations et autres soubresauts propres à la jeunesse. Quel adolescent découvrant les affres du rasage n’a pas hésité devant le chemin à prendre, entraînant ses lames vers des trajets douteux sur des airs incertains. Le vrombissement monotone du rasoir n’incitait guère à l’évasion mais au gré de mes rêveries matinales de bâilleur invétéré - de bâilleur de fonds faudrait-il dire, quand on sait de quelles profondeurs remontent ces trésors de l’inconscient - le bourdonnement de l’orchestre rouge, écorchant au passage la partition, se métamorphosait en air à danser : sardane cromagnonesque sous l’arête du nez à l’entrée des grottes, tango sur les plaines pourtant si peu argentines de mes joues, clavecin bien tempéré sur mes tempes, tyrolienne jodlée sur le pic du menton et pour finir, la samba meurtrière que l’on danse dans les coupe-gorge de Rio et dont on ressort écorché vif. Et quand la peau me brûlait d’avoir trop guinché, l’épiderme s’enflammait comme un bal tragique que seul apaisait un flot d’après-rasage jaillissant à gros bouillons d’une lance à incendie, un prêtre bénissant les cadavres sur le champ de bataille. Après le sabre, le goupillon !
Verdun, c'est la fin, et dire que c'était le visage de mon premier labour. Verdun, c'est la fin, je ne crois pas que j'y retournerai un jour. Les tranchées ont cicatrisé et les poilus ont repoussé l'ennemi d'abord, puis repoussé simplement, raides et piquants comme des baïonnettes au combat, plus doux après un mois de permission, herbes folles maintenant d'un ancien champ de bataille visité par des touristes acariens que je renvoie avec des cartes postales et du shampoing. Je ne rase plus les murs, je me caresse le poil. Le rouge brique est désormais moquetté de gris et la volupté est tapie là-dedans comme un clitoris sur le chemin des dames.   

lundi 5 septembre 2011

Jouer et souffler les murs

La trompette est à la trompe ce que l’éléphanteau est à sa mère et pour comprendre les origines de l’instrument, il nous faut remonter en pirogue express le sinueux fleuve de l’Histoire jusqu’aux temps bibliques. Il y avait alors du côté de Jéricho des entreprises de démolition dont la réputation a franchi les âges pour nous parvenir intacte. Ces spécialistes de l'euthanasie du vieil immeuble utilisaient de gigantesques trompes dont les trains d'ondes sonores faisaient s’écrouler les murailles les plus durailles. Leurs tarifs exorbitants les poussaient à s’entendre plus volontiers avec les promoteurs véreux qu’avec les particuliers. Les adeptes de la tabula rasa, avides de rebâtir du flanc sur les ruines fumantes s’entendaient comme cochon avec les démolisseurs, partageant pots-de-vin et litres de rouge. On n’a jamais vraiment compris le fonctionnement des trompes de démolition, de quelle façon elles concentraient à ce point les ondes sonores pour les rendre aussi percutantes. Le mystère reste entier et l’ébriété constante des joueurs de trompe n'explique pas comment ils maîtrisaient leur outil de travail. Ces anti-maçons mettant les murs à leurs pieds étaient souvent pleins comme des amphores et méritaient bien leur surnom de "jerricanes de Jéricho". Pendant ce temps-là, le particulier suait sang et eau pour se percer une malheureuse fenêtre afin que son quatorzième rejeton eût une chance d’apercevoir la lumière du jour. Le particulier favorable à toute espèce de progrès rêvait régulièrement d’un modèle réduit de trompe qui aurait pu découper proprement dans les murs de gentilles ouvertures. Il rêva si fort que le songe, dédaignant l’oreille d’un sourd, tomba dans celle d’une petite entreprise qui proposa la miniaturisation immédiate de l’énorme trompe. La trompette se vendit comme des petits pains parmi la classe populaire. Les masures de l’époque ne possédaient pratiquement pas de fenêtres et les gens manquaient d’air et de lumière. Les temps étaient obscurs et étouffants et le succès de la trompette se répandit comme une traînée de poudre d’abord au Moyen-Orient puis dans le reste du monde. Il subsiste en Angleterre un témoignage des cris de joies que poussa le peuple nouvellement pourvu en aération et en luminosité : wind !, auga !. Ce sont le vent et l’œil dans la  vieille langue, nous donnant window, la fenêtre dans celle d’aujourd’hui.
Ce n’est pas sans à propos si nous évoquons la perfide Albion puisque nous allons réemprunter notre pirogue express pour dévaler la grande chute des siècles afin de nous débarquer en aval vers le XIIème du côté de Nottingham. En ces temps héroïques, un fantasque Saxon menait une guerre de résistance contre les abus de l’occupant normand. Ce redresseur de torts se faisait appeler Robin des Bois, une ruse pour tromper l’ennemi car son vrai nom était Robin des Cuivres. Opérant depuis un camp retranché au cœur de la forêt de Sherwood, cet homme et sa bande écumaient la région, volant aux riches pour redonner aux pauvres. Afin de s’assurer un minimum de succès dans leur entreprise, ils disposaient d’une arme redoutable : la trompette. On avait découvert depuis longtemps que cet instrument pouvait percer bien autre chose que les murs. Inoffensive sur les surfaces molles qui en absorbaient les ondes sonores, elle se révélait terriblement efficace contre les cœurs des Normands aussi durs que la pierre. Il ne faisait pas bon pour ces riches affameurs, collecteurs d’impôts et shérifs, s’aventurer sous la ramée au risque de tomber sur une embuscade au détour d’un chemin forestier. C’est pourquoi les convois normands étaient fort pressés de traverser la forêt de Sherwood. Ils appuyaient sur le champignon, obsédés par les trompettes de la mort. Les forces s’équilibrèrent lorsque les Normands eurent l’idée de garnir leurs boucliers avec du mou de veau annihilant les effets des ondes sonores. Ce trait de génie leur fut soufflé par un certain Russell ou Roussel, artisan tripier de son état, qui voyait là une bonne occasion de se débarrasser à bon compte d’un stock d’invendus. Un de ses descendants reprit le procédé pour l’adapter aux voies ferrées, entamant un lent processus de ramollissement des chemins de fer britanniques. On vit même quelques seigneurs s’équiper d’armures complètes en mou de veau. Ces espèces de poitrines farcies dégageaient une odeur pestilentielle sur les champs de bataille, leur donnant un avantage certain sur l’ennemi. Les Saxons suffocants avaient bien du mal à jouer de l’instrument fatal tout en se pinçant l’appendice nasal. Ceux qui l’avaient suffisamment retroussé y parvenaient mieux que les autres. L’expression "avoir le nez en trompette" nous est restée de cette époque. Raconter le dénouement de ces affrontements prendrait le temps qu'il faut pour lire un roman que je n'ai pas envie d'écrire. Pour faire court, l’avènement vers la fin du Moyen-Age de la poudre à canon entraîna une rapide extinction de la trompette en tant qu’arme, mais l’instrument avait plus d’une corde à son arc.
On dit que la musique adoucit les mœurs bien qu’il soit possible de répertorier de notables exceptions à cet adage, comme les fanfares militaires et les chants des supporters sportifs. La trompette se recycla donc dans l’attendrissement des cœurs, une activité plus pacifique que sa précédente vocation d’éclatement des organes. Elle était une arme blanche, elle devint un outil noir. La guitare d’ouvrier agricole ayant totalement exprimé le peu de jus qui restait dans le blues, la trompette prit le relais avec le jazz, implacable machine identitaire offrant au peuple afro-américain une musique classique comme arrière-plan à ses combats. Chaque fois qu’un gars avait rêvé la nuit dernière d’un monde plus juste où les noirs avaient leur place, on croyait entendre comme émanant du songe, bande sonore de sa vision, de mélancoliques couacs perpétrés par des joues d’ébène se gonflant et se dégonflant tel le soufflet de la forge et le crapaud-buffle réunis.
Attardons-nous dans la vie d’un de ces musiciens inventifs dont l’Histoire ingrate n’a pas retenu le nom. Amarrons solidement la pirogue et utilisons l’indicatif présent, à la grande joie des lecteurs que l’imparfait révulse, que le passé simple horripile. Le trompettiste habite un meublé aux murs défraîchis, sous les combles. Chaque soir, il traverse le magasin de farces et attrapes du rez-de-chaussée pour rejoindre le club minable qui lui permet de survivre en s’époumonant sur sa compagne de métal. La vie est dure à Chicago pendant la Prohibition mais il essaie de tenir le coup sans trop penser au lendemain, et le lendemain se pointe fatalement avec une de ses vacheries dont il a le secret. Un mauvais matin après ses ablutions sur une faïence jaunie auprès d’un robinet rouillé, il découvre sa trompette bouchée. Le drame n’est pas là où vous pensez, l’homme n’est pas fauché au point. Ses maigres économies lui permettraient tout juste de s’enquérir d’un plombier s’il y en avait un de disponible. Par malheur, les représentants de cette profession semblent aussi débordés que les baignoires qu’ils négligent. Il faut signaler à leur décharge que les gangsters du coin ont réquisitionné tous les chalumeaux, occasionnant un sacré retard dans l’entretien des tuyauteries et des soudures difficiles en fin de mois. Le musicien ne désespère pas, il existe certainement un moyen de déboucher l’instrument. Le pavillon est obstrué par un corps étranger de provenance inconnue. Cela ressemble à un gros champignon. Aurait-il poussé là mystérieusement en l’espace d’une nuit ? En faisant coulisser un fil de fer par l’embouchure, il doit être possible d’éjecter l’intrus. Après quelques essais, il faut se rendre à l’évidence, tout cela coulisse très mal, n’est pas trombone qui veut. Abrégeons cette journée passée en d’infructueuses tentatives pour se débarrasser du problème et gagnons le soir sur un trottoir de Chicago où notre homme, la mort dans l’âme, se rend à l’Émeri, son club à l’ambiance abrasive, en pensant que jouer de la trompette n’offre déjà pas grands débouchés, mais alors là !… Alors là rien du tout ! Parce que le patron, qui commençait à se fatiguer de l’exubérance stylistique du trompettiste, est bien content de l’entendre mettre la sourdine. Cette nouvelle sonorité un peu étouffée, aux accents enjôleurs, ramène les clients vers le bar où les entraîneuses attendent de pied ferme. Les rires fusent, les larmes perlent, les biftons pleuvent, la trompette bouchée à l’Émeri est un succès.
La contribution du peuple noir au perfectionnement de la trompette ne s’arrêta pas là. Nombreuses furent les innovations qu’il serait fastidieux d’énumérer toutes. Le temps nous est précieux et dans l’espoir d’en gagner un peu, nous nous limiterons au cas de ce géomètre qui prétendait mesurer avec précision les distances entre les êtres. Il avait découvert que les personnes insensibles à son jeu de trompette renvoyaient les ondes sonores vers leur origine, transformant ainsi l’instrument en un radar correct qui lui permettait d’évaluer ce qui le séparait d’eux. Cette prise de conscience n’avait d’autre but que de réduire les miles entre les auditeurs et sa musique, elle déboucha sur un vaste projet de rapprochement qui connut son heure de gloire sous le nom de miles device.
Et voilà que tout en conférant nous nous sommes laissés porter par le courant, le raclement de la pirogue contre le débarcadère nous prévient que notre voyage est terminé. Nous voici revenu dans ce bel aujourd’hui où la trompette prospère, youp la boum ! La java s'étrangle, le jazz lui noue garrot. Qu’il soit à pipe et moustache ou à joint et tignasse, qu’il soit pantouflard ou illuminé, de Louis Armstrong à Don Cherry, l’amateur se repasse sans fin les enregistrements mythiques. L’instrument aime aussi à s’évader de ce carcan culturel qui l’enserra une bonne partie du siècle écoulé. Il se plait à infiltrer les accords mineurs du rock de ce ton mélancolique du cuivre qui patine la musique des Tindersticks. De son côté, l'électronique la nique, la mixe et la remixe d’excellente façon et souvent, dans les raves, on ne piétine pas bêtement les betteraves.
N’en croyez pas pour autant que la trompette ne soit devenu rien d’autre qu’un banal instrument de musique. Sa fonction première lui échoit toujours : il y a tant de brèches à percer dans les murs pour y installer des fenêtres de tolérance, des baies vitrées de justice, des lucarnes de compassion, des meurtrières de vigilance et quelques vasistas de schadenfreude que je me défoule. Quant à l’ancêtre la trompe, elle a pris sa retraite depuis longtemps. Les immeubles d’aujourd’hui s’éradiquent à l’explosif, voire à l’avion de ligne bourré de passagers. À ce propos, nous nous apprêtons à fêter le dixième anniversaire de la réalisation de Ground Zero qui fut, ne l'oublions pas, le premier happening géant organisé par un collectif musulman. Les artistes d'Al-Qaida se convertissaient enfin aux pratiques de l'art contemporain occidental, surpassant d'un coup fumant les pétards mouillés du mouvement Fluxus et les pianos en chute libre de Dali. Il était plus que temps. Persister dans l'arabesque tapissière et la calligraphie de mosquée leur aurait condamné à jamais les portes de l'avant-garde.               

Note : Les bricoleurs suffisamment expérimentés désirant se lancer dans la réalisation de rails en mou de veau, sont vivement encouragés à consulter l’excellent ouvrage Impressions d'Afrique de Raymond Roussel, disponible s’il en reste aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Aux fins de mieux les aiguiller parmi les innombrables rayonnages des librairies, signalons le beau rouge cerise de la couverture, si toutefois dans quelque échoppe trop ensoleillée le dos ne se soit métamorphosé en un orange fadasse. Ce qui est arrivé à mon exemplaire de Locus solus, du même auteur et dans la même collection.

samedi 27 août 2011

Écrire encore

Merde. Les vacances sont finies. Merde. Plus le temps d'écrire des trucs pour ce blog. Merde. Enfin si, peut-être, j'essaierai. Merde. Je vais m'en sortir. Merde. Refourguer des vieux machins déjà publiés ailleurs. Merde. Il y a longtemps, sur un site d'informations musicales. Merde. Le truc est inactif depuis des années. Merde. Ça fait mal. Merde. Pas envie de laisser mes textes enterrés là-dedans. Merde. Je les veux en vitrine dans ma propre boutique. Merde. Ça ne saigne pas. Merde. En profiter pour les revoir et les corriger. Merde. Une bonne fessée, ça ne peut pas leur faire de mal. Merde. Nouvelle édition améliorée, je m'y mets dès que possible. Merde. Ça gonfle et c'est tout rouge. Merde. Mon doigt, mon doigt comme le texte. Merde. Trop maladroit pour tendre un piège à rats. Merde. Trop mal au doigt, je ne vais pas taper avec celui-là. Merde. Je ne suis pas marteau, je suis snob. Merde. Un doigt en l'air pour prendre le T avec les autres et prendre l'R, un coup dans l'L, un coup dans le Q, je prends l'O, je suis un K, je lance le D, je fais un P, j'M.

Le cor

L’homme préhistorique avait des cors aux pieds mais à part en souffrir ne savait qu’en faire. La douleur se faisait horriblement présente pendant les longues périodes de digestion où l’esprit n’a rien d’autre à se mettre sous la dent. Pendant une de ces journées d’estomac distendu, lendemain de chasse au mammouth fructueuse, il eut l’idée de souffler dessus afin d’en atténuer le mal. À défaut de polaroid, l’art pariétal est bien faible pour rendre l’effet de surprise qui transfigura la trogne du Cro-Magnon quand un son puissant et mélodieux jaillit de ses durillons.
La formidable faculté d’apprentissage de l’être humain fit que quelques années plus tard, de la Dordogne à la Pologne, tout le monde passait son temps libre à se souffler dans les arpions. Cette activité assez contraignante pour la colonne vertébrale développa des cyphoses à l’ensemble de la maigre population d’alors, fixant pour l’éternité le célèbre profil voûté de l’homme des cavernes. On avait bien remarqué que la belle et franche sonorité qui émanait des cors aurait pu servir à rabattre le gibier et à envoyer des signaux mais ce n’était pas pratique de s'arrêter en pleine course, de lever le pied lors de la poursuite d’un bifteck. Jouer du cor resta donc longtemps une distraction de campement où les tibias à bec et les fémurs traversiers accompagnaient les gammes jouées sur le registre des dix orteils, préfigurant la flûte de Pan. C’était une époque où l’on savait prendre son pied en musique.
Mais vint le temps où les techniques d’affûtage des silex furent suffisamment perfectionnées pour qu’on envisageât de désolidariser chirurgicalement les cors de leurs supports pédestres. Des scalpels rudimentaires furent mis au point et l’on trancha dans le vif du sujet. Cependant, nombreux furent dans les deux camps ceux qui choisirent de rester solidaires, ne supportant pas la douleur de la séparation. Les autres s'attachant moins, à peine séparés des pieds des chasseurs et poussant de longues plaintes mélancoliques, changèrent de forme, s’allongèrent et se courbèrent, prenant à leur charge les cyphoses maudites pendant que l’humanité excoriée se redressait. Enthousiasmés par ces nouveaux instruments, les hommes les emportèrent en expédition cynégétique : le cor de chasse était né. 
Bien des millénaires plus tard, alors que l’origine des cors était complètement oubliée et que se répandaient des contrefaçons en corne, en bois et en cuivre, un pur se souvint et fut par sa mémoire retrouvée le responsable involontaire d’un massacre. Roland et sa troupe formaient l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne qui rentrait d’Espagne. L’empereur avait imposé de cuisantes défaites aux Arabes et la soldatesque épuisée n’avait qu’une hâte : réintégrer le plus rapidement possible les casernements d’Aix-la-Chapelle, capitale franque de l’époque. Selon toutes probabilités, Roland n’aurait jamais dû emprunter le défilé fatal de Roncevaux. Le gros de l’armée avait pris un chemin différent et il n’y avait aucune raison de ne pas les suivre. Mais consultant le parchemin couvert d’encre grossière qui faisait office de carte d’état-major en ces temps barbares, le valeureux héros en offrit une vue plongeante au cor suspendu à son plastron. Celui-ci tomba par hasard sur une insignifiante moucheture indiquant le village de Saint-Jean-Pied-de-Port. Ce nom agissant comme agira un millier d’années plus tard la madeleine chez Proust, fit rejaillir à l’esprit de l’instrument les origines de son espèce, car les cors, bien avant de hanter les pieds des hommes, avaient fréquenté ceux des porcs. Son ignorance crasse des subtilités de l’orthographe, en un temps où l’écrit était plus à la pointe du progrès qu’à celle du crayon, fit beaucoup pour cette remembrance.
Dès lors, le cor n’eut de cesse de tarabuster Roland afin que l’on déviât de l’itinéraire prévu. Il souhaitait se rendre au cœur de ce village afin que sa mémoire y put travailler dans des conditions optima, sans doute restait-il des zones d’ombre dans ce phénomène de réminiscence. Mais le neveu de Charlemagne ne l’entendait pas de cette oreille et il dut se faire prier longuement avant de céder, épuisé par le tapage du cor. Celui-ci poussait de longs et insupportables beuglements qui firent craindre à la troupe que l’instrument fût ensorcelé, le diable au cor était chose possible.
On s’engagea donc à contrecœur dans le défilé de Roncevaux qui conduisait à Saint-Jean-Pied-de-Port, c’était un canyon aux parois abruptes dont les sommets peu rassurants pouvaient dissimuler toutes sortes d’ennemis. Lorsqu’il vit débouler la meute d’agresseurs féroces vêtus de peaux de biques et coiffés de noirs bérets, Roland furieux, comprit un peu tard qu’il n’aurait jamais dû céder aux jérémiades du cor. Les Francs n’avaient aucune chance de s’en sortir face à ces Basques bondissants parmi les rochers en poussant des cris qui leur mettaient les nerfs en pelote. Des volées de javelots et de palankak surgis des hauteurs eurent tôt fait d’exterminer le gros de la troupe, transformant le moindre soldat en zikiro. Les derniers survivants furent massacrés à coups de haches et les têtes tranchées projetées contre la muraille rebondissaient en un jeu cruel vers les étranges gants d’osiers dont étaient affublés certains ennemis, comme des paniers au bout des bras.
Après s’être vaillamment défendu, Roland tomba mort à son tour, le flanc éventré, et un grand silence ne se fit pas parmi le champ de bataille, eh ben non ! Les Euskaldunak, chacun enivré de grandes rasades de vin clairet dispensées à la zurrust depuis le goulot de sa zahato, commençaient à détrousser les cadavres quand leurs rapines furent interrompues par une puissante sonnerie funèbre qui résonna dans toutes les Pyrénées. C’était le cor repentant qui jouait la curée parmi les entrailles du héros carolingien, désolé de ce massacre et désappointé de ne pouvoir rallier Saint-Jean-Pied-de-Port. Les pillards épouvantés s’enfuirent comme des écoliers chapardeurs par les cols buissonniers, abandonnant là leur sac, leurs goûters et l’instrument.
Ce que racontent les manuels d’Histoire est erroné, il n’y eut ni trahison, ni abandon, ni appel à l’aide, juste un grand cri de désarroi qui atteste que toute erreur est irrémédiable, que tout repentir est obsolète. Le temps passa suivant son habitude, déformant les faits et créant les légendes. Les cors connurent diverses fortunes, se serrant les coudes, développant ce fameux esprit de cor qui leur valut de survivre  dans les moments difficiles.
Diverses persécutions entravaient régulièrement la bonne humeur des cors. Trop d’entre d’eux finissaient écrasés parce que de fiers aristocrates, plutôt que s’écarter, préféraient qu’on leur passât sur le cor. Combien furent kidnappés par l’empressement de pingres châtelaines, lors de guets-apens, à offrir leur cor à la place de leurs bijoux. Depuis la plus haute antiquité, de cruels savants étudiaient la chute des cors en les précipitant depuis tous sommets : falaises, phares, clochers, minarets, donjons, balcons, la liste est longue sans compter les puits profonds qui ne sont pas à classer parmi les hauteurs. Des variantes de ce supplice égayaient davantage les bourreaux que les victimes et nous conviendrons sans peine que périr noyé dans la baignoire d’Archimède n’offrait aucune compensation. D’écœurants eurêka s’élevaient en surplomb des charniers de cors, véritables fosses d’orchestre à la gloire de la science maudite.
Cela ne pouvait plus durer, il fallait agir. En 1687, une délégation de victimes se réunit en cors constitués et soupesa la gravité du problème. On décida d’intimider la communauté scientifique en exécutant l’un d’entre d’eux pour l’exemple. Pour accomplir cette mission un cor franc fut désigné. Ce commando à lui tout seul fut chargé d’assassiner Isaac Newton, savant d’alors qui se faisait un peu lourd à force d’étudier la gravitation. Le tueur, aguerri à toutes les techniques de combats, avait l’intention de lui dégainer sa rengaine, lui jouer un air mortel de Didier Barbelivien. Ce compositeur en vogue à la Cour avait fait périr d’ennui bien des assemblées. Le sieur Newton fut repéré sommeillant sous un pommier. Le cor, afin d’être stratégiquement placé à hauteur d’oreille, entreprit l’escalade de l’arbre quand, par inadvertance, il fit tomber une pomme sur la tête de l’homme endormi. Se sentant trahi par le funeste fruit, l’assassin déconfit fila à l’anglaise à travers la campagne éponyme. Le cor honteux rendait compte de son échec, craignant pour la suite de sa carrière de tueur, quand il s’aperçut des mines réjouies de son tribunal. À sa grande surprise, on le décora. Tout était réglé, le problème était définitivement résolu. Jamais plus on ne chercherait quoi que ce soit dans la chute des cors car on avait enfin trouvé. Grâce à la dégringolade d’une pomme, Isaac Newton venait de découvrir les lois de l’attraction universelle. Bien des amours compliquées étaient enfin éclaircies puisqu’on savait maintenant que les cors s’attirent en raison inverse du carré de leur distance. 
Le XIXème siècle fut une période âpre où les cors durent rester cachés en butte à un puritanisme bourgeois issu de la Révolution. Après les grandes sonneries du XVIIIème, cet instrument fut bâillonné et seuls de timides couacs se firent entendre au fonds des maisons closes. Bien sûr, le siècle libertin avait un peu abusé dans l’autre sens, souvenez-vous des excès de ce Sade qui démantibulait les cors au point d’en faire de pâles et obscurs prototypes de robinetterie masochistes, hurlants en sa faveur.
L’ère industrielle permit la fabrication de chaussures à moindre coût, on ne vit plus de pieds nus dans la rue et l’invention de la charentaise contribua à diminuer de façon notable la population durillonnaire. D’autres innovations accélérèrent le génocide telles que la chaussure distinguant le pied droit du gauche ou la création d’une échelle précise de pointures interdisant à tout jamais les aberrations du style 42 fillette. Ramollis par le luxe, l’espèce des cors dégénéra et seuls les plus endurcis survécurent. Un certain nombre perdirent pied en s’acoquinant avec les diverses contrefaçons qu’ils avaient toujours haïes. C’était une solution pour ne pas toucher le fond. On vit de véritables durillons en excroissance de peau convoler en justes noces avec des clairons astiqués, voire avec des cors anglais. La pureté de la race s’en trouva sérieusement compromise et ne s’en remit jamais.
Cette dissimulation doublée d’une assimilation  perdura bien au-delà du siècle cachottier et il fallut attendre Mai 1968 et la sandale hippie pour que la libération des cors soit pleine et entière. Électrifié dans les années 1880 par le maladroit Harold P. Brown qui cherchait plutôt à l’électrocuter qu’autre chose, le cor électrique ne connut son heure de gloire qu’à l’avènement du rock. On vit surgir à cette période des virtuoses tel ce Jimi Hendrix qui renouvela totalement le registre de l’instrument en le maltraitant jusqu’au limites de l’audible, sans toutefois aller aussi loin que le divin marquis. À leurs  cors défendant, il faut quand même signaler que ces musiciens prenaient la pilule, prescrite en de planantes pharmacopées, ce qui leur permettait de se donner à fond sur leur instrument sans risquer de fausses notes qui auraient engrossé la médiocrité.
Aujourd’hui, l’ambiance est un peu retombée et le cor a tendance à se cantonner dans des créneaux bien précis comme la sonorisation des plages, des films pornos et des cabinets de pédicures. Mais bien que le sable soit chaud, c’est surtout dans les deux autres qu’on lime. Le virus acide et corrosif de la muzak, un syndrome d’inspiration déficitaire acquis, donne au plus rutilant des instruments un coup de vieux, un air de vert-de-gris, une patine ratée. Cette maladie musicalement transmissible fait des ravages en s’attaquant au métal des cuivres et il devient risqué de les sortir de leur étui même enduit d’une bonne dose de Mirror.  De quoi nous faire oublier à nouveau que le cor, ça vient du pied et que ça doit rester le pied.
Tout ce que vous venez de lire est évidemment de l’Histoire avec une grande hache et des pétards, du bruit et de la fureur, de l'apogée et du déclin. Loin de moi l’idée de douter de ces épopées mais il faut bien reconnaître qu’entre les pics venteux et enneigés de la postérité, il existe de calmes vallées où l’existence se déroule paisiblement sans autres incidents plus graves qu’une gorge enrouée quand vient l’hiver, qu’un verre d’orangeade renversé quand revient l’été. Je connais personnellement un petit cor de chasse qui n’a jamais été pistonné, bien qu’il ait trouvé l’harmonie. L’individu ne fait guère de bruit, retiré dans un coquet pavillon à l’embouchure d'un de nos grands fleuves. Quand le temps est au beau, il sort de sa maisonnette pour une promenade vers l’estuaire et toute l’expérience de sa vie est contenue entre ces deux points : de l’embouchure au pavillon, une brise de mer, le souffle serein et régulier de l’existence…

Notes :
-Aucun cor n'a été maltraité pendant la rédaction de ce texte. Ils ont été correctement frottés et astiqués avec des produits certifiés biologiques et je suis toujours resté poli avec eux. Ils ont bénéficié d'une assistance médicale permanente, d'une permanence syndicale et de permanentes effectuées par un coiffeur en permanence sur le clavier jusqu'au bouclage du texte.
-Au troisième paragraphe, la répétition des furent n'est pas maladroite, elle est volontaire. Il s'agit de poser le décor d'un film américain d'aventures préhistoriques avec beaucoup de furs. Je me débrouille comme je peux, je n'ai pas les moyens de Spielberg.
-L'utilisation exagérée de vocabulaire basque à un certain passage pourra agacer le lecteur. Mais je sens un fantôme attaché à mes basques et je ne souhaite pas le contrarier une fois de plus. Ayant repris le travail, il n'est pas aussi facile pour moi de protéger Francis que pendant les vacances.
-Il n'y a pas de couleur verte dans ce message. Il n'y a aucune raison pour qu'il y en ait.

lundi 22 août 2011

Surveiller les vieux fantômes

J'étais au grenier, cherchant de vieux ennuis connus et répertoriés que je conservais dans des cartons soigneusement classés et étiquetés afin d'exercer ma propension à la zemblanité. Tout se déroulait à merveille selon mes funestes plans, je me dirigeais droit sur l'autoroute des emmerdements quand mon regard se porta du coin de l’œil gauche, vision périphérique, vers un vieux bouquin posé sur le bord d'une caisse. Abandonnant lâchement mes plans de guerre contre le bonheur, je bifurquai vers cet objet intriguant. Je traite les livres comme des partenaires et ne suis pas du genre sadique à les séquestrer au grenier, il était donc impensable que j'eusse abandonné là une ancienne conquête. Je me saisis de ce mystère relié et soufflai sur la couverture pour en chasser la poussière. Un titre apparut : The Royal Cookery Book. Je possède peu de livres de cuisine, seulement quelques ouvrages ayant des prétentions littéraires comme le dictionnaire posthume d'Alexandre Dumas et La cuisine cannibale de Roland Topor. Leurs recettes sont trop difficiles à réaliser mais j'aime bien les lire. Ce bouquin ne faisait pas partie de ma bibliothèque sinon il aurait été dans ma chambre, au pire à la cuisine. De plus, il était écrit en anglais et je n'aime pas les livres écrits en anglais, j'en suis bien aise, car si je les aimais, j'en lirais et je ne puis pas les traduire, en fait c'est pour cette raison que je ne les aime pas. Je tiens toutefois à préciser que j'adore les épinards et les livres traduits en français depuis n'importe quelle langue. J'adore les langues étrangères mais cela m'épuise, ma langueur ne tient pas la longueur. J'ai ouvert ce livre, il n'y avait rien à voir, 599 pages blanches numérotées. S'agissait-il d'un gag conceptuel sur les recettes de blanc de poulet, de poule au blanc, de sauce blanche, de blanc-manger ? Un examen plus approfondi me révéla trois pages manuscrites qui m'avaient d'abord échappées en le feuilletant rapidement. Quelqu'un avait couché sa belle écriture dans la langue de Shakespeare à partir de la page 255 pour s'arrêter peu après, utilisant le livre vierge comme un cahier. Il n'y avait aucune signature. Était-ce un fragment de journal intime ? Pourquoi n'avait-il pas commencé à la première page ? Et qu'est-ce que ça fichait dans mon grenier ? La curiosité m'incita à traduire ce truc, j'avais le temps de prendre mon temps sur trois petites pages de rien du tout, j'étais en vacances et je le suis encore en ce moment. Voici le résultat :

Je sens en moi suffisamment de recul pour que soit venu le temps de prendre la plume, j'entreprends donc la narration d’une aventure singulière qui m’est arrivée il y a quelques années. Je ne l’ai jamais racontée à un étranger de crainte d'être pris pour un affabulateur en dehors du village où je vis, seul endroit à admettre sans discuter cette histoire irrecevable pour le reste du monde.
Le gros de l'affaire se déroula un soir de novembre 1872 après que j'eus hérité d’un manoir poussiéreux situé aux abords d’un petit village à l'écart de Manchester dont je ne veux pas vous rappeler le nom. Cette habitation sinistre et branlante était tout ce que me laissait un vieil oncle mort dans l’oubli. C’était une grande bâtisse à l'aspect peu engageant et bordée d'un petit mur de pierres bancales qui rappelait la dentition d’un squelette. J’avais essayé de me débarrasser de cet héritage encombrant, mais personne ne se proposa de me la racheter. Aussi quand ma maison de Londres fut détruite par un incendie au début du mois de septembre, je décidai de m'installer quelque temps dans cette nouvelle demeure providentielle et en profiter pour voir si je pouvais entreprendre quelques travaux qui la rendraient plus présentable aux yeux d'éventuels acquéreurs. 
Une fois emménagé, je commençais à prendre mes habitudes quand je m’aperçus que des aliments disparaissaient du garde-manger. Au début je pensai à des chapardages de gamins qui se seraient introduits chez moi et ne voulus pas faire d'histoires pour quelques malheureuses conserves de rollmops et de pickles qui constituaient la presque totalité de mes maigres réserves de mangeur solitaire et frugal. Après avoir établi un minimum de relations amicales avec certains habitants du village, je découvris que les gens d’ici ne mangeaient pas le soir, ce qui me parut pour le moins curieux. Ils sautaient le repas et allaient se coucher le ventre vide, c'est pourquoi je rencontrais peu de personnes corpulentes au cours de mes promenades, à part les gens de passage comme moi. J’essayai d’inviter à dîner quelques-unes de mes nouvelles connaissances, elles refusèrent impoliment en me traitant de personne déraisonnable et imprudente, ce qui acheva de m'intriguer. Lorsque je tentais d’en savoir plus, les villageois me fuyaient la tête basse et le regard sournois, suivis de leurs minces silhouettes en fil de fer que le bas soleil de novembre, entre deux averses, dessinait sur le pavé humide et les chemins encaissés.
Le fameux soir, je dînais tard dans la vaste cuisine d'un repas copieux pour une fois. J'étais en effet frustré des refus répétés à venir partager ma table vespérale et pris d'une soudaine envie de festoyer, je m'étais procuré dans l'après-midi déjà bien avancée chez différents commerçants du village les denrées nécessaires à la confection d'un festin qui m'avait occupé quatre bonnes heures, retardant d'autant mon passage à table. J'avais remarqué une chose bizarre en faisant mes courses. Dans les boutiques où je m'étais fourni, aussi bien à la boucherie qu'à l'épicerie et à la crémerie, partout derrière les comptoirs où je posai ma bourse de client, se répétait le même décor obsessionnel. Toute la marchandise était rangée, emprisonnée, protégée par des châssis finement grillagés et pourvus d'imposants cadenas comme si on craignait une invasion de mouches capables d'ouvrir les portes, événement pourtant improbable à la fin novembre. De plus, ce surcroît de précautions bien inutiles ne s'appliquait pas seulement aux viandes, au beurre et au fromage. Même les boîtes de thé et les différents bocaux hermétiquement scellés avaient droit à ce régime carcéral.
Alors que je commençai à déguster ma soupe à la tortue que j'avais bien poivrée, je n'ai pas le palais délicat d'une fillette, la bonne bouteille de bière que je me réservais pour la suite se renversa sans aucune raison, roula jusqu'au bord de la table et se fracassa sur le carrelage. Complètement ahuri, je vis dans la foulée mon assiette se mettre à voler et s’élever dans les airs. Le potage, ayant quitté son récipient de porcelaine, voltigeait en gouttelettes sous le plafond, bientôt suivi par le reste de mon repas. Les petits pois tournoyaient comme des satellites autour du gigot à la menthe qui s'était précipité hors du four. C’était un carrousel endiablé de viande et de légumes, sans compter le morceau d'excellent cheshire qui apparaissait et disparaissait derrière le lustre en sprintant avec la tranche de plum-cake. Je tombai à la renverse, éjecté de ma chaise par un soubresaut bien compréhensible et continuai de contempler depuis le sol ce spectacle insolite. Je ne comprenais rien à ces déplacements mystérieux et cela me rendait fou de curiosité. Puis soudain, le repas entier s’immobilisa, les différents éléments s'organisèrent comme une troupe militaire qui s'apprête à défiler bien en rang, avant de partir d’un coup brusque, filant comme une balle de fusil vers le haut de l’escalier où se tenait un fantôme pâle et transparent. Il avait l’apparence d’un petit garçon de huit ans habillé à la mode de jadis, avec un habit brodé, des bas et des souliers à boucles. Cette apparition me fit dresser les cheveux sur la tête, plus de surprise que de peur car il n'avait pas l'air menaçant. Une infinie tristesse barrait son visage et des larmes aussi translucides que le reste de son corps lui coulaient des yeux, irriguant ses joues blafardes. Après m’avoir observé de son regard peiné, il se retourna en entraînant à sa suite tous les aliments en lévitation et disparut brusquement derrière la porte vermoulue du grenier.
À peine remis de ma chute, je grimpai prudemment l’escalier et découvrit sur la dernière marche un vieux bout de papier là où le fantôme se tenait auparavant, vestige d'une vieille page de l'Illustrated London News mangée par les rats qui relatait la mort tragique d’un enfant en 1666. Ses parents criminels l’avaient enfermé au grenier à la suite d’une grave bêtise et l’avaient laissé mourir de faim. Déchiffrant les passages où l'encre et la moisissure se confondaient, je fus stupéfait quand je compris que le drame s'était joué dans cette maison. Je réalisai que si je n’agissais pas immédiatement, je n’aurais pas le culot de le faire plus tard et ma demeure resterait hantée à jamais.
Prenant mon courage à deux mains, je pénétrai dans le grenier à la recherche de ce petit fantôme. L’odeur était déplaisante, mon repas gâché avait rejoint des reliefs plus anciens qui pourrissaient sur le vieux parquet, probablement acheminés depuis des cuisines insuffisamment protégées ou volatilisés sur le pouce d'un voisin ayant surmonté sa peur à cause d'un estomac gargouillant. Et dire que je n'avais rien senti depuis l'étage en dessous, il est vrai que je n'ai jamais eu le nez très fin. Je compris alors que l’enfant souffrait d’une malédiction : étant mort, il ne pouvait plus se nourrir mais était obsédé par l'existence des tables bien garnies et des placards regorgeant de victuailles dont il ne savait que faire, une fois dérobées, avec sa bouche évanescente et ses dents immatérielles. Il me vint soudainement une idée pour qu’il nous laisse définitivement tranquilles, moi et les habitants de ce village qui n’osaient plus dîner par crainte de voir leur repas s’envoler.
Je descendis rapidement à la cuisine et en rapportai mon livre de recettes des frères Gouffé. Surmontant une répulsion bien naturelle, j’appelai timidement le spectre de l’enfant mort en lui tendant l'ouvrage bien ouvert. Le petit fantôme surgit de l'ombre d'une poutre, revenant de l’au-delà ou plus simplement du toit, je ne sais. Il s’approcha de moi et examina les gravures représentant de délicieux plats français. Je tremblais en tenant le livre et j’eus peur qu’il n’arrivât pas à bien regarder. Mais je m’inquiétais pour rien, ses larmes séchèrent et son regard s’illumina tandis que les images et les caractères d’imprimerie se décollaient doucement sans que le papier suivît. C’était très déconcertant de voir ces lettres et ces dessins immatériels flotter comme de la fumée et s’éloigner à la suite de l’enfant maudit. A l’instant précis où j’allais céder à une sorte de confusion mentale, il se volatilisa emportant avec lui l’âme du livre.
Je me retrouvai seul dans le grenier, soulagé et épuisé par tant d’émotions. Mon plan avait fonctionné à merveille, le fantôme affamé avait enfin trouvé une nourriture aussi spirituelle que lui. Il me laisserait désormais en paix, ainsi que les villageois. La nourriture avariée avait totalement disparu du plancher, mettant fin à une malédiction vieille de deux siècles et mon livre de cuisine était devenu aussi vierge qu’un agenda tout neuf. C’est sur ses pages blanches que je termine à l’instant mon récit dans cette maison même où j'ai décidé de rester, cette habitation témoin de ma victoire sur les forces du mal.

La lecture de ce texte m'a fichu la trouille, une peur qui s'est ancrée petit à petit au creux de mon ventre, au fur et à mesure que je traduisais, découvrant peu à peu l'histoire. J'avais moi-même brisé une malédiction la semaine dernière, sauvant  mon éponge des travaux forcés. Mais je me méfiais des représailles et voilà que quelqu'un ou quelque chose venait de déposer dans mon grenier le témoignage d'un héros de ma trempe, contournant le système d'alarme fraîchement installé. Il me semblait logique de prendre ceci comme un avertissement me signifiant qu'il était encore temps de remettre Francis l'éponge au turbin et au bain turc, ce qui la faisait suer et moi aussi. Nous étions décidés à résister et à défendre chèrement ma peau et son ectoderme.
Nous commençâmes une enquête pour organiser au mieux notre défense. Y avait-il dans le manuscrit des indices propres à nous orienter sur une piste ? Francis, qui tenait à ce que je l'appelle ainsi et qui possédait une érudition livresque acquise je me demande bien comment, me fit remarquer que dans le texte on trouvait un clin d'oeil à Cervantès aussi voyant qu'un moulin à vent battant des ailes et deux allusions à Lewis Carroll dont une très furtive et l'autre assez tordue. D'autre part, il établit un lien suspect entre l'incendie de la maison londonienne du manuscripteur et le Grand incendie de Londres de 1666. Même période de l'année dans les deux cas, ce qui ne nous menait nulle part. Pour ma part, je fis des recherches sur le net, récupérant la plus grande partie du contenu envolé de ce fichu livre de cuisine que je mets à disposition ici. J'y découvris pourquoi le manuscrit, qui contient un demi-mensonge, commençait à la page 255 en m'éclairant du même coup sur l'allusion tordue à Lewis Carroll. Mais ça ne nous menait pas plus loin. L'enquête stagnait et aucune nouvelle intrusion ne s'est produite jusqu'à présent. Par sécurité, j'ai disposé au grenier des pièges à rats et aussi des pièges à taupes. Cela peut sembler incongru mais lorsqu'on ignore tout de l'ennemi, il faut tout imaginer. 

mercredi 17 août 2011

L'ouvrir

Pour ne pas ranimer un vieux débat houleux (houlala !) entre la mulier sapiens et le vir sapiens, nous dirons dans un souci d'apaisement que tout homo sapiens en général rêve d'avoir le dernier mot. Mais le premier mot ne fut certes pas prononcé dans le but d'en avoir le dernier, nul besoin de clouer le bec au ptérodactyle, il n'existait plus depuis très très longtemps. C'est plutôt l'homme qui fut un drôle d'oiseau s'essayant à des vocalises parmi les herbes folles de la savane, énervé à l'idée de ne pousser encore une fois qu'un grognement simiesque tout juste bon à le faire regrimper au cocotier. Enfin, par un beau matin à l'aube de l'humanité moderne avec cuisine intégrée, le miracle s'accomplit dans la caverne tapissée de ganglions où nichait le larynx, animal possédant plus d'une corde à son arc. Maillon primordial d'un gigantesque enchaînement qui aboutira des dizaines de milliers d'années plus tard au dépassement de forfait, le premier mot fut, mais quel fut-il ? Grave ou futile ?
Émettons quelques hypothèses :
- Maman ! : Bien qu'il soit de circonstance d'évoquer la génitrice quand il y a naissance, est-ce qu'un pionnier découvrant de nouvelles terres appelle sa mère au secours ? Lui qui a su si bien s'éloigner du berceau, poussé par un souffle de chacal, traversant un océan de silence à peine ponctué de quelques îles aux rots peu accueillants. C'est improbable.
- Merde ! : Au même instant où le mot lui venait à la bouche, à l'autre bout du système digestif débarquait sans prévenir la chose signifiée qui recevait du coup son nom de baptême, résultat d'un copieux repas de viande avariée, la copie signifiante créant un effet de symétrie comme les affecte tant la nature. Voilà que sans voyager l'homme se découvrait incontinent.
- Aïe ! : Effectivement, cela fit très mal d'expulser un concept tout neuf et bien anguleux (notez la pointe acérée du A majuscule) au sortir d'une longue nuit de constipation vocale. Compte tenu que ça représentait un travail important de nommer tous les déchets qui trainaient à proximité du campement, on organisa un tri sélectif dans le champ lexical de l'ordure ménagère.
- Bordel ! : Y avait-il des cavernes closes en ce temps-là ? De l'amour tarifé sans monnaie, un truc qu'on troquait quand venait la trique tout à trac au retour du trek ? Des Vénus à la fourrure abondante, des Manon Lascaux offrant un cul contre une cuisse, une gâterie contre des restes ? Mystère ?
- Sérendipité ! : Bien que ce concept soit très sollicité en ce moment, nous pensons que l'homme préhistorique en a fait l’expérience beaucoup plus souvent que nous aujourd'hui. En cherchant ses pantoufles, il a découvert le feu, pour ne citer qu'un exemple parmi d'autres. De là à échafauder toute une théorie et lui donner un nom, le premier d'une longue liste surtout, il n'y a qu'un pas...infranchissable.
Arrêtons d'accélérer quelques aiguilles dans une centrifugeuse de foin, nous ne disposons pas des informations nécessaires à la résolution de cette énigme. Nous ne saurons jamais. À moins que le dernier râle articulé du dernier spécimen de notre espèce et ce mystérieux premier vocable soient identiques, toujours par cet effet de symétrie qui fait que le poids des mots sur la balance du temps équilibre parfaitement les deux plateaux que sont le passé et le futur, l'aiguille pointant sur le présent. Sachant qu'un bon mot, ça peut toujours resservir, alors nous saurons enfin et aussitôt nous ne saurons plus rien.

dimanche 14 août 2011

Essorer le mauvais sort

Ce soir, je faisais la vaisselle de mon unique couvert dans l'évier, pêchant à la cuillère un petit morceau de gras de saumon qui surnageait dans le détergent, quand l'éponge que j'avais dans l'autre main m'adressa la parole. Elle n'en pouvait plus de se taire et souhaitait raconter l'histoire de sa vie, une vie très longue qui a commencé à se gâter aux premiers temps du christianisme.
Elle passa rapidement sur ses jeunes années de tranquillité sous-marine, havre de pétoncles et de tentacules, avant qu'un pêcheur importun l'arrachât de son rocher natal. Du paradis de Kalymnos, elle se trouva jetée dans l'enfer de Jérusalem où l'administration romaine avait besoin de ses services. Un certain Jésus était mourant sur la croix et avait soif. Le centurion, qui veillait au bon déroulement du supplice, lui tendit au bout d'une branche d'hysope une éponge imbibée de vinaigre. Le christ, qui avait une sainte horreur de la posca en guise de pause-café pendant les heures de travail de son agonie, regarda droit dans les trous l'effrontée qui le narguait tel un crâne monstrueux aux centaines d'orbites suintantes et lui asséna ces paroles : « Quand il s'agit de m'humilier dans la souffrance alors que je réclame seulement un peu d'eau fraîche et d'amour pour étancher ma soif, tu sais faire vinaigre, si j'ose dire ! C'est pourquoi tu te dépêcheras ainsi jusqu'à la fin des temps. Désormais, chaque fois que la boisson sera répandue, que pencheront trop le canthare et le kylix, tu te précipiteras pour éponger le vin renversé à la table des orgies dionysiaques. Tu t'acharneras sur les souillures de bière mal brassée à l'étal du marchand malhonnête, voleur des pauvres. N'aie crainte d'y prendre goût car tu te changeras les idées en léchant la sauce olivâtre et surie qui déborde des gamelles des légionnaires, des plats de lentilles qui ne valent même plus un droit d'aînesse. Puis tu goûteras à l'autre face du péché : après l'alcool et la bonne chère, la chair ! Le strigile va disparaître et tu le remplaceras en frottant énergiquement les aisselles et les entrejambes avec du savon – un nouveau truc de gaulois à base de suif errant –  et des onguents parfumés se mêlant à la vieille sueur. Tu absorberas les secrétions intimes coulant des intimités les plus secrètes. Tu séjourneras comme pessaire dans les conduits souillés de l'homme et de la femme. Tu nageras dans les baignoires des temps à venir aux eaux bleutées et moussantes se chargeant peu à peu de toute la crasse du monde. Tu contiendras le jus des plaies sur les champs de batailles, fruits pourris de la bêtise crasse. Tu feras la toilette des morts en rêvant d'être à leur place, que ton cauchemar enfin finisse. Tu torcheras les culs des riches avant l'invention du papier-monnaie. Tu lessiveras aussi les murs salpêtreux des palais ruinés avant d'éponger les dettes. Enfin, tu connaîtras les cauchemars aseptisés en te gorgeant d'eau de javel et de récurants ammoniaqués pour nettoyer les lavabos et assainir les cuvettes des futurs Atlantes microphobes au-delà des Colonnes d'Hercule. Après ce que tu viens de me faire, je ne peux vraiment pas passer l'éponge et c'est l'être humain qui te passera de mains en mains partout où il réclamera tes services, y compris sur le mélaminé et le stratifié qui apparaîtront dans deux mille ans car je te maudis pour l'éternité. En attendant, tu peux commencer à laver la Rolls, je monte au ciel en milieu d'après-midi. Fais gaffe à Miss Eleanor, la nana sur le bouchon du radiateur, c'est elle qui conduira ! ». 
Passer un savon à une éponge, au sens figuré comme au sens propre des thermes, c'était quelque chose. La pauvre a effectivement vécu tout ce que cet esprit vengeur lui avait promis, et bien plus encore. Normalement, elle aurait dû se déchiqueter au bout de quelques mois comme toutes ses copines, mais la malédiction l'a maintenue en parfait état jusqu'à maintenant. Deux millénaires et pas un accroc, je me disais bien que cette éponge n'était pas normale. On se la transmet dans la famille depuis des générations, aussi solide qu'une armoire en chêne et pratiquement sans autre entretien qu'un bon rinçage après chaque utilisation. Après avoir entendu le récit de son calvaire récurrent à l'infini, j'ai décidé d'arrêter toutes ces conneries, de mettre un panneau stop à ce carrefour précis de son chemin de croix. Je lui ai promis de la ranger bien sèche dans une planque au fond d'un placard afin qu'elle puisse enfin se reposer. Demain, je vais acheter des gratounettes et faire poser un système d'alarme. On ne va pas se laisser emmerder, mon éponge et moi, par le fantôme d'un rabbin mal luné. 

vendredi 12 août 2011

Diversifier le fait-divers

Un ami asiatique me racontait l'autre jour, dans son français de petit nègre, avoir assisté dans la rue à une scène comme il s'en passe parfois, anecdote navrante ou croustillante, c'est selon, pour peu qu'on se trouve là au bon moment et au bon endroit.
Une jolie femme se promenait accompagnée d'un homme qui transpirait beaucoup, cela se passait par une chaude journée dans le Midi de la France. Elle trébucha dans la rue, une rue d'Avignon. Un talon haut et instable en fut la cause, talon d'Achille en dépit d'une marche pourtant assurée. Dans sa chute, sa jupe se retroussa laissant voir de ces dessous qui prennent vite le dessus dans les rêves des hommes. Mais ce n'était pas là un problème pour elle parce qu'une chose bien plus grave lui arriva quand sa mâchoire rencontra le dur trottoir. Elle se cassa deux ou trois dents, il ne sait pas trop combien, il n'était pas dans sa bouche. Pour tout dire, il était dans sa bouche à lui, c'est son travail, il est égoutier. Le sang qui emplissait sa bouche à elle déborda sur le très beau rouge de ses lèvres. Le trop-plein dégoutta sur le pavé dégoûtant, pas loin de sa bouche à lui, formant une flaque qui se mit aussitôt  à s'oxyder au contact de l'air, s'obscurcissant plus tard vers un brun sale. Il apparut qu'elle s'était également tordu la cheville et éprouvait une difficulté certaine dans l'acte de se relever seule. Son connard de compagnon refusa dans un premier temps de lui venir en aide. Mon ami pensa qu'elle pensait que ça lui faisait plaisir de la voir comme ça, allongée dans le caniveau. Elle héla des passants qui continuèrent de passer, n'ayant jamais mieux porté leur nom que ce jour-là, soucieux d'éviter les embrouilles et les guets-apens. D'autres au contraire s'attroupèrent, inutiles, prenant la scène comme un spectacle, une animation de rue combinée par des comédiens du off, il est vrai que c'était pendant le Festival. Plus elle réclamait, plus ils applaudissaient, les innocents, et ils bissaient pendant que son sang pissait. La suppliciée supplia  presque l'homme que les gens croyaient bon acteur. Finalement, il accepta de lui prêter secours, tendant une main poisseuse de sueur. Ils se disputèrent ensuite sans se soucier des oreilles et des regards des passants spectateurs. Dans les insultes qu'elle crachait en même temps que des postillons sanglants, parmi les mots amputés des phonèmes qui exigeaient l'usage de dents disparues, il comprit qu'elle avait perdu quelques incisives du haut ainsi que l'homme très bas qu'elle injuriait. C'était son ancien mari. La suite de cette affaire, il ne la connait pas. Il ne s'est pas trop attardé là-dessus, vu qu'il avait pas mal de travail là-dessous.
Je vous ai raconté à mon tour ce que m'a raconté mon ami asiatique. C'est quelqu'un qui s'exprime de façon très laconique, alors il est possible que j'aie peut-être un peu enjolivé son histoire. J'aime broder les mots dans la phrase, jouer du crochet au coin de la page. En fait, je crois bien me souvenir qu'il m'a seulement dit ceci :
En Occident, un accident occitan excitant : occises dents, excédent s'oxydant, ex cédant, exsudant.

lundi 8 août 2011

Arguer que, plus jeune, j'ai largué le potager

(l'ogre et le végétarien)


D’emblée que les choses soient claires, j’ose le crier bien fort au risque d’être entendu par la police : je suis un auteur de roman criminel puisque j’écris pour tuer le temps et je vous garantis que la bête est coriace. À chaque coup de plume assassine, le futur plus en forme que jamais renaît des cendres du présent moribond. Le processus qui s’emballe comme un surgénérateur Phénix défectueux me fera tourner en bourrique. Chaque page écrite ne soutire au supplicié que quelques gouttes de sang s’écoulant comme les minutes d’un procès hypothétique, s’égrenant comme les perles rouges d’un chapelet à la circonférence infinie.
J’ai rencontré la victime un jour que je m’ennuyais à mort, c’est d’ailleurs comme ça que l’idée du meurtre m’est venue. Ne sachant que faire d’autre, j’observais la trotteuse de la pendule faire le tour du cadran en pensant qu’elle avait une vie toute tracée, exempte d’imprévus et qu’en conséquence son ennui devait être bien supérieur au mien. Tout à coup, je pris conscience d’une présence qui cherchait à s’immiscer entre les secondes, un peu comme un enfant joue à se jeter rapidement d’un côté ou de l’autre entre les retours de balançoire. Puis cela se précisa, l’entité prenant de plus en plus de place entre les secondes finit par les remplir et se mit à occuper tout le champ du temps, si bien que l’espace où il n’y avait rien la seconde d’avant, fut rempli à son tour.
Son visage d’abord m’apparut, Arcimboldo aurait pu en faire le portrait : le rostre triangulaire d’un cadran solaire pour figurer le nez, de rondes breloques dans le creux des orbites, les rides frontales vues comme les tracés parallèles d’un électrocardiogramme, la bouche pincée représentée par le synclinal d’un pli jurassique et les oreilles telles des campaniles où les trois cloches nommées Marteau, Enclume et Étrier rythment les heures. Puis le reste du corps émergea de je ne sais quel océan d’ombre, là-bas au fond du salon obscurci par un éclairage avare de ses photons. Le phénomène était enveloppé d’une cape rouge ne laissant rien voir de son anatomie qu’une main décharnée tenant une canne de bois noueux, ce qui limitait confortablement l’incertitude des supputations quant à son âge canonique. De surcroît, il semblait affligé d’une très légère claudication à la limite du perceptible que je m’aventurai à déceler, ayant probablement été percepteur dans une autre vie.
« Mais vous boitez ? » lui dis-je de but en blanc.
« À vous de voir, » me répondit-il, « la régularité de ma démarche est fonction de l’angle sous lequel vous me percevez. Regardez-moi bien en face, vous ennuyant de me voir passer et je vous paraîtrai lent et boiteux. Au contraire si, perdu dans vos activités frénétiques vous daignez me jeter un œil, je serai déjà en train de vous doubler par le côté et de mon profil vous ne verrez qu’une locomotive lancée à pleine allure et au train parfaitement régulier. »
Je lui dis qu’il tenait là des propos un peu trop trigonométriques pour ma modeste gouverne et l’invitai à me suivre au jardin pour une visite en règle de mon potager. Chose à laquelle n’échappait en ce temps-là ni le meilleur de mes amis, ni le pire de mes ennemis, fussent-ils représentants en encyclopédies et sachant que je détestais les représentants, ce qui est toujours le cas, mais que j’adorais les encyclopédies papier aujourd'hui menacées d'extinction comme les orang-outans contrairement aux représentants en plein développement et seulement menacés par l'orang-outan qu'ils découvrent sur le pas de ma porte.
« Auriez-vous l’impertinence de me donner des leçons de jardinage ? » plaisanta-t-il, « À moi, Saturne, qui enseigna l’agriculture aux premiers hommes. J’ai un ami qui, à force d’entendre raconter des salades, en est devenu végétarien. Méfiez-vous que cela ne m’arrive, j’aurais l’air fin ensuite pour dévorer mes enfants et Goya se retournerait dans sa tombe. »
« Soyez tranquille, » lui répondis-je, « je vous épargnerai l’éloge de mes laitues qui, malgré tout, mériteraient bien un dithyrambe… »
« Ah non ! » me coupa-t-il, « réservez le dithyrambe à Bacchus, ou à la limite si vous aviez quelques pieds de vigne… »
« En Normandie, il est difficile d’obtenir du beau raisin sans serre. »
« Je sais parfaitement que le Sancerre n’est pas du coin, pour qui me prenez-vous ? » 
Mon visiteur avait de l’humour malgré son air renfrogné. Nous passâmes à proximité des gros choux de Milan déjà bien pommés qui penchaient sur leur axe comme des paraboles de verdure grondante.
« Si les végétaux étaient doués d’animation, » lançai-je, « ceux-là vous mordraient la jambe sans se faire prier et seraient reconnus dans tout le pays comme les dobermans du potager. »
« Et feraient d’excellents cerbères à la porte des Enfers. Quiconque voudrait s’introduire chez mon fiston Pluton, ferait chou blanc. Ah, ah, ah !… »
J’avais peur que notre aimable badinage ne finisse en concours de calembours, aussi pressai-je le pas vers des légumes plus enclins à entraîner le vieux Saturne vers des considérations philosophiques. Les plants de tomates attachés à leurs poteaux de condamnés attendaient stoïquement que je prélève leurs fruits bientôt mûrs comme un grand prêtre aztèque arrache le cœur des poitrines ouvertes. Le soleil, satisfait de ces offrandes, daignera mûrir de nouveaux organes et les plants me fourniront de multiples fois ces tomates sanguines qui seront sacrifiées à leur tour sur l’autel de faïence de mon assiette, deux feuilles de salades et des rondelles d’œuf dur pour en contenir les épanchements.
« Notez » dis-je à mon visiteur intéressé, « que je prends soin d’éliminer à chaque ramification de la plante les gourmands qui, en bons époux adultères, filent à quarante-cinq degrés hors de l’angle droit du mariage et se refusent à me fournir une progéniture acceptable. »
« La comparaison est astucieuse » s’enflamma-t-il, « mais ma profession m’amène plutôt à voir dans un de ces plants un arbre généalogique de l’histoire de l’Univers où les gourmands seraient les ramifications bâtardes représentant les dérives uchroniques à éliminer d’urgence de la trame événementielle. »
Je lui signalai qu’au regard de certaines époques terribles, il y avait tout lieu de croire qu’il négligeait de temps à autre l’entretien de ses légumes. Il balaya ma remarque d’un revers de sa canne.
« Il est dangereux pour la plante tout entière de l’amputer d’une mauvaise branche trop développée qui a profité pendant que j’avais le dos tourné. C’est que, voyez-vous, je suis parfois très occupé et pour continuer ces charmantes analogies chrono-potagères, je vous dirai que sous la végétation fournie de mon carré de pommes de terres – et laissons là les tomates – la moindre mauvaise herbe peut être considérée comme l’équivalent de mille années d’obscurantisme médiéval ou bien comme la somme émotionnelle résultant de l’addition de toutes les haines générées par l’ensemble des combattants de la Guerre de Trente Ans. Vous comprendrez que, même en me surpassant, j’ai toutes les peines du monde à sarcler dans les temps et c’est ce qui fait la diversité extraordinaire de l’Histoire de ce monde. N’en déplaise aux marxistes, une fois la classe ouvrière au pouvoir, rien ne s’arrête. Le premier pied de chiendent qui m’échappe, tout redémarre et ces gens sont marteaux s’ils pensent qu’on arrache les mauvaises herbes à la faucille. Considérez-moi comme un prédateur qui, après son carnage régulateur, épargne suffisamment de ses proies pour ne pas perturber l’équilibre des espèces. Je suis une sorte de jardinier débonnaire qui sait bien qu’au bout du compte quelque soit l’état de son jardin, le monde continue de tourner. » 
« Je suis comme vous, cultivant mon potager plus par nécessité esthétique que pour des impératifs nutritionnels. Malgré tout, certains légumes en qui j’avais mis de grandes espérances m’ont profondément déçu et d’autres de qui je n’attendais rien m’ont agréablement surpris. C’est ainsi que les courgettes de l’an passé ont proliféré au-delà de mes prévisions. Par contre, les radis de cette année refusent de s’arrondir tels de jeunes filles soucieuses de leur poids et cela m’inquiète car un jardin sans un radis est un jardin pauvre. ». Je n’avais pu m’empêcher de placer ce jeu de mot minable, si insignifiant qu’il passa inaperçu.
« Cultivez-donc des fleurs, mon ami, vous ne serez jamais déçu. Il y en a tant d’espèces, à chaque humeur la sienne. »
Devais-je l’entretenir de mon aversion pour cet état particulier du règne végétal. Je n’ai jamais aimé les fleurs, ces fichus bouquets que les invités vous collent dans les bras alors que vous avez déjà un torchon dans une main et un batteur à mayonnaise dans l’autre, c'est bien simple, je n'invite plus ! Ces feux d’artifices muets aux couleurs criardes, qui s’étalent en nappes surchargées sur les margelles des puits et les rebords des fenêtres jusqu’à dégueuler sur le trottoir, me sont une agression visuelle permanente. Saint-Fraimbault (Orne), village fleuri, ressemble à une toile de Pissarro rongée par une bactérie multicolore. Le monstre grouillant dévale la colline, trempe une patte griffue dans le lac et grimpe à l’assaut de la boutique de souvenirs, au secours ! Les contingents de retraités, débarquant des cars climatisés dans la ville sainte, n’adorent plus un vieillard barbu sur un nuage rembourré mais une divinité grumeleuse et tentaculaire, telle qu’en a observé H.P. Lovecraft du côté d’Arkham (Massachusetts), qui enserre le bourg de ses pétales humides. Des vieillards titubants arpentent les rues, reniflent le sexe des plantes et se rincent l’œil du seul tableau qu’ils laisseront à leurs descendants : deux énormes pots de chrysanthèmes emplissant le champ visuel par un sinistre après-midi de la Toussaint.
Je me souviens des crépuscules de mon enfance quand le soir tombant, ma mère me demandait de fermer les persiennes. Comme c’eut été simple s’il n’y avait eu ces maudits bacs de géraniums qui encombraient la fenêtre et qu’il fallait descendre des rebords afin que le volet pût se rabattre. Et quand bien même tout cela ne serait pas, il suffira, après avoir jeté le bouquet fané, d’approcher son nez au-dessus du vase et d’inspirer rien qu’une seconde – pas plus, vous risqueriez l’asphyxie – pour expérimenter cette indescriptible odeur nauséabonde que je tenterai néanmoins de décrire en évoquant le remugle d’un demi-millier de crapauds en décomposition ou tout bêtement le parfum particulier que dégagent les sous-vêtements portés par les habitants d'Innsmouth (Massachusetts), sans parler de leurs chaussettes.
Le genre humain en pince pour les fleurs et quand une personne telle que moi tente de s’expliquer, elle ne rencontre que rejets et sarcasmes. Je trouvais donc plus reposant de prétendre les aimer mais encore fallait-il fournir un prétexte valable pour n’en point arborer, ni en faire pousser. Il ne fallait pas pousser tout de même, j'avais mes limites sans clématites ni marguerites.
« Je suis désolé de ne pouvoir suivre vos conseils, mais le pollen provoque à mon encontre des éternuements intempestifs qui me mettent les cloisons nasales à vif. Mais croyez bien que… »
 « Arrêtez de mentir, » me susurra-t-il insidieusement, « je sais très bien que vous détestez les fleurs et moi avec par la même occasion. Elles vous rappellent par trop le temps qui passe et ne s’arrête jamais, ces fichues putains éphémères. Mais aujourd’hui je me suis arrêté, je suis entré chez vous comme un vulgaire représentant, coinçant le pied dans la porte pour que vous ne puissiez la refermer. Je vous ai présenté ma camelote et vous avez compris qu’elle vous était indispensable. Vous écrivez pour tuer le temps mais il vous faut du temps pour écrire et cela vous tue. C’est si évident, qu’à la fleur fugitive vous préférez la pérennité de la pierre, le monument antique qui reste de marbre face au passage des siècles. Vous vivez dans une maison de granit que vous quittez chaque été pour aller en excursion parmi les ruines, vous avez joui dans Pompéi, les cathédrales vous fascinent, votre fils s’appelle Pierre et cette douleur qui vous lance de temps en temps au flanc droit augure de futurs calculs. Que n’avez vous pas encore bazardé vos légumes pour faire de votre potager un jardin zen rempli de gravier japonais que vous ratisseriez avec amour, formant des spirales autour de rochers ascétiques. Maintenant, si vous voulez nier tout en bloc (de pierre, bien sûr !), il ne vous reste plus qu’à me descendre comme vous en crevez d’envie depuis le début de notre entretien. Allez-y ! Sortez-le votre Beretta, votre Colt .45, votre Luger, votre Smith & Wesson ou je ne sais quoi. Lapidez-moi pendant que vous y êtes, et qu’on en finisse ! »
Ces paroles éclairées lui tordaient la bouche comme la lumière courbe l’espace einsteinien. Mais ne possédant aucun des ustensiles qu’il m’avait énumérés et manquant de l’initiative élémentaire dont font preuve les assassins homologués, je le laissai repartir comme il était venu, s’estompant entre les secondes, de dixièmes en dixièmes, jusqu’à s’effacer totalement de l’instant présent.
Je n’avais pu me résoudre à le frapper, sachant trop bien qu’il m’était essentiel et je me consolai en pensant que, par cette visite impromptue, j’avais tout de même tué le temps une bonne demi-heure. Dommage ! J’aurais pu arracher la grande aiguille de la pendule avec l’emphase d’un héros de Walter Scott et l’embrocher comme un despote. Il aurait fait un beau cadavre pas trop envahissant dans la plaine Monceau de mon potager. Il se serait doucement décomposé parmi l’enchevêtrement des cornichons tel un Gulliver saucissonné sur une plage secrète de Lilliput.
J'ai donc continué d’écrire en laissant au diable le jardin et chaque fois que je quitte des yeux mon écran, cherchant l’inspiration, une fine toile d’araignée se tisse entre ma moue pensive et les touches du clavier, me rappelant cette occasion ratée.            

mercredi 3 août 2011

S'abaisser à un Anvers fantasmatique

À bas ces damnés emmerdeurs flamands garés honteusement, ils jugulent,  kidnappent le macadam nervuré. Or, pour que ralentisse son tramway, un vrai wattman xylophage¹ y zieute. Avec brio, certaines diligences emballées foncent, galopent hennissant, invincibles juments kidnappant les malades nauséeux, ombrageux passagers qui rendent sang, tripes, urinent, vomissent waterzooï, xérès, yaourts, Zulte. 
Anvers bordélique, ce doit être fou, gargotes hollandaises, intersections, juteux kebabs, le Meir. Nous on peut quêter ravi ses tapineuses. Une vitrine : Wanda xénophile y zone. Alors bien crapuleusement des envies fameuses grandissent horizontalement ici. Je kiffe la meuf nue ondulant, provocante, qui rend spontanément turgescente une verge (while x-movies yield zero). 

1. Allumettes brulées contre dents (ex fumeur gêné, homme inquiet jeûnant (kyste localisé)) mâchouillées nerveusement, obsessionnellement. Poumon qui racle, siffle tel une valve...whisky + xanax ≠ yoga + zen.