mardi 20 septembre 2011

Ne plus raser les murs et sortir de l'impasse belge

Tous les matins de mon existence adulte, devant le miroir constellé d’impacts de jets de sébum et de chiures de mouches séculaires, j'entreprenais une chorégraphie un peu rasoir exécutée au quart de poil sur le parquet cireux de mes joues. Les pauvresses en avaient la barbe de ce rituel journalier, elles préféraient de loin la valse tendre des caresses nocturnes de mains expertes à la sarabande intrépide des couteaux tournoyants et bourdonnants qui retentissait dans la salle de bain. J'étais tenté de les sermonner en leur expliquant qu’une peau lisse donne de l’assurance et maintient l’ordre du visage, mais il était inutile de leur passer un savon puisque je me rasais électriquement. Mon engin à trois têtes rotatives, un cerbère abrasif aboyant aux portes de l’enfer diurne, décrivait des cercles de chien enchaîné qui, tel un Attila raté, traçait un sillon où l’herbe repoussait dès le lendemain. Sur la piste glaciale et crevassée, la faucheuse de la mort chaussée de patins affûtés entamait des circonvolutions écervelées, des figures plus obscures que celles d’Holiday On Ice, des tracés plus incompréhensibles que ceux de Nazca. Arrivé à l’âge mur, je pratiquais l’instrument avec une grande justesse de ton. Mon interprétation était parfaitement régulière et ne connaissait plus les variations et autres soubresauts propres à la jeunesse. Quel adolescent découvrant les affres du rasage n’a pas hésité devant le chemin à prendre, entraînant ses lames vers des trajets douteux sur des airs incertains. Le vrombissement monotone du rasoir n’incitait guère à l’évasion mais au gré de mes rêveries matinales de bâilleur invétéré - de bâilleur de fonds faudrait-il dire, quand on sait de quelles profondeurs remontent ces trésors de l’inconscient - le bourdonnement de l’orchestre rouge, écorchant au passage la partition, se métamorphosait en air à danser : sardane cromagnonesque sous l’arête du nez à l’entrée des grottes, tango sur les plaines pourtant si peu argentines de mes joues, clavecin bien tempéré sur mes tempes, tyrolienne jodlée sur le pic du menton et pour finir, la samba meurtrière que l’on danse dans les coupe-gorge de Rio et dont on ressort écorché vif. Et quand la peau me brûlait d’avoir trop guinché, l’épiderme s’enflammait comme un bal tragique que seul apaisait un flot d’après-rasage jaillissant à gros bouillons d’une lance à incendie, un prêtre bénissant les cadavres sur le champ de bataille. Après le sabre, le goupillon !
Verdun, c'est la fin, et dire que c'était le visage de mon premier labour. Verdun, c'est la fin, je ne crois pas que j'y retournerai un jour. Les tranchées ont cicatrisé et les poilus ont repoussé l'ennemi d'abord, puis repoussé simplement, raides et piquants comme des baïonnettes au combat, plus doux après un mois de permission, herbes folles maintenant d'un ancien champ de bataille visité par des touristes acariens que je renvoie avec des cartes postales et du shampoing. Je ne rase plus les murs, je me caresse le poil. Le rouge brique est désormais moquetté de gris et la volupté est tapie là-dedans comme un clitoris sur le chemin des dames.   

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