La trompette est à la trompe ce que l’éléphanteau est à sa mère et pour comprendre les origines de l’instrument, il nous faut remonter en pirogue express le sinueux fleuve de l’Histoire jusqu’aux temps bibliques. Il y avait alors du côté de Jéricho des entreprises de démolition dont la réputation a franchi les âges pour nous parvenir intacte. Ces spécialistes de l'euthanasie du vieil immeuble utilisaient de gigantesques trompes dont les trains d'ondes sonores faisaient s’écrouler les murailles les plus durailles. Leurs tarifs exorbitants les poussaient à s’entendre plus volontiers avec les promoteurs véreux qu’avec les particuliers. Les adeptes de la tabula rasa, avides de rebâtir du flanc sur les ruines fumantes s’entendaient comme cochon avec les démolisseurs, partageant pots-de-vin et litres de rouge. On n’a jamais vraiment compris le fonctionnement des trompes de démolition, de quelle façon elles concentraient à ce point les ondes sonores pour les rendre aussi percutantes. Le mystère reste entier et l’ébriété constante des joueurs de trompe n'explique pas comment ils maîtrisaient leur outil de travail. Ces anti-maçons mettant les murs à leurs pieds étaient souvent pleins comme des amphores et méritaient bien leur surnom de "jerricanes de Jéricho". Pendant ce temps-là, le particulier suait sang et eau pour se percer une malheureuse fenêtre afin que son quatorzième rejeton eût une chance d’apercevoir la lumière du jour. Le particulier favorable à toute espèce de progrès rêvait régulièrement d’un modèle réduit de trompe qui aurait pu découper proprement dans les murs de gentilles ouvertures. Il rêva si fort que le songe, dédaignant l’oreille d’un sourd, tomba dans celle d’une petite entreprise qui proposa la miniaturisation immédiate de l’énorme trompe. La trompette se vendit comme des petits pains parmi la classe populaire. Les masures de l’époque ne possédaient pratiquement pas de fenêtres et les gens manquaient d’air et de lumière. Les temps étaient obscurs et étouffants et le succès de la trompette se répandit comme une traînée de poudre d’abord au Moyen-Orient puis dans le reste du monde. Il subsiste en Angleterre un témoignage des cris de joies que poussa le peuple nouvellement pourvu en aération et en luminosité : wind !, auga !. Ce sont le vent et l’œil dans la vieille langue, nous donnant window, la fenêtre dans celle d’aujourd’hui.
Ce n’est pas sans à propos si nous évoquons la perfide Albion puisque nous allons réemprunter notre pirogue express pour dévaler la grande chute des siècles afin de nous débarquer en aval vers le XIIème du côté de Nottingham. En ces temps héroïques, un fantasque Saxon menait une guerre de résistance contre les abus de l’occupant normand. Ce redresseur de torts se faisait appeler Robin des Bois, une ruse pour tromper l’ennemi car son vrai nom était Robin des Cuivres. Opérant depuis un camp retranché au cœur de la forêt de Sherwood, cet homme et sa bande écumaient la région, volant aux riches pour redonner aux pauvres. Afin de s’assurer un minimum de succès dans leur entreprise, ils disposaient d’une arme redoutable : la trompette. On avait découvert depuis longtemps que cet instrument pouvait percer bien autre chose que les murs. Inoffensive sur les surfaces molles qui en absorbaient les ondes sonores, elle se révélait terriblement efficace contre les cœurs des Normands aussi durs que la pierre. Il ne faisait pas bon pour ces riches affameurs, collecteurs d’impôts et shérifs, s’aventurer sous la ramée au risque de tomber sur une embuscade au détour d’un chemin forestier. C’est pourquoi les convois normands étaient fort pressés de traverser la forêt de Sherwood. Ils appuyaient sur le champignon, obsédés par les trompettes de la mort. Les forces s’équilibrèrent lorsque les Normands eurent l’idée de garnir leurs boucliers avec du mou de veau annihilant les effets des ondes sonores. Ce trait de génie leur fut soufflé par un certain Russell ou Roussel, artisan tripier de son état, qui voyait là une bonne occasion de se débarrasser à bon compte d’un stock d’invendus. Un de ses descendants reprit le procédé pour l’adapter aux voies ferrées, entamant un lent processus de ramollissement des chemins de fer britanniques. On vit même quelques seigneurs s’équiper d’armures complètes en mou de veau. Ces espèces de poitrines farcies dégageaient une odeur pestilentielle sur les champs de bataille, leur donnant un avantage certain sur l’ennemi. Les Saxons suffocants avaient bien du mal à jouer de l’instrument fatal tout en se pinçant l’appendice nasal. Ceux qui l’avaient suffisamment retroussé y parvenaient mieux que les autres. L’expression "avoir le nez en trompette" nous est restée de cette époque. Raconter le dénouement de ces affrontements prendrait le temps qu'il faut pour lire un roman que je n'ai pas envie d'écrire. Pour faire court, l’avènement vers la fin du Moyen-Age de la poudre à canon entraîna une rapide extinction de la trompette en tant qu’arme, mais l’instrument avait plus d’une corde à son arc.
On dit que la musique adoucit les mœurs bien qu’il soit possible de répertorier de notables exceptions à cet adage, comme les fanfares militaires et les chants des supporters sportifs. La trompette se recycla donc dans l’attendrissement des cœurs, une activité plus pacifique que sa précédente vocation d’éclatement des organes. Elle était une arme blanche, elle devint un outil noir. La guitare d’ouvrier agricole ayant totalement exprimé le peu de jus qui restait dans le blues, la trompette prit le relais avec le jazz, implacable machine identitaire offrant au peuple afro-américain une musique classique comme arrière-plan à ses combats. Chaque fois qu’un gars avait rêvé la nuit dernière d’un monde plus juste où les noirs avaient leur place, on croyait entendre comme émanant du songe, bande sonore de sa vision, de mélancoliques couacs perpétrés par des joues d’ébène se gonflant et se dégonflant tel le soufflet de la forge et le crapaud-buffle réunis.
Attardons-nous dans la vie d’un de ces musiciens inventifs dont l’Histoire ingrate n’a pas retenu le nom. Amarrons solidement la pirogue et utilisons l’indicatif présent, à la grande joie des lecteurs que l’imparfait révulse, que le passé simple horripile. Le trompettiste habite un meublé aux murs défraîchis, sous les combles. Chaque soir, il traverse le magasin de farces et attrapes du rez-de-chaussée pour rejoindre le club minable qui lui permet de survivre en s’époumonant sur sa compagne de métal. La vie est dure à Chicago pendant la Prohibition mais il essaie de tenir le coup sans trop penser au lendemain, et le lendemain se pointe fatalement avec une de ses vacheries dont il a le secret. Un mauvais matin après ses ablutions sur une faïence jaunie auprès d’un robinet rouillé, il découvre sa trompette bouchée. Le drame n’est pas là où vous pensez, l’homme n’est pas fauché au point. Ses maigres économies lui permettraient tout juste de s’enquérir d’un plombier s’il y en avait un de disponible. Par malheur, les représentants de cette profession semblent aussi débordés que les baignoires qu’ils négligent. Il faut signaler à leur décharge que les gangsters du coin ont réquisitionné tous les chalumeaux, occasionnant un sacré retard dans l’entretien des tuyauteries et des soudures difficiles en fin de mois. Le musicien ne désespère pas, il existe certainement un moyen de déboucher l’instrument. Le pavillon est obstrué par un corps étranger de provenance inconnue. Cela ressemble à un gros champignon. Aurait-il poussé là mystérieusement en l’espace d’une nuit ? En faisant coulisser un fil de fer par l’embouchure, il doit être possible d’éjecter l’intrus. Après quelques essais, il faut se rendre à l’évidence, tout cela coulisse très mal, n’est pas trombone qui veut. Abrégeons cette journée passée en d’infructueuses tentatives pour se débarrasser du problème et gagnons le soir sur un trottoir de Chicago où notre homme, la mort dans l’âme, se rend à l’Émeri, son club à l’ambiance abrasive, en pensant que jouer de la trompette n’offre déjà pas grands débouchés, mais alors là !… Alors là rien du tout ! Parce que le patron, qui commençait à se fatiguer de l’exubérance stylistique du trompettiste, est bien content de l’entendre mettre la sourdine. Cette nouvelle sonorité un peu étouffée, aux accents enjôleurs, ramène les clients vers le bar où les entraîneuses attendent de pied ferme. Les rires fusent, les larmes perlent, les biftons pleuvent, la trompette bouchée à l’Émeri est un succès.
La contribution du peuple noir au perfectionnement de la trompette ne s’arrêta pas là. Nombreuses furent les innovations qu’il serait fastidieux d’énumérer toutes. Le temps nous est précieux et dans l’espoir d’en gagner un peu, nous nous limiterons au cas de ce géomètre qui prétendait mesurer avec précision les distances entre les êtres. Il avait découvert que les personnes insensibles à son jeu de trompette renvoyaient les ondes sonores vers leur origine, transformant ainsi l’instrument en un radar correct qui lui permettait d’évaluer ce qui le séparait d’eux. Cette prise de conscience n’avait d’autre but que de réduire les miles entre les auditeurs et sa musique, elle déboucha sur un vaste projet de rapprochement qui connut son heure de gloire sous le nom de miles device.
Et voilà que tout en conférant nous nous sommes laissés porter par le courant, le raclement de la pirogue contre le débarcadère nous prévient que notre voyage est terminé. Nous voici revenu dans ce bel aujourd’hui où la trompette prospère, youp la boum ! La java s'étrangle, le jazz lui noue garrot. Qu’il soit à pipe et moustache ou à joint et tignasse, qu’il soit pantouflard ou illuminé, de Louis Armstrong à Don Cherry, l’amateur se repasse sans fin les enregistrements mythiques. L’instrument aime aussi à s’évader de ce carcan culturel qui l’enserra une bonne partie du siècle écoulé. Il se plait à infiltrer les accords mineurs du rock de ce ton mélancolique du cuivre qui patine la musique des Tindersticks. De son côté, l'électronique la nique, la mixe et la remixe d’excellente façon et souvent, dans les raves, on ne piétine pas bêtement les betteraves.
N’en croyez pas pour autant que la trompette ne soit devenu rien d’autre qu’un banal instrument de musique. Sa fonction première lui échoit toujours : il y a tant de brèches à percer dans les murs pour y installer des fenêtres de tolérance, des baies vitrées de justice, des lucarnes de compassion, des meurtrières de vigilance et quelques vasistas de schadenfreude que je me défoule. Quant à l’ancêtre la trompe, elle a pris sa retraite depuis longtemps. Les immeubles d’aujourd’hui s’éradiquent à l’explosif, voire à l’avion de ligne bourré de passagers. À ce propos, nous nous apprêtons à fêter le dixième anniversaire de la réalisation de Ground Zero qui fut, ne l'oublions pas, le premier happening géant organisé par un collectif musulman. Les artistes d'Al-Qaida se convertissaient enfin aux pratiques de l'art contemporain occidental, surpassant d'un coup fumant les pétards mouillés du mouvement Fluxus et les pianos en chute libre de Dali. Il était plus que temps. Persister dans l'arabesque tapissière et la calligraphie de mosquée leur aurait condamné à jamais les portes de l'avant-garde.
Note : Les bricoleurs suffisamment expérimentés désirant se lancer dans la réalisation de rails en mou de veau, sont vivement encouragés à consulter l’excellent ouvrage Impressions d'Afrique de Raymond Roussel, disponible s’il en reste aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Aux fins de mieux les aiguiller parmi les innombrables rayonnages des librairies, signalons le beau rouge cerise de la couverture, si toutefois dans quelque échoppe trop ensoleillée le dos ne se soit métamorphosé en un orange fadasse. Ce qui est arrivé à mon exemplaire de Locus solus, du même auteur et dans la même collection.
Ce n’est pas sans à propos si nous évoquons la perfide Albion puisque nous allons réemprunter notre pirogue express pour dévaler la grande chute des siècles afin de nous débarquer en aval vers le XIIème du côté de Nottingham. En ces temps héroïques, un fantasque Saxon menait une guerre de résistance contre les abus de l’occupant normand. Ce redresseur de torts se faisait appeler Robin des Bois, une ruse pour tromper l’ennemi car son vrai nom était Robin des Cuivres. Opérant depuis un camp retranché au cœur de la forêt de Sherwood, cet homme et sa bande écumaient la région, volant aux riches pour redonner aux pauvres. Afin de s’assurer un minimum de succès dans leur entreprise, ils disposaient d’une arme redoutable : la trompette. On avait découvert depuis longtemps que cet instrument pouvait percer bien autre chose que les murs. Inoffensive sur les surfaces molles qui en absorbaient les ondes sonores, elle se révélait terriblement efficace contre les cœurs des Normands aussi durs que la pierre. Il ne faisait pas bon pour ces riches affameurs, collecteurs d’impôts et shérifs, s’aventurer sous la ramée au risque de tomber sur une embuscade au détour d’un chemin forestier. C’est pourquoi les convois normands étaient fort pressés de traverser la forêt de Sherwood. Ils appuyaient sur le champignon, obsédés par les trompettes de la mort. Les forces s’équilibrèrent lorsque les Normands eurent l’idée de garnir leurs boucliers avec du mou de veau annihilant les effets des ondes sonores. Ce trait de génie leur fut soufflé par un certain Russell ou Roussel, artisan tripier de son état, qui voyait là une bonne occasion de se débarrasser à bon compte d’un stock d’invendus. Un de ses descendants reprit le procédé pour l’adapter aux voies ferrées, entamant un lent processus de ramollissement des chemins de fer britanniques. On vit même quelques seigneurs s’équiper d’armures complètes en mou de veau. Ces espèces de poitrines farcies dégageaient une odeur pestilentielle sur les champs de bataille, leur donnant un avantage certain sur l’ennemi. Les Saxons suffocants avaient bien du mal à jouer de l’instrument fatal tout en se pinçant l’appendice nasal. Ceux qui l’avaient suffisamment retroussé y parvenaient mieux que les autres. L’expression "avoir le nez en trompette" nous est restée de cette époque. Raconter le dénouement de ces affrontements prendrait le temps qu'il faut pour lire un roman que je n'ai pas envie d'écrire. Pour faire court, l’avènement vers la fin du Moyen-Age de la poudre à canon entraîna une rapide extinction de la trompette en tant qu’arme, mais l’instrument avait plus d’une corde à son arc.
On dit que la musique adoucit les mœurs bien qu’il soit possible de répertorier de notables exceptions à cet adage, comme les fanfares militaires et les chants des supporters sportifs. La trompette se recycla donc dans l’attendrissement des cœurs, une activité plus pacifique que sa précédente vocation d’éclatement des organes. Elle était une arme blanche, elle devint un outil noir. La guitare d’ouvrier agricole ayant totalement exprimé le peu de jus qui restait dans le blues, la trompette prit le relais avec le jazz, implacable machine identitaire offrant au peuple afro-américain une musique classique comme arrière-plan à ses combats. Chaque fois qu’un gars avait rêvé la nuit dernière d’un monde plus juste où les noirs avaient leur place, on croyait entendre comme émanant du songe, bande sonore de sa vision, de mélancoliques couacs perpétrés par des joues d’ébène se gonflant et se dégonflant tel le soufflet de la forge et le crapaud-buffle réunis.
Attardons-nous dans la vie d’un de ces musiciens inventifs dont l’Histoire ingrate n’a pas retenu le nom. Amarrons solidement la pirogue et utilisons l’indicatif présent, à la grande joie des lecteurs que l’imparfait révulse, que le passé simple horripile. Le trompettiste habite un meublé aux murs défraîchis, sous les combles. Chaque soir, il traverse le magasin de farces et attrapes du rez-de-chaussée pour rejoindre le club minable qui lui permet de survivre en s’époumonant sur sa compagne de métal. La vie est dure à Chicago pendant la Prohibition mais il essaie de tenir le coup sans trop penser au lendemain, et le lendemain se pointe fatalement avec une de ses vacheries dont il a le secret. Un mauvais matin après ses ablutions sur une faïence jaunie auprès d’un robinet rouillé, il découvre sa trompette bouchée. Le drame n’est pas là où vous pensez, l’homme n’est pas fauché au point. Ses maigres économies lui permettraient tout juste de s’enquérir d’un plombier s’il y en avait un de disponible. Par malheur, les représentants de cette profession semblent aussi débordés que les baignoires qu’ils négligent. Il faut signaler à leur décharge que les gangsters du coin ont réquisitionné tous les chalumeaux, occasionnant un sacré retard dans l’entretien des tuyauteries et des soudures difficiles en fin de mois. Le musicien ne désespère pas, il existe certainement un moyen de déboucher l’instrument. Le pavillon est obstrué par un corps étranger de provenance inconnue. Cela ressemble à un gros champignon. Aurait-il poussé là mystérieusement en l’espace d’une nuit ? En faisant coulisser un fil de fer par l’embouchure, il doit être possible d’éjecter l’intrus. Après quelques essais, il faut se rendre à l’évidence, tout cela coulisse très mal, n’est pas trombone qui veut. Abrégeons cette journée passée en d’infructueuses tentatives pour se débarrasser du problème et gagnons le soir sur un trottoir de Chicago où notre homme, la mort dans l’âme, se rend à l’Émeri, son club à l’ambiance abrasive, en pensant que jouer de la trompette n’offre déjà pas grands débouchés, mais alors là !… Alors là rien du tout ! Parce que le patron, qui commençait à se fatiguer de l’exubérance stylistique du trompettiste, est bien content de l’entendre mettre la sourdine. Cette nouvelle sonorité un peu étouffée, aux accents enjôleurs, ramène les clients vers le bar où les entraîneuses attendent de pied ferme. Les rires fusent, les larmes perlent, les biftons pleuvent, la trompette bouchée à l’Émeri est un succès.
La contribution du peuple noir au perfectionnement de la trompette ne s’arrêta pas là. Nombreuses furent les innovations qu’il serait fastidieux d’énumérer toutes. Le temps nous est précieux et dans l’espoir d’en gagner un peu, nous nous limiterons au cas de ce géomètre qui prétendait mesurer avec précision les distances entre les êtres. Il avait découvert que les personnes insensibles à son jeu de trompette renvoyaient les ondes sonores vers leur origine, transformant ainsi l’instrument en un radar correct qui lui permettait d’évaluer ce qui le séparait d’eux. Cette prise de conscience n’avait d’autre but que de réduire les miles entre les auditeurs et sa musique, elle déboucha sur un vaste projet de rapprochement qui connut son heure de gloire sous le nom de miles device.
Et voilà que tout en conférant nous nous sommes laissés porter par le courant, le raclement de la pirogue contre le débarcadère nous prévient que notre voyage est terminé. Nous voici revenu dans ce bel aujourd’hui où la trompette prospère, youp la boum ! La java s'étrangle, le jazz lui noue garrot. Qu’il soit à pipe et moustache ou à joint et tignasse, qu’il soit pantouflard ou illuminé, de Louis Armstrong à Don Cherry, l’amateur se repasse sans fin les enregistrements mythiques. L’instrument aime aussi à s’évader de ce carcan culturel qui l’enserra une bonne partie du siècle écoulé. Il se plait à infiltrer les accords mineurs du rock de ce ton mélancolique du cuivre qui patine la musique des Tindersticks. De son côté, l'électronique la nique, la mixe et la remixe d’excellente façon et souvent, dans les raves, on ne piétine pas bêtement les betteraves.
N’en croyez pas pour autant que la trompette ne soit devenu rien d’autre qu’un banal instrument de musique. Sa fonction première lui échoit toujours : il y a tant de brèches à percer dans les murs pour y installer des fenêtres de tolérance, des baies vitrées de justice, des lucarnes de compassion, des meurtrières de vigilance et quelques vasistas de schadenfreude que je me défoule. Quant à l’ancêtre la trompe, elle a pris sa retraite depuis longtemps. Les immeubles d’aujourd’hui s’éradiquent à l’explosif, voire à l’avion de ligne bourré de passagers. À ce propos, nous nous apprêtons à fêter le dixième anniversaire de la réalisation de Ground Zero qui fut, ne l'oublions pas, le premier happening géant organisé par un collectif musulman. Les artistes d'Al-Qaida se convertissaient enfin aux pratiques de l'art contemporain occidental, surpassant d'un coup fumant les pétards mouillés du mouvement Fluxus et les pianos en chute libre de Dali. Il était plus que temps. Persister dans l'arabesque tapissière et la calligraphie de mosquée leur aurait condamné à jamais les portes de l'avant-garde.
Note : Les bricoleurs suffisamment expérimentés désirant se lancer dans la réalisation de rails en mou de veau, sont vivement encouragés à consulter l’excellent ouvrage Impressions d'Afrique de Raymond Roussel, disponible s’il en reste aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Aux fins de mieux les aiguiller parmi les innombrables rayonnages des librairies, signalons le beau rouge cerise de la couverture, si toutefois dans quelque échoppe trop ensoleillée le dos ne se soit métamorphosé en un orange fadasse. Ce qui est arrivé à mon exemplaire de Locus solus, du même auteur et dans la même collection.

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