le voyage vers ici tient à remercier lazarus pit music pour cet échange de liens très bondage, un sacré bond d'âge, un saut par-dessus l'anorak anorexique aussi maigre que les ficelles qui le maintiennent bien tendu d'un bord à l'autre du gouffre des générations. En 1967, tu n'étais pas né, mon fils, et Buck 65 non plus. Moi, j'avais 9 ans, j'étais trop jeune pour apprécier le Velvet Underground que n'écoutait pas mon père qui avait 45 ans et préférait André Verchuren, le con, mais c'était son droit. Le seul grand-père que j'ai connu n'aimait pas la musique, ça lui agressait les oreilles. Il ne lisait que l'Almanach Vermot et le Courrier de la Mayenne, ce qui laisse présumer qu'il n'aurait pas plus apprécié la Venus im Pelz de ce passionnant dégénéré vicelard de Leopold von Sacher-Masoch. Pour autant, je ne peux pas dire que mes ancêtres aient loupé beaucoup de trains en marche puisqu'ils ne sont jamais entrés dans les bonnes gares. Aujourd'hui, j'essaie modestement de ne pas commettre les mêmes crimes d'ignorance crasse qui entacheraient mon pardessus grand ouvert devant les maternelles du savoir. Je me tiens au courant, parfois survolté. Je me tiens aussi à la main courante quand je faiblis dans l'escalier de ton blog, quand la marche est trop haute et que je lève le pied alors que je devrais mieux lever le pied. Comme tu le vois, rien n'est simple dans cette affaire de degrés, de forces, de mise à niveau. J'évite aussi les leurres, les attrape-nigauds, les pièges culturels que sont les passages à niveau où les trains passent si vite qu'on finirait déchiqueté sur la voie à vouloir les attraper, entraîné sur des centaines de faux maîtres. Aussi, je m'entraîne à les reconnaître ceux-là, et à connaître les vrais, pas l'ivraie mais l'ivresse du pur grain, du gratin, et je progresse, je progresse...
................................décrire, décrier, écrire, crier, cirer, rire, ire domum.
jeudi 17 mai 2012
Buck in Furs (merci à lazarus pit music)
lundi 2 janvier 2012
Treize à la douzaine
0122 : Aulus Platorius Nepos, gouverneur de la Bretagne romaine, est chargé de la construction du mur d'Hadrien marquant la limite septentrionale de l'Empire Romain. Sous le prétexte de contenir les Pictes, il empêche en fait l'accès vers le sud aux tribus de Néandertaliens.
0212 : Fondation sous la Calédonie du Royaume des Grottes du Mammouth par Ur-Oorrk qui se proclame empereur souterrain des Néandertaliens, après la mort de son rival Ur-Aarghh.
0221 : Les Néandertaliens, ayant creusé jusqu'à la Manche et n'aimant pas l'eau, renoncent à l'Europe. Ur-Oorrk propose d'étendre le réseau de galeries sous la future Angleterre.
1022 : Knut le Grand lance une expédition secrète sous l'Angleterre contre les Néandertaliens affaiblis. Il assiège et fait inonder les Grandes Cavernes, croyant ainsi anéantir les derniers représentants de l'espèce.
1202 : Arthur Ier et sa sœur sont faits prisonniers à Mirebeau par un seigneur normand à la solde de Jean sans Terre. Parmi la domesticité du duc de Bretagne, on découvre une famille fort laide et excessivement trapue.
1220 : La dernière famille de Néandertaliens s'installe à Locmariaquer, faisant profil bas pendant des siècles.
2021 : Le transgenre Marin Le Pen, empereur de la France Élargie et leader du Front Écologique Européen, ordonne l'internement des derniers amateurs de fioul dans les camps du Frioul. Les accros au gaz sont dirigés à leur tour vers les centres de tri sélectif de Graz en Styrie.
2102 : Le président mondial Google LXVII refuse la dernière mise à jour. La noosphère plante côté jardin et 45 milliards de consciences-bulbes sont effacées. Parmi les disparus, on dénombre le pape virtuel Pie III,XV qui venait tout juste de se faire arrondir à la décimale supérieure.
2120 : Restructuration complète des dernières consciences à taux organique dominant. La viande et les os sont proposés aux exocarnivores cynomorphes de Pluton contre la restitution des sondes Voyager et des baballes.
2120 : Restructuration complète des dernières consciences à taux organique dominant. La viande et les os sont proposés aux exocarnivores cynomorphes de Pluton contre la restitution des sondes Voyager et des baballes.
2201 : Première incursion des Massacreurs Creux par les minis trous noirs du Galaxy-Golf d'Andromède. Janvier, Avril et le Lundi de Pentecôte sont engloutis.
2210 : Évacuation de l'année entière vers 2210 bis par mesure de sécurité. Le transfert échoue. Des débris menstruels réapparaissent en 2012, semant la panique parmi la population locale en déréglant les horaires des trains et les hormones sexuelles.
samedi 17 décembre 2011
Foutre les boules, prendre les rennes
Écrire un conte de Noël n'est pas un acte confortable permettant de se vautrer au centre du canapé fictionnel. Nous en sommes réduits très vite aux extrémités, deux strapontins opposés où nous ferons attention à nos fesses. D'un côté, le conte édifiant et neuneu pondu par un descendant de Dickens qui n'a jamais entendu parler des deux guerres mondiales qui ont ravagé la littérature et tout le reste. De l'autre, une tentative rock'n'roll, immorale et très surfaite d'épouvanter le bourgeois et la grand-mère avec du sang, du sperme et 250 grammes de crottes de nez. N'arrivant pas à me décider où m'asseoir, j'ai voulu naviguer de l'un à l'autre comme un faux cul pensant ainsi satisfaire les différentes sensibilités des lecteurs, mêlant noblesse et crapulerie dans les motivations de mes personnages, niaiseries et subtilités dans leurs propos, platitude et controverse dans leurs comportements. J'espère avoir réussi mon affaire sans trop de maladresses, n'endommageant pas les ressorts de l'histoire, ni ceux du canapé. Une toute dernière chose avant de lâcher dans le texte la meute des lecteurs, je veux dédier ce truc au regretté Thomas Disch, auteur du Vaillant petit grille-pain, nouvelle que j'ai découverte avec ravissement en 1981 et qui a fait son petit bonhomme de chemin à l'intérieur de ma tête jusqu'à m'inspirer un beau jour...
...La Nuit des Instruments
Dans l’atelier d’un bricoleur du dimanche vivait une scie égoïne. Elle y avait son emplacement soigneusement délimité au crayon gras sur un panneau de contreplaqué. Deux clous dorés la maintenaient en position à la gauche d’un grand té métallique. De l’autre côté de ce christ en croix, un tournevis cruciforme occupait la place du bon larron. Tout ce Golgotha de ferraille trônait au-dessus d’un établi surchargé où l’égoïne effectuait des séjours irréguliers. Des travaux de découpes grossières alternaient avec des périodes de coupes sombres où son manque de droiture la remisait aux clous. Après cette carrière en dents de scie, elle aurait pu aspirer à une retraite heureuse, se gardant de la rouille, si le démon de la musique ne l’avait saisie à bras-le-corps. Au cours d’une crise de rangement dont il était friand chaque automne, le maître des lieux l’avait laissée choir malencontreusement sur la caisse à outils entrebâillée où somnolait un marteau.
Que le poète qui s’inquiète de savoir si les objets inanimés ont une lame se rassure, la scie en possédait une de bonne facture et qui vibra de mélodieuse façon quand elle rencontra la tête d’acier trempé du marteau. Un long vibrato doucereux comme du miel de paradis envahit l’atelier, se faufilant parmi les étagères et les rangements, pénétrant les outils d’une suave mélancolie qui ramollit la clé à molette et tourneboula les tournevis. Le marteau, douillettement installé dans son compartiment de tôle sur un lit de boulons, fut brutalement tiré de sa sieste et ne l’entendit pas de cette oreille quand elle lui déclara tout de go : « Je veux devenir musicienne ! ». Habitué à frapper les esprits par des répliques percutantes, l’outil resta interdit, surpris par cette dégringolade inopinée et stupéfait de cette requête incongrue. Il ne pouvait décemment la traiter de complètement marteau sans pratiquer une désagréable forme d’autocritique par personne interposée. Pour le coup, il se rabattit sur un médiocre « C’est ça, et moi je serai un requin-marteau du show biz, et je t’en ferai baver ! ».
Dès lors, la scie n’eut de cesse de mettre son projet à exécution. Il lui fallait quitter au plus vite cet atelier sinistre qui sentait le renfermé. Il n’était pas question qu’elle y finit sa vie à se morfondre, tournant en rond comme la scie circulaire qu’elle n’était pas. Son talent se devait d’éclater au grand jour et dans les plus brefs délais. Le tournevis cruciforme tenta bien de la décourager, arguant des risques nombreux qu’il y avait à courir les chemins en quête d’une hypothétique gloire. Il ne comprenait guère ce genre d’envie, lui qui coulait des jours heureux avec une charmante vis Parker dont il connaissait la fente par cœur. Tous les arguments frileux propres aux pratiquants de son espèce y passèrent : Avec des scies, on mettrait Paris en attelles ! À trop vouloir franchir les obstacles, on risque la chute et maintes fois scie sauteuse finit en scie à bûches ! De mèche avec lui, la perceuse jalouse qui maîtrisait assez bien la percussion mais trop poltronne pour arriver à percer dans la musique, en rajouta hypocritement : Les fêtes approchaient, pourquoi ne pas rester et dispenser les fruits de son talent aux outils réjouis pendant la veillée de Noël au lieu de se comporter comme une égoïne égoïste. Rien n’y fit, tout ceci passa pour des platitudes plutôt dignes d’un tournevis plat et la scie s’enfuit un beau matin de décembre après avoir scié la porte de l’atelier.
La neige immaculée recouvrait toute la campagne et l’égoïne claquait des dents en pensant qu’il serait bien pratique de pouvoir déchirer un petit bout du grand manteau blanc de l’hiver afin de s’en couvrir. Elle progressait malaisément le long de la nationale qui menait à la ville, craignant de la part des voitures les éclaboussures qui la feraient rouiller, abîmant sa précieuse lame. Les automobilistes devaient la trouver bien dépourvue sans même un baluchon qu’on voit si souvent à l’épaule des routards. S’ils avaient réfléchi un tout petit peu au lieu d’avaler bêtement les kilomètres, ils auraient compris qu’une scie se nourrissant exclusivement de copeaux n’a que faire d’un bagage quand il lui suffit d’aller mordre à belles dents dans le premier morceau de bois venu. En revanche, si les conducteurs s’étaient vraiment creusé la cervelle, ils en auraient déduit qu’un baluchon n’est jamais inutile ne serait-ce que pour transporter un bidon d’antirouille. Mais la scie n’était pas si prévoyante, partie sur un coup de tête, elle avait oublié ses affaires de toilette.
Le soleil bas sur l’horizon perçait timidement la grisaille aux alentours de midi. La scie, fourbue d’avoir marché depuis le matin, ressentit une petite faim. Apercevant une forêt de sapins au-delà d’un vallon, elle décida de s’y rendre afin de se restaurer. À mesure qu’elle se rapprochait des arbres, des vrombissements de plus en plus forts lui parvenaient. Le même bruit se répétait régulièrement, un moteur pétaradait et s’enflait rapidement avant de se calmer à nouveau et l’on entendait alors un bref craquement suivi d’un froufrou de branchages. En pénétrant dans la forêt, l’égoïne découvrit une tronçonneuse en plein travail. L’engin, un splendide Husqvarna, coupa son moteur quand il l’aperçut.
-Et toi là-bas ! Qu’est-ce que tu fiches par ici ! L’accès du chantier est réservé au personnel autorisé, c’est-à-dire moi et moi seul !
-Je me demandais juste si vous m’autoriseriez à manger quelques copeaux ? Je suis morte de faim !
-Non mais sans blague, c’est pas les restos du cœur ici !
-S’il vous plait ! Je n’ai pas d’argent mais je vous aiderai à couper les sapins !
-Allez t’as de la chance que Noël approche ! Je ne te demanderai rien, il faut bien s’entraider entre scies ! Tu n’as qu’à t’occuper de ce sapin là, il est trop biscornu pour être livré en ville ! Personne n’en voudra pour le réveillon !
La scie ne fit pas prier et se jeta sur l’arbre difforme. Pendant que l’héroïne de cette histoire est occupée avec sa salade de verdure, l’Auteur aimerait s’entretenir avec le Lecteur d’un point délicat de grammaire. La plupart des scies comme l’égoïne et la tronçonneuse partagent avec la girafe l’utilisation de l’article féminin. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de mâles parmi ces espèces. Nous sommes en effet trop habitués à manier une langue où le masculin domine et à l’inverse, savoir que bien des hippopotames et des butors sont des femelles n’étonne absolument personne. Pour dissiper toute équivoque, l’Auteur tient donc à préciser que l’égoïne est une fille tandis que la tronçonneuse est un garçon. Il ne restait pas grand chose du petit sapin biscornu après que la scie se fut sustentée. Tout en grognant d’aise, elle émit un rot très musical qui mit la puce à l’oreille de la tronçonneuse.
-Ta lame a beau être un peu rouillée, tu ne sonnes pas mal pour une simple égoïne ! Ne serais-tu pas un de ces fichus outils qui rêvent de monter sur les planches ?
-Je me suis enfuie d’un atelier pour devenir musicienne !
-Eh bien j’espère que ta fugue finira en fugue de Bach !
La scie se sentant en confiance lui raconta son aventure. Pendant qu’elle s’épanchait, la tronçonneuse se rapprochait imperceptiblement d’elle, millimètre par millimètre, jusqu’à ce que sa grosse lame à chaîne se retrouva tout contre la sienne. Abondant dans son sens pour mieux la séduire, la tronçonneuse lui avoua qu’elle-même à ses moments perdus ne dédaignait pas composer quelques chansons. La scie, intéressée, lui demanda d’en interpréter une, espérant du coup que l’engin arrêterait de la coller et reprendrait une distance convenant mieux à d’honnêtes outils. Voici donc le Blues du Sapin accompagné par les rugissements en douze mesures d’un moteur deux-temps :« Comme les ampoules qui vacillent quand l’EDF nous abandonne,
Le sapin a les boules qui scintillent d’éclats brefs puis monotones.
Il s’ennuie sous les guirlandes et voudrait passer les fêtes
À faire du ski en Finlande ou manger une raclette.
Ce n’est certes pas un cadeau d’être coupé de ses racines
Planté inerte tel un fagot dans le gravier d’une bassine.
Cette année, progrès de la science, nous avons un étrier métallique
Où caler le pied en souffrance du supplicié électrique.
Voici l'ennui vaincu en mettant le pied à l’étrier. »
En écoutant ce blues mélancolique, l’égoïne comprit qu’elle avait à faire à un être d’une grande sensibilité qui comprenait parfaitement les arbres qu'il assassinait. Mais quand il proposa de lui dérouiller sa lame d’une giclée d’huile moteur, elle s’enfuit à travers bois, peu désireuse de goûter les fluides d’un dépravé qui posait, à des fins publicitaires, dans les bras de filles plus ou moins dénudées.Les magasins regorgeaient de jouets et de confiseries débordants des vitrines décorées. Des flocons de neige papillonnaient parmi les guirlandes, se mêlant au décor enchanteur. La scie errait dans les rues de la ville en liesse, n’ayant aucune idée de la façon dont s’y prendre pour devenir musicienne. Depuis qu’elle avait quitté ses clous dorés, le désappointement n’avait fait que grandir, furtif d’abord, au coin de la pensée, puis s’installant petit à petit, grignotant l’esprit jusqu’à occuper maintenant toute la place. La rouille avait progressé de même sur sa lame, ternissant le métal au point qu’elle ne pouvait plus s’y mirer et encore moins en tirer une note audible. Était-elle condamnée à vagabonder ainsi éternellement, se nourrissant aux poubelles de sciure pourrie d’asticots, recherchant les cageots moisis aux portes des arrière-boutiques, allant jusqu’à mordre les pieds des bancs dans les jardins publics ? Servirait-elle d’exemple pour l’édification de la jeunesse ? Les passants hautains sermonnant leurs progénitures : Voilà comment peut finir un chemin de scie en chemin de croix ! Dieu merci, nous touchons du bois !
Au gré de ses ruminations, l’égoïne remontait une rue commerçante quand elle se trouva à la hauteur d’un bien curieux orphéon. Un orchestre des plus hétéroclites jouait l’immortel succès de Tino Rossi. Petit Papa Noël était massacré par l’accouplement monstrueux d’un piano de cuisine avec un clavier d’ordinateur. Une attache-trombone assurait la partie rythmique en frappant alternativement une cloche à fromage et un triangle rectangle qui tintaient comme un glas un jour de brouillard. L’ensemble dégageait un tel air de fausseté et de décrépitude que les passants s’enfuyaient en hurlant et bien rares étaient les téméraires qui osaient s’approcher pour jeter ne serait-ce qu’un bouton de culotte dans la timbale en fer blanc placée devant cet orchestre d’incapables. Tout le temps que dura ce concert, la scie qui s’était arrêtée pour les écouter, ne cessa de grincer des dents tant l’horreur de cette musique lui glaçait la lame. Mais en même temps, elle éprouvait de la pitié pour ces objets dénaturés dont elle devinait le problème, pressentant chez eux une fraternité qu’il serait bon de cultiver. Lorsque se figea l’horreur remplacée par un silence salvateur, le trombone s’avança vers elle et prit la parole :
-J’espère que tu n’as pas apprécié notre interprétation sinon cela voudrait dire que tu ne connais rien à la musique. Auquel cas nous n’aurions plus rien à nous dire !
-De peur de vous blesser, je n’osais vous signifier combien c’était immonde, mais puisque vous insistez…je n’ai jamais rien entendu d’aussi affligeant ! Pourquoi persistez-vous à enlaidir le monde si vous êtes conscient de cela ? Vous ne pensez tout de même pas vous améliorer, rendus à ce point ?
-Une puissante pulsion nous pousse sans cesse à jouer. Nous n’y pouvons rien, c’est plus fort que nous. Pour mieux nous comprendre, permets-moi de te raconter notre histoire. Nous sommes des objets en marge que les spécialistes nomment transfonctionnels.
-Je ne connais pas ce terme. Qu’est-ce que cela veut dire ?
-À l’instar des transsexuels qui veulent changer de sexe, nous voulons changer de fonction. Il y a beaucoup plus d’objets dans ce cas que le monde veut bien le reconnaître, surtout si l’on considère qu’à côté des sexes qui ne sont que deux, les fonctions sont multiples. La déviation semble toujours provoquée par des homonymies de vocabulaire et des glissements de sens comme si un dieu rigoleur se jouait constamment de nous en savonnant les pentes de la sémantique. Telle clé qui se tenait tranquille dans sa serrure, subitement veut résoudre les mystères. Tel bouquet garni se prend soudain pour les crevettes qu’il est censé aromatiser. D’autres sont marqués depuis la naissance, j’ai connu un violon qui n’a jamais restitué une note, il les emprisonnait derrière ses cordes comme de vulgaires malfaiteurs.
-Tu me cites des cas où n’interviennent pas que des objets. Cela arrive donc aussi à des concepts, des constructions et des animaux ?
-Oui, ainsi qu’à des plantes, des idées et des sentiments. Le triangle qui est avec nous est par exemple une pure vue de l’esprit, un concept mathématique mystérieusement échappé d’un manuel de géométrie.
-Ce qui arrive à toutes ces choses est terrible à côté de mes petits ennuis. Elles doivent se sentir bien isolées !
-Avec l’expérience, les transfonctionnels se sont organisés en différentes corporations respectant leurs affinités. Notre petit groupe est composé de futurs instruments de musique. Le rêve de chacun d’entre nous est de se faire poser des implants afin de pouvoir jouer correctement, mais l’opération coûte d’autant plus cher que la transformation est importante. Moi par exemple, j’ai besoin d’une mutation radicale pour être considéré comme un trombone à coulisse, c’est aussi le cas du piano. Alors que chez toi, il suffit de modifier ta lame pour que tu deviennes une véritable scie musicale. Je suis même certain que tu ne sonnes déjà pas si mal comme tu es. Ai-je vu juste ?
-Si ma lame était en meilleur état, je te donnerais raison, mais j’ai honte de me plaindre après ce que tu viens de raconter. Puis-je me joindre à vous et faire quelque chose ?
-Tu apporteras un peu de mieux à l’orchestre, j’en suis certain ! Mais viens donc que je te présente aux autres ! Voici notre piano qui a passé sa jeunesse comme fourneau de cuisine dans un grand restaurant. Après avoir préparé tant de petits plats, le voici à son tour piano préparé par l'entremise du clavier d’ordinateur. À eux deux, ils arrivent à produire un cliquetis acceptable pour un insecte mélomane. La cloche à fromage nous vient de Normandie et c’est en découvrant le carillon de la cathédrale de Lisieux qu’elle a laissé derrière elle les odeurs de livarot pour celle de la sainteté. Elle résonne comme elle peut quand je la frappe et c’est cent fois mieux que le triangle rectangle qui, n’étant qu’une abstraction, émet trois fois rien. C’est un cas désespéré qui fait semblant d’y croire. Je n’oublie pas notre timbale en fer blanc qui après une terne carrière de quart de soldat recherche maintenant le quart de ton et nous sert à récolter la monnaie. Je termine par moi, attache-trombone, qui rassemblai pas mal de documentation dans un bureau d’études avant que de filer en coulisses. Je pense avoir fait le tour, alors bienvenue !
La nuit de Noël tirait à sa fin. Les derniers fêtards, qui avaient préféré le rapatriement fastidieux au bed and breakfast douillet des familles, rentraient chez eux, titubant sur les trottoirs enneigés. Aux murs des bâtisses, fenêtres et lucarnes s’éteignaient une à une comme les étoiles au petit jour. Chez les ventres distendus à la dinde et au foie gras, on soufflait les bougies d’une haleine de cognac, on tirait les chasses d’eau, on tapotait les oreillers. Aucun dormeur n’aura eu une pensée, ou alors très fugitive, pour le pauvre orchestre qui avait passé la soirée à jouer les classiques de Noël, mu par un élan cruel, un désir insatiable laissant les musiciens hagards et épuisés. Ils marchaient à la queue leu leu en quête d’un endroit où finir la nuit. L’égoïne menait l’étrange procession, couverte des guirlandes que les sapins épouvantés lui laissaient en offrande. Cette scie à ruban guidait sa troupe défaite comme un général décoré, vaincue mais déterminée. Il ne leur fallait pas s’endormir tant qu’ils n’auraient pas trouvé un refuge. Les dangers de la rue, surtout à ces heures reculées, n’étaient pas inexistants. Les brocanteurs des pays de l’est rôdaient à bord de leurs camionnettes béantes, guettant les objets en transit. Un malheur supplémentaire pouvait s’ajouter brusquement à leur déchéance et ils seraient alors vendus et prostitués à des bricoleurs peu scrupuleux, abusant d’eux en les transformant en pieds de lampes et en objets d’art contemporain. À moins que leur aspect peu reluisant les condamna à moisir éternellement aux étalages des puces parmi les séries de casseroles et les Séries Noires. Les flocons épais qui tombaient doucement se comportaient comme leurs rêves de musique, s’évanouissant dans le néant blanc et promis à un avenir de gadoue. Jamais ils ne rassembleraient la somme nécessaire à leurs opérations respectives. Le coût en était bien trop élevé pour être financé par de médiocres concerts des rues, bien qu’améliorés par le vibrato rouillé de l’égoïne. À la vérité, ils étaient bel et bien des objets aux aspirations décalées : des vessies qui se voulaient des lanternes.
Alors que la troupe longeait un immeuble aux volets clos qui abritait en son sein de béton des estomacs endormis, un paquet-cadeau gros comme une armoire à glace tomba du ciel, leur barrant la route. L’arrivée soudaine de cette énorme boîte dorée et rehaussée d’un ravissant nœud rouge fut suivie d’une bordée de jurons si grossiers qu’il conviendra de ne pas les répéter ici. Cela venait du toit, les objets eurent à peine le temps de lever les yeux qu’une échelle de corde se déroula vivement et s’arrêta à un bon mètre du trottoir. En descendit un personnage à la barbe blanche et au costume rouge que le dernier des abrutis aura déjà reconnu tant il était de saison. Le Père Noël éprouva quelques difficultés en abordant le mètre manquant et le piano de cuisine, très serviable, se proposa comme marchepied. Une fois ses deux bottes bien plantées sur la neige, il s’adressa à eux :
-Merci les amis ! Rien ne vaut le plancher des vaches ! Ce métier m’oblige une fois par an à le quitter et ce maudit cadeau qui ne rentrait pas par la cheminée m’aura au moins permis d’y revenir plutôt que prévu !
L’orchestre trouva le Père Noël assez sympathique, à l'exception de la cloche très bien documentée sur les immeubles de grande et moyenne hauteur tant religieux que laïques, qui trouvait déraisonnable et peu professionnel de confondre un conduit de ventilation mécanique avec une classique cheminée. Quand le vieil écarlate leur demanda ce qu’un lot de brocante dans leur genre pouvait bien fabriquer ici au beau milieu de la nuit, le trombone réitéra les explications qu’il avait déjà fournies à la scie dans l’après-midi. Cela lui allait bien de parler, c’était l’intellectuel du groupe qui avait tout appris dans les bureaux en épinglant le savoir. Le Père Noël parut fort intéressé par cette histoire de transfonctionnels et tint en échange à expliquer ses propres origines :-Cela va sans doute vous choquer mais le gentil barbu dispensateur de cadeaux que vous voyez là, n’a pas toujours été charmant avec les enfants. Il y a bien longtemps de cela en Angleterre, j’étais un professeur de violon réputé. À Londres où j’exerçais, les familles les plus prestigieuses me confiaient leurs enfants afin que leur fut enseigné les rudiments de cet art difficile qu’est la pratique d’un tel instrument. À mesure que passaient les années et que ma passion du violon était transmise avec plus ou moins de mal aux jeunes têtes de linottes, une autre passion sourdait en moi, inavouable mais irréductible, celle des jeunes corps qui maniaient l’instrument. Pendant les exercices, le mouvement d’archet d’un bras gracile suffisait à me mettre dans des états que je contenais à grand peine. Je jalousais le violon qui pouvait se nicher impunément au creux d’un épaule parfait sous un menton de satin. N’y tenant plus, je franchis le Rubicon séparant le désir de l’acte et les leçons se firent dorénavant sur mes genoux, les costumes des petits lords régulièrement abandonnés entre les pieds du tabouret. Ce qui devait arriver arriva, je fus trahi par une de mes victimes plus bavarde que les autres, qui sut dépasser la honte que je lui imposais en révélant l’ignominie à ses parents. La haute situation sociale de ces derniers ne permettait pas qu’un scandale pût éclater. M’évitant la prison, ils s’arrangèrent simplement de ruiner ma réputation auprès des autres familles et je me retrouvai bientôt sous les ponts, n’ayant pas d’autres compétences que l’enseignement désormais interdit du violon. Dans l’hypothèse où ils m’auraient dénoncé aux autorités, je doute qu’un juge m’eût condamné sévèrement. Les mœurs de l’époque étaient telles que deux homosexuels majeurs et consentants risquaient plus qu’un adulte fricotant avec des enfants dépourvus du moindre droit légitime. Ces maudites homonymies de vocabulaire qui vous pourchassent comme une malédiction m’étaient épargnées : le violeur au violon n’alla pas au violon. Je finis ma vie misérablement, rongé par le remords, non pas d’avoir eu ces penchants redoutables car je n’y pouvais grand-chose, mais de les avoir mis en pratique. Vous le savez aussi bien que moi, ceux-ci nous sont imposés sans que nous ayons la liberté d’en choisir de plus convenables mais quand ils s’avèrent néfastes pour la société, nous nous devons de les refouler au plus profond de nous-même ou pour le moins nous en accommoder sans nuire à personne. Ah, ce que je vous envie de ne désirer rien d’autre que la musique ! Lorsque vous l’aurez saisie, personne ne vous la retirera. Libre à vous de l'aimer comme cela vous chante ! Les petits enfants, ce n'est pas pareil, c'est très réglementé avec des bisous pas n’importe ou et pas par n'importe qui.
-J’espère que vous n’en avez jamais eu ! S'exclama le trombone indigné. Quelle image de père vous leur auriez ainsi donnée !
-Hélas si ! Mes préférences sexuelles ne m’avaient jamais détourné des femmes qui constituaient pour moi une excellente introduction aux activités de la pédophilie par leur douceur naturelle et leur peau de bébé. Comme tout homme respectable à l’époque, j’avais fondé une famille en compagnie d’une charmante personne qui m’avait donné deux beaux enfants. Tant que mes apprentis violonistes me satisfaisaient, je ne m’inquiétais guère de subvertir ma propre descendance. Mais quand je fus découvert et perdis mon emploi, vint le temps des privations et je ne résistai que quelques jours avant de me tourner vers mes deux garçonnets. C’est ainsi que mon épouse apprit à son tour ce que mes employeurs connaissaient déjà et, après mon travail, ce fut mon foyer que je dus quitter sous l’opprobre et le déshonneur. Mes fils ressortirent de cette aventure complètement chamboulés et traumatisés pour la vie. Bannissant à jamais de leur esprit et de leur corps toute idée de relations sexuelles avec qui que ce fut, ils vécurent chacun de leur côté en célibataires endurcis, de façon quasi-monacale. Ils adoptèrent une attitude de méfiance extrême à l’égard de l’être humain et des rapports qu’il entretient avec ses semblables. Soupçonnant tout, enquêtant et résolvant dans la foulée, ils développèrent des capacités de déductions d’une virtuosité exceptionnelle. Comme en ce monde tout est exploitable, et qu’ils n’en possédaient pas moins un sens aigu des affaires, ils mirent leurs dons au service de la société. L’un loua ses compétences au gouvernement britannique, constituant peu à peu une banque de données indispensable aux services secrets. Tandis que l’autre se prit au jeu de débarrasser le monde de sa pègre, vaste programme qu’il entreprit en compagnie d’un docteur en médecine. Ce dernier, qui préférait la plume au stéthoscope, coucha sur le papier nombre de ces enquêtes si palpitantes qu’elles constituent encore aujourd’hui une lecture appréciée des grands et des petits. Aussi, quand je glisse dans une pantoufle au pied du sapin un exemplaire des aventures de Sherlock Holmes, je ne peux m’empêcher de penser que je suis en quelque sorte responsable de l’existence de ces ouvrages. Qu’un cadeau de Noël, apportant de la joie à un enfant, ait pour origine tant d’horreurs faites à d’autres, me laisse perplexe quant au fonctionnement de l’univers, machinerie démente dont le bien est le moteur et le mal son carburant.
-Hélas si ! Mes préférences sexuelles ne m’avaient jamais détourné des femmes qui constituaient pour moi une excellente introduction aux activités de la pédophilie par leur douceur naturelle et leur peau de bébé. Comme tout homme respectable à l’époque, j’avais fondé une famille en compagnie d’une charmante personne qui m’avait donné deux beaux enfants. Tant que mes apprentis violonistes me satisfaisaient, je ne m’inquiétais guère de subvertir ma propre descendance. Mais quand je fus découvert et perdis mon emploi, vint le temps des privations et je ne résistai que quelques jours avant de me tourner vers mes deux garçonnets. C’est ainsi que mon épouse apprit à son tour ce que mes employeurs connaissaient déjà et, après mon travail, ce fut mon foyer que je dus quitter sous l’opprobre et le déshonneur. Mes fils ressortirent de cette aventure complètement chamboulés et traumatisés pour la vie. Bannissant à jamais de leur esprit et de leur corps toute idée de relations sexuelles avec qui que ce fut, ils vécurent chacun de leur côté en célibataires endurcis, de façon quasi-monacale. Ils adoptèrent une attitude de méfiance extrême à l’égard de l’être humain et des rapports qu’il entretient avec ses semblables. Soupçonnant tout, enquêtant et résolvant dans la foulée, ils développèrent des capacités de déductions d’une virtuosité exceptionnelle. Comme en ce monde tout est exploitable, et qu’ils n’en possédaient pas moins un sens aigu des affaires, ils mirent leurs dons au service de la société. L’un loua ses compétences au gouvernement britannique, constituant peu à peu une banque de données indispensable aux services secrets. Tandis que l’autre se prit au jeu de débarrasser le monde de sa pègre, vaste programme qu’il entreprit en compagnie d’un docteur en médecine. Ce dernier, qui préférait la plume au stéthoscope, coucha sur le papier nombre de ces enquêtes si palpitantes qu’elles constituent encore aujourd’hui une lecture appréciée des grands et des petits. Aussi, quand je glisse dans une pantoufle au pied du sapin un exemplaire des aventures de Sherlock Holmes, je ne peux m’empêcher de penser que je suis en quelque sorte responsable de l’existence de ces ouvrages. Qu’un cadeau de Noël, apportant de la joie à un enfant, ait pour origine tant d’horreurs faites à d’autres, me laisse perplexe quant au fonctionnement de l’univers, machinerie démente dont le bien est le moteur et le mal son carburant.
Par delà les flocons redoublant d’épaisseur, les yeux humides du Père Noël se perdaient dans le vague, en direction d’un monde révolu. Un monde où il avait commis d’épouvantables forfaits, il y avait bien longtemps, pendant l’enfance de son éternité.
-Tout ça ne nous dit pas comment vous êtes devenu le Père Noël ! Fit remarquer la scie qui prenait de plus en plus d’assurance au sein du groupe, jusqu’à devancer le trombone qui s’apprêtait à faire la même remarque.
-Patience, demoiselle ! J’y arrive ! Après ma mort, je fus transféré au paradis, Dieu ayant estimé que j’avais suffisamment regretté. Hélas ! Une nouvelle crise me terrassa et j’en vins à pourchasser les angelots dodus qui batifolaient parmi les nuages. Je dérobais les cordons aux robes des saints pour ligoter les ailes des chérubins rétifs. Ce genre de rodéo dans les cumulus déplut fort à Dieu qui entra dans une colère si noire que le théâtre de mes ébats finit en pluie d’orage. Il réunit un tribunal pour me juger puisque personne n’avait été fichu de s’en occuper sur Terre. On me condamna à réparer mes fautes en passant le reste de l’éternité au service de l’enfance. Des ateliers tout équipés au Pôle Nord me furent fournis, avec du personnel qualifié dans la fabrication du jouet. Je fus entièrement libre de gérer l’entreprise à ma guise. On m’imposa une seule et unique clause, j’avais l’obligation de distribuer moi-même les cadeaux chaque année. C’était un sacré boulot mais je m’en suis bien tiré. J’ai su m’entourer de collaborateurs précieux qui ont conçu pour moi un équipement sur mesure afin de mener à bien ma mission. Je dispose maintenant de rennes supersoniques, d’un traîneau furtif et d’une hotte en kevlar. Une équipe bosse actuellement sur un écarteur de cheminée et s’il était déjà au point, nous ne nous serions pas rencontré cette nuit ! À ce propos, j’aurais bien besoin de renouveler quelques ustensiles usagés de mon repaire des glaces. Dans la cuisine, le fourneau accuse des signes de fatigue, la cloche à fromage est fêlée et mon quart à café est tout cabossé. Mon bureau fait pitié avec un clavier de guingois et des feuilles volantes un peu partout. De plus, il serait bon que j’y installe des étagères bien découpées et bien d’équerre. Si cela vous intéresse, je vous embauche pour une durée d’un an à compter de cet instant. Vous travaillerez pour moi sans salaire et en contrepartie je m’engage, à l’issue de ce contrat, à effectuer en mes ateliers toute transformation de vos organes nécessaire à vos aspirations musicales. Ai-je été assez clair ?
-Tout ça ne nous dit pas comment vous êtes devenu le Père Noël ! Fit remarquer la scie qui prenait de plus en plus d’assurance au sein du groupe, jusqu’à devancer le trombone qui s’apprêtait à faire la même remarque.
-Patience, demoiselle ! J’y arrive ! Après ma mort, je fus transféré au paradis, Dieu ayant estimé que j’avais suffisamment regretté. Hélas ! Une nouvelle crise me terrassa et j’en vins à pourchasser les angelots dodus qui batifolaient parmi les nuages. Je dérobais les cordons aux robes des saints pour ligoter les ailes des chérubins rétifs. Ce genre de rodéo dans les cumulus déplut fort à Dieu qui entra dans une colère si noire que le théâtre de mes ébats finit en pluie d’orage. Il réunit un tribunal pour me juger puisque personne n’avait été fichu de s’en occuper sur Terre. On me condamna à réparer mes fautes en passant le reste de l’éternité au service de l’enfance. Des ateliers tout équipés au Pôle Nord me furent fournis, avec du personnel qualifié dans la fabrication du jouet. Je fus entièrement libre de gérer l’entreprise à ma guise. On m’imposa une seule et unique clause, j’avais l’obligation de distribuer moi-même les cadeaux chaque année. C’était un sacré boulot mais je m’en suis bien tiré. J’ai su m’entourer de collaborateurs précieux qui ont conçu pour moi un équipement sur mesure afin de mener à bien ma mission. Je dispose maintenant de rennes supersoniques, d’un traîneau furtif et d’une hotte en kevlar. Une équipe bosse actuellement sur un écarteur de cheminée et s’il était déjà au point, nous ne nous serions pas rencontré cette nuit ! À ce propos, j’aurais bien besoin de renouveler quelques ustensiles usagés de mon repaire des glaces. Dans la cuisine, le fourneau accuse des signes de fatigue, la cloche à fromage est fêlée et mon quart à café est tout cabossé. Mon bureau fait pitié avec un clavier de guingois et des feuilles volantes un peu partout. De plus, il serait bon que j’y installe des étagères bien découpées et bien d’équerre. Si cela vous intéresse, je vous embauche pour une durée d’un an à compter de cet instant. Vous travaillerez pour moi sans salaire et en contrepartie je m’engage, à l’issue de ce contrat, à effectuer en mes ateliers toute transformation de vos organes nécessaire à vos aspirations musicales. Ai-je été assez clair ?Les objets n’eurent rien à objecter à cette merveilleuse proposition. Le dieu facétieux qui les avait créés imparfaits et insatisfaits ne s’amusait donc plus de leurs tourments. Il avait placé sur leur route un messager en la personne du Père Noël et les rappelait à l’atelier pour vice de fabrication. C’était un dieu qui se comportait comme Renault avec ses Laguna et, très franchement, il était difficile de considérer cette affaire comme un miracle de Noël. On pourrait argumenter bien longtemps sur ce sujet mais peut-être n’est-ce pas le moment pour l’Auteur de gâcher la fameuse trêve de Noël où tout le monde se serre la main. À moins qu’un des personnages ne s’en mêle par des opinions désobligeantes sur le thème sulfureux qui articule ce présent conte. Pendant que les objets rejoignaient la hotte maintenant débarrassée des PS3 et des lecteurs Blu-ray, l’égoïne s’inquiéta de savoir si le Père Noël, quand il arrivait par les cheminées, n’était pas tenté de rejoindre les enfants dans leurs petits lits. Il lui fut répondu ceci :
-Ils n’étaient pas stupides là-haut au point de lâcher un vicieux comme moi dans la nature sans quelques précautions. La plus grosse partie du problème m’a été retirée, le morceau coupable, si vous voyez ce que je veux dire ! Depuis, ça s’est drôlement arrangé…mais je me demande si, tout bien considéré, je ne pratique pas aujourd’hui une forme de pédophilie aussi pernicieuse. Un "amour des enfants" plein d’arrière-pensées mercantiles, se manifestant par des éjaculations annuelles de cadeaux de plus en plus abondants, fertilisant les jeunes consciences dans le but de les initier à la consommation, l’ultime vice de l’économie de marché ! Comme le pauvre Saint Marc avant moi, je ne suis qu’un instrument qui passe de la main de Dieu à celles des marchands de lessive.
mardi 25 octobre 2011
Violer l'automne
L'automne s'essuie le cul bien doucement avec ses feuilles mourantes, saison prudente et blessée, un peu irritée aussi, de mon passage brutal à l'heure d'hiver. Si tu avances et que je recule ma grande aiguille, comment veux-tu, comment veux-tu ?... Il a donc bien fallu que je m'énerve afin que tu capitules. Vengeresse, l'automne me refile le cafard. Plus vicelard qu'une IST (champignon de saison), ce gros insecte ronge l'intérieur cuir, les canapés, les ongles, les pommeaux de portes et les peaux mortes. L'automne me termine au termite qui démolit la charpente fragile de mon cœur mal bercé. Ce nœud dans le bois me serre la gorge quand la déglutition est vécue comme un sacerdoce qui ne sert plus d'os. Ma colonne vertébrale s'effondre telle une tour de Babel ayant trop entendu de langues bien pendues pour ne pas se pendre à son tour d'une langueur monotone. L'été plié, l'automne décroche le cocotier, remporte la palme, me pille le tronc. À moins d'être dur de la feuille, comment ne pas ressentir ce dépouillement sans élection, ce cabaret d'effeuillage. Je m'y prends plus de châtaignes en pleine gueule s'il y a du vent, que de nibards, tous seins confondus. Les branches fatiguées de l'octobre caduc cèdent la place à un novembre sinistre où les feuilles passent l'arme à gauche. Sanglots longs, larmes gauches qui planent vers la terre mouillée, laissant l'arbre sans came, grand mât désarmé, sémaphore. Ils attendaient le signal, voilà que pointent vers le ciel couleur capote à soldat ces autres obélisques obscènes et hiéroglyphés. Les écritures marnent jusqu'au sommet par l'effet d'anciennes marées rouges. L'afflux sanguin grimpe dans ces pénis tatoués éjaculant des pétales de chrysanthèmes et des médailles frétillantes s'en allant féconder l'ovule de la veuve de guerre, boulet de canon froid et endurci. C'est aussi l'époque des cadavres extra-plats collant à mes semelles de crêpe comme une merde de chien, me filant le train vers des voies de garage, et je vous fiche mon billet que les butoirs sont couronnés de gerbes mortuaires. Le wagon s'en tamponne complètement, bousculant le voyageur qui n'est pas si pressé. Alors le contrôleur s'avance, demande à voir le billet, et je lui dis : Comment ? Mais mon heure n'est point sonnée !lundi 17 octobre 2011
Se faire entuber par un tuba
Au cœur de l’été, un doux poignard s'enfonçait, la fête annuelle du village avec son défilé tout en transpiration. La sueur ruisselait sous les costumes galonnés, le soleil dorait les cuivres déjà rutilants et les passages d’ombre volés aux platanes soulageaient des souffrances vécues dans la joie. Le soleil cognait sur Frédéric et Frédéric cognait sur son tambour. Après la parade, venait l’heure des rafraîchissements où délaissant son fût, il en gagnait d’autres mis en perce. Les musiciens se retrouvaient autour d’une bière à la bonne température, apaisant les lèvres congestionnées par la rudesse des embouchures, les remettant en forme pour le bal du soir où elles espéraient des contacts plus tendres. Mais avant de guincher, du travail les attendait encore au feu d’artifice qu’il fallait sonoriser en fanfare. Les belles rouges et les belles bleues se devaient d’être accompagnées d’une musique d’ascenseur qui les ferait s’élever encore un peu plus haut, bien au-dessus des applaudissements. Frédéric communiait avec tout cela et si la musique était certes partie intrinsèque d’un grand tout, il la jugeait quantité négligeable dans la recette de l’extase ainsi préparée. Elle était comme le poivre dans la soupe, qui en relève le goût mais que l’on n’apprécie jamais seul. La musique figurait sur l’étagère des condiments secondaires et ne pouvait être comparée à ce qui fait le sel de l’existence. Frédéric aurait pu finir sa vie dans cet état d’esprit, frappant son tambour sans état d’âme jusqu’à ce que le cœur lâchât une première fois, qu’une puce hospitalièrement insérée remédiât à cette défection et durât, durât, durât…jusqu’à ce que je ne pusse plus endurer d'écrire.
Mais le destin, concept à la vue basse qui lit la partition sans lunettes, commit une fois de plus une fausse note. Il y avait dans la fanfare un joueur de tuba rachitique que le poids de son instrument ne parvenait pas à muscler, malgré une ordonnance spéciale du médecin qui l’avait affecté à ce poste lourd de kilogrammes et de responsabilités. L’énorme tuba se voyait et s’entendait plus que tout autre instrument et il fallait être à la hauteur d’un tel géant. La médecine n’étant pas une science exacte, le traitement se révéla parfaitement inefficace. De plus en plus vacillant, Christophe, puisque c’était son prénom, finit par s’effondrer en trébuchant non pas sur une marche, un lacet de chaussure ou une peau de banane, mais sur rien du tout comme savent si bien le faire les grands malades. Pendant que son maître se rapprochait du sol, l’instrument déséquilibré bascula en avant et son grand pavillon avala tout cru la tête et le képi de Frédéric. Le pauvre gars ayant un double menton et le crâne un peu pointu, il se produisit alors ce que les mécaniciens appellent un emmanchement conique. Ce type de liaison est coriace et il faut cogner dur pour obtenir la séparation des deux parties. Un tribunal des divorces n’aurait pas fait mieux que le bloc opératoire où l’on vit pour la première et la dernière fois parmi les scalpels un jeu complet de marteaux à rétamer et à débosseler. Il s’en fallut de peu, l’opération périclitant, qu’un mystérieux homme au masque de cuivre ne fût pris pour le frère jumeau du président de la république. Mais les émules d'Alain Decaux se passeront de cette aubaine, le chirurgien parvint in extremis à sortir la tête du patient de ce grand vagin doré. Frédéric vécut cette parodie d’accouchement comme une seconde naissance, il ne fut plus jamais le même. Un cordon ombilical invisible, et que n’aurait su couper l’infirmière, le reliait au mystérieux ventre de cuivre. Qu’avait-il vu à l’intérieur pendant la petite heure où il était resté coincé dans le pavillon de l’instrument ? Avait-il poursuivi un lapin blanc jusqu’au Pays des Merveilles ?
Taratata ! Zim ! Zim ! Poum ! Désormais, les oreilles de Frédéric se vrillaient de dégoût à l’audition de cette ratatouille militaire qu’il supportait naguère. Était-il possible que lui-même en rajoutât dans l’horreur avec les rataplan de son tambour ! Incapable de réintégrer la fanfare, il errait à travers le village comme quelqu’un qui se serait fait avoir par la vie alors qu’il s’était simplement fait entuber par un tuba. Les musiciens s’inquiétèrent de le voir ainsi désœuvré, arpentant les rues le regard vide comme un voyageur recherchant une destination perdue. Ils s’inquiétèrent tant qu’ils déléguèrent l’un d’entre eux à la surveillance de l’évaporé. Le joueur de tuba fut désigné non seulement parce qu’il était un peu responsable de l’état de Frédéric mais aussi à cause de sa maigreur qui permettait une filature des plus discrètes. On vit ainsi Frédéric flanqué d’une ombre mince qui le suivait à distance suffisante pour qu’il ne remarquât rien.
Christophe fut quelquefois déconcerté par certains comportements étranges de Frédéric. Il l’aperçut une fois, alors qu’un orage soudain déversait des trombes d’eau d’un ciel noir, accroupi sous un appentis branlant devant une vieille bassine. Des gouttes de pluie échappées d’une gouttière trop sollicitée frappaient la surface de tôle d’un plic-ploc régulier. Il semblait fasciné par cette musique naturelle. Une cuillère au métal terni affleurait à la surface du sol. Bientôt, Frédéric dégagea ce vestige de l’âge de fer, le débarrassa grossièrement de sa gangue de terre battue et se mit à en frapper la bassine. Une cadence étrange se fit entendre à contretemps des gouttes de pluie, les intégrant dans une sarabande de tôle telle qu’on la pratiquait parfois à l’entreprise de chaudronnerie, unique industrie du village. Le guetteur trempé jusqu’aux os quitta son poste les yeux levés au ciel en dodelinant de la tête. C’était l’heure du dîner et les élucubrations d’un possédé ne valaient pas le coup de louper cette activité sacrée, d’autant que la vigueur de son coup de fourchette était inversement proportionnelle à la maigreur de son corps en fil de fer.
Un début d’après-midi alors que la perspective éloignée du café arrosé de dix-sept heures trente permettait encore une surveillance efficace, Christophe s’épuisa à courir derrière Frédéric qui poursuivait lui-même un gamin à bicyclette. Le môme avait installé à la roue arrière de son vélo une épingle à linge qui frottait sur les rayons. Le dispositif produisait un vrombissement dont les variations correspondaient aux ralentissements et accélérations du cycliste qui répercutait les mêmes effets chez Frédéric et par conséquent chez son pisteur. Tous ces changements de vitesse, proches du ballet contemporain, étaient amplifiés par le fait que Frédéric se savait suivi. Pendant de cours instants, il freinait l’allure, augmentant sa distance au vélo, afin de voir si l’ombre mince qu’il devinait à ses trousses se comportait de même. Quand il fut convaincu de la réalité de cette filature, Frédéric n’en comprit pas immédiatement la raison. Les études sonores auxquelles il s’adonnait occupaient si pleinement son esprit qu’il y restait peu de place pour le moindre discernement et c’était déjà un miracle qu’il eût compris qu’on le filait. Intrigué, il décida d’effectuer une reconnaissance, le soir venu, au domicile de Christophe. Celui-ci en serait absent comme tous les jeudis, astreint à la répétition hebdomadaire de la fanfare.
On ne peut que rester perplexe quant à la démarche de Frédéric alors qu’il aurait pu tout simplement demander à Christophe les raisons de son comportement. Mais est-ce vraiment l’éventuelle découverte d’indices qui le poussa vers cet appartement ? Qu’il y rencontrât son destin nous invite à soupçonner des puissances d’attraction capables d’infléchir nos actes et nos trajectoires ! Capables tout autant d’envoyer Christophe à la répétition sans son tuba ! Ce qui ne lui arrivait jamais, l’homme étant d’un naturel peu distrait. Au moment d’entonner les approximatifs hennissements qui permettent l’échauffement, le musicien confus s’aperçut de sa bévue. Sous les ricanements de ses collègues, il s’en retourna chercher l’instrument. Quatre étages d’escaliers crevants le déposèrent sur le palier qui soutenait son paillasson. Il s’aperçut très vite que quelque chose clochait, bien que la porte baillât d’ennui et que la serrure se forçât à rire comme si de rien n’était, pensant ainsi dissimuler la douleur du bois éclaté. Un pied de biche avait déployé des trésors de séduction afin de fléchir le cœur d’un verrou qui, malgré trois solides points d’ancrage, avait failli à sa réputation de fermeté.
Christophe se rua chez lui, indécis entre reprendre son souffle après l’épuisement ou le retenir devant la surprise. Il eut à peine le temps de voir disparaître les godillots mal cirés de Frédéric à l’intérieur de son tuba. Se jetant à plat ventre sur le parquet ciré, il glissa jusqu’au pavillon de l’instrument vorace, tentant d’attraper l’extrémité de la semelle gauche qui dépassait tout juste de cette bouche de cuivre. Un bruit de succion accompagna la disparition totale de Frédéric. Il fut suivi d’un rot puissant et musical qui projeta Christophe en arrière, manquant l’assommer contre l’armoire qui branla de tout son chêne. L’instabilité de ce meuble qu’il tenait de sa grand-mère lui fit comprendre ce qui s’était passé juste avant son arrivée. Il avait l’habitude de ranger son encombrant tuba sur le haut de l’armoire, économisant ainsi un peu de place dans cet appartement restreint. Frédéric se sera cogné au meuble, provoquant la chute de l’instrument. Mais bien des questions restaient sans réponses : Que cherchait-il de si important chez Christophe au point de s’y introduire par effraction ? Comment le tuba avait-il pu l’engloutir tout entier alors qu’à la précédente rencontre seule la tête était rentrée ? Que la tête, d’une certaine manière, n’en fût jamais vraiment ressortie avait-il favorisé le passage du reste du corps par un obscur processus de lubrification mentale ? Tout ceci dépassait l’entendement de Christophe qui se mit à gueuler dans le pavillon du tuba, appelant de toute sa voix Frédéric. Aucune réponse ne lui parvint, ni le moindre écho. Le tunnel de cuivre donnait sur le mystère et la courbure de la tuyauterie n’était pas sans rappeler un point d’interrogation.
Il ne put se résoudre à raconter l’étrange événement qu’il avait vécu. De toute façon, personne ne l’aurait cru et cela lui épargna d’être soupçonné de meurtre pendant l’enquête qui fut menée suite à la disparition de Frédéric. Comme on ne retrouva jamais le moindre trognon de cadavre, l’affaire fut classée et l’on supposa que l’ancien joueur de tambour était parti courir le monde en ne prévenant personne, ce qui n’avait rien d’étonnant vu son comportement ces derniers temps. Christophe ne put jamais se résoudre à jouer de nouveau sur son tuba. Il savait Frédéric à l’intérieur, quelque part ou au-delà, mort ou vivant. Si le pavillon de l’instrument était sa bouche, alors l’embouchure située à l’autre extrémité devait faire office d’anus. Conscient que se faire souffler dans le cul était plutôt une pratique à classer dans la catégorie des plaisirs, il imaginait mal comment cela provoquerait un vomissement propre à rejeter Frédéric. De plus, une sorte d’intuition l’amenait à penser que ce Jonas avait trouvé un univers à sa mesure dans le ventre de sa baleine. Il abandonna la fanfare, prétextant des problèmes de santé et cassa sa tirelire afin de conserver secrètement l’instrument. Le tuba appartenait à la municipalité, elle récupéra un modèle de même marque et de même série que Christophe s’était procuré dans un magasin éloigné. On le félicita pour l’entretien soigneux de l’appareil qui brillait comme s’il était neuf.
Quelque temps plus tard, convaincu que si un ami est parti définitivement, il est comme mort pour ceux qui restent, Christophe se prit à considérer l’instrument comme le tombeau de Frédéric. Une nuit, il chargea, en compagnie d’une pelle, d’une pioche et d’une lanterne, le tuba dans le coffre de sa deux-chevaux et prit la direction de la forêt toute proche qui bouchait l’horizon à l’est du village. Il choisit une petite clairière où il creusa un trou au pied d’un chêne centenaire. Un hibou qui n’avait jamais vu de tuba s’enfuit d’une branche en hululant. L’instrument fut déposé délicatement à une profondeur d’un mètre cinquante et Christophe commença à jeter des pelletées de terre sur le cercueil de cuivre. Au fur et à mesure de son travail de remblai, le bruit feutré de la terre qui recouvrait lentement l’instrument passa de la simple succession de flocs anonymes à une musicalité de plus en plus perceptible. Christophe prit soudain conscience qu’il interprétait une marche funèbre en compagnie des mottes de terre. Maniant sa pelle comme une baguette de chef, il dirigea l’orchestre dans la fosse. Un tapis de feuilles mortes conclut très doucement le morceau. Frédéric était là-dessous !
jeudi 13 octobre 2011
Ne pas tendre mais détendre l'oreille
Fred Frith a commencé sa carrière, qui ne laisse pas de marbre, en tricotant les mêmes chaussettes que Chris Cutler. Quarante ans plus tard, il nous démontre que Jimi Hendrix ne fut que de la petite bière tout juste bonne pour le cimetière de Seattle. Jouer avec les dents et foutre le feu à sa guitare, c'était d'une banalité à mourir d'ennui !
samedi 8 octobre 2011
Ne pas louper son coup
(à Tex Avery et au Chasseur Français)
Un loup mal en point s’en revenait chez lui bredouille après une journée à fureter sans conviction, à baguenauder dans les sous-bois. L’animal avait quelques difficultés à reprendre du poil de la bête, lui en restant peu de présentable sur le dos. Pour faire honneur à sa condition de loup, il lui manquait les attributs principaux de sa race : les dents longues, la langue rouge, les yeux jaunes et la queue touffue. Bien que né pour être sauvage et libre, il n’aurait pu s’appeler Steppenwolf. Des ennuis le circonvenaient, en faisant un prisonnier des circonstances, un martyr constant du cirque de la vie dont nous ne ferons pas circuler le nom par pudeur.
Au détour du chemin, tant de mirages culinaires l’assaillirent qu’il faillit glisser sur des côtes de porc bien grasses et, l’instant suivant, se retrouver pendu par un chapelet de saucisses balancé d’une branche comme la corde d’un gibet improvisé. Heureusement, il s’en fallait encore de quelques degrés de réalité pour que ces fantasmes charcutiers se matérialisent sur le chemin. Son appétit avait beau être phénoménal, il est acquis néanmoins que la faim ne justifie que les moyens, les visions au-dessus de la moyenne ressortant du domaine de la soif. Une fois négocié ce virage en cochonnailles virtuelles, lui apparut dans la dernière ligne droite avant chez lui un nouveau mirage. Ce dernier faisait dans la tradition, un vieil habitué des déserts nord-africains lui proposant un méchoui en travers de la route. Un mouton entier reluisant comme un damné en enfer était embroché au-dessus d’une fosse rougeoyante. La faim en casaque rouge lui cravachant les flancs, notre loup franchit cet obstacle comme un pégase, sans même se brûler les ailes. Enfin, la ligne d’arrivée apparut à ce cheval sur le retour, ce loup fatigué d’avoir trop rêvé et si peu dévoré. À ce stade de l’histoire, le lecteur attentif aura compris que l’animal avait de sérieux problèmes, nous ne tarderons pas à en apprendre plus.
Il s’assit à la table en maugréant, jetant un regard sournois sur sa femme, belle louve trentenaire, et ses deux enfants, louveteaux pré-pubères. La famille ne communiait qu’aux trois quarts autour de la table végétarienne car le père reniait choux, navets, carottes et soja. C’était un loup de l’ancienne école, celle où l'on apprenait à chasser la nourriture sur pattes, la queue en tire-bouchon ou la laine bien épaisse et certainement pas à biner, à bêcher, à bichonner, les objets du culte à la main, des légumes idiots plantés là et vénérés comme des dieux. Qu’en avait-il à faire des élans mystiques de sa femme en extase devant la laitue qui monte comme un lama en lévitation ! Elle ne faisait que lui raconter des salades sur les bienfaits d’une alimentation non carnée et aurait voulu qu’il fasse le poireau toute la journée dans le jardin. Pas question pour lui de persécuter limaces, pucerons et parasites à renfort de bouillie bordélique et autres poudres magiques. Celle d’escampette, la seule qu’il acceptât de manipuler, était prise régulièrement à des doses plus qu’homéopathiques. Pendant la journée, il errait l’âme en peine avec la consigne de ne jamais rapporter le moindre morceau de viande à la maison, c’eut été le plus grand des sacrilèges. Un début de conciliation aurait pu s’appuyer sur l’existence du barometz, également nommé "agneau végétal de Tartarie". Cette plante de la forme d’un jeune mouton est, paraît-il, très recherchée par les loups qui s’en délectent. Mais pour le malheur de notre héros, les végétaux chimériques sont généralement dépourvus de toutes protéines. Le lecteur, de plus en plus attentif, se demande ce qui l’empêchait de battre la campagne, les quenottes en quête de chair fraîche. Ne pouvait-il fendre les flots de sang et accéder au plus profond, au cœur même des naufragés de sa faim avant de rentrer au bercail, le ventre modérément distendu sans éveiller les soupçons, tout au plus un discret borborygme ?
Après avoir péniblement avalé une assiette de crudités suivie d’une portion de riz complet, notre loup ferma doucement les yeux. Il imagina très fort que le jus des tomates lui coulant dans le gosier résultait du massacre d’un porcelet joufflu au teint rose plutôt que de la culture biologique de ces immondes légumes rouges et gonflés à craquer comme les mamelles d’une truie trop malade pour être dévorée. La fadeur écœurante des tomates lui rappelait trop lointainement le goût du sang pour que le rêve durât plus que quelques secondes. Mais ces secondes-là valaient de l’or et il aurait tout donné afin que le temps puisse s’étirer à volonté comme un élastique bienveillant. Le sommeil, pensa-t-il, par le biais des rêves, peut donner cette illusion. L’austérité végétale de son dessert consommée, il quitta la table des supplices pour s’allonger sur le divan avachi qui lui servait à la sieste et s’endormit rapidement en laissant le soin aux fonctions inconscientes de son estomac de digérer ce repas contre-nature. Nous passerons sur le détail des rêves du dormeur, il ne faut pas être grand clerc pour deviner les songes d’un prédateur en mal de protéines. Mais pourquoi retentit brusquement cette sirène de navire au beau milieu du carnage ?
Un oreiller confidentiel expédié en recommandé par sa chère épouse atterrit avec accusé de réception sur le mufle moite du rêveur qui se débattait tant bien que mal pour intégrer dans le songe carnassier les mugissements mystérieux d’un paquebot en rut. Une odeur pestilentielle assaillit les narines de toute la famille dès les premiers instants de ce réveil brutal. Le fumet irrespirable se diffusait dans l’air depuis l’anus musical de notre loup bien en peine d’arrêter cet aérosol infernal et dangereux pour la couche d’ozone. Des relents de chou pourri, de végétaux en décomposition évoquant l’eau croupie au fond du vase des fleurs, étaient expulsés des intestins de l’animal comme un Jonas importun des entrailles d’une baleine exaspérée. Sa famille au grand complet, les appendices nasaux aussi bardés d’épingles qu’une tournée de linge sur le fil, le bombardait d’objets les plus hétéroclites tels que grille-pain complet, diverses télécommandes, sèche-cheveux, presse-purée, presse pourrie dont le dernier numéro du bulletin mensuel de l'association macrobiotique locale. Ces manœuvres balistiques accompagnées d’un concert de cris d'anathèmes exclurent de la maison un Coltrane aux solos faisandés. Fort marri de sa sieste interrompue par des phénomènes de nature intestinale qu’il ne contrôlait pas, le loup pétomane s’enfuit donc comme un voleur avec les sirènes de police au cul, répandant derrière lui une odeur propre à expurger la mouche des manuels d’entomologie. Mais le lecteur rompu à l’exercice de la biochimie sera en droit de s’interroger sur les causes de la formation de ces gaz délétères !
C’était un loup souffrant d’aérophagie persistante doublée d’une fermentation intempestive et carabinée du gros intestin occasionnée par le transit répété d’aliments non calibrés pour un organisme carnivore. La vision d’un tel animal jouant du flageolet dans la campagne éveillait des sentiments bucoliques chez ceux qui le croisaient au hasard des sentiers. Un loup normal les eut figés sur place, les jambes flageolantes, mais celui-ci leur donnait l’envie de danser parmi les jonquilles et les coquelicots, se moquant de ce musicien et de son instrument à vent. Aussi préférait-il l’humidité des pierres moussues à la compagnie des humains, plutôt raser les murs qu’être la risée des gens. De fil en aiguille, la vieille muraille en ruine qu’il longeait devint barbelés. La clôture encadrait un troupeau de moutons blancs comme neige de toute méfiance, innocents comme les agneaux qui naissent et qu’ils n’étaient plus. L’animal comptait bien soigner son mal avec les remèdes sur pattes spécialement indiqués qui folâtraient sur leur carré d’herbe, rappelant des comprimés roulant dans l’assiette d’un grand malade. Souffrant mille morts en son ventre putréfié, il franchit la clôture comme on passe la porte d’une pharmacie de garde. Il accrocha au passage le fond de son pantalon afin que les traditions fussent respectées, et s’approcha à pas de loup (évidemment !) d’un mouton bien dodu en pardessus de laine vierge. Il avançait à pas feutrés vers sa proie qui ne se doutait de rien, le vent lui faisant défaut, lorsqu’un zéphyr de nature différente surgit en pétaradant de l’anus contrarié du chasseur, signalant sa présence aussi efficacement qu’un rugissement de bête affamée. Ce fut le troupeau entier qui s’enfuit aux quatre coins du pâturage et le loup, malgré le vent en poupe, ne put en rattraper un seul, ballonné par les prochains gaz sur la liste à demander leur billet de sortie. Le même phénomène se reproduisait désormais à chaque affût et il était devenu impossible au prédateur d’assouvir sa faim. Il quitta le champ de bataille, inquiet mais non désespéré, afin d’ourdir un stratagème plus subtil qui tint compte de son handicap grotesque.
Déambulant à grandes enjambées fiévreuses, les mains jointes dans le dos comme un savant cherchant la dernière folie pour embêter le monde, le loup pensif scrutait les ténèbres de l’inspiration à l’affût d’une idée. Elle ne jaillit pas sous la forme d’une ampoule à filament incandescent, c'était trop demander à l'époque de la fluo-compacte, mais en l’apparence d’un vieux bouchon de champagne qui percuta inopinément les orteils poilus et griffus de l’imagination en marche. Ce champignon de liège capsulé de fer blanc allait devenir la pierre d’achoppement du dispositif en comblant l’anus malicieux par où s’échappait le souffle révélateur. L’animal peu initié aux principes de la sodomie passive et manquant sérieusement d’ouverture, souffrit quelque peu en introduisant le bouchon. Élargir ses horizons nécessite parfois d’ébranler le fondement étroit de sa petite religion. Prenant garde de ne pas tomber sur un cochon à la queue en tire-bouchon, il s’en alla la démarche légèrement constipée tenter une seconde chance auprès des moutons précédemment victorieux.
Cette fois-ci, le chasseur comptait bien ne pas ébruiter l’affaire par les trompettes de la renommée. Il s’avança prudemment vers le mouton désigné par le sort, en serrant les fesses de peur de perdre le bouchon pourtant bien calé dans son orifice. Le fer blanc peu reluisant pris dans une sertissure d’hémorroïdes grenat donnait l’image d’un bijou de mauvais goût trop longtemps gagé au mont de piété. Il progressait lorsque la peur d’échouer le tenaillant au ventre lui donna des ballonnements qu’il ne pourrait contenir longtemps sans se transformer en montgolfière et risquer l’éclatement, l’élasticité du corps n’y tenant plus. Des douleurs épouvantables lui enflammaient les intestins. C’en était trop, la catastrophe du Hindenburg lui revenant en mémoire acheva de le convaincre d’effectuer un demi-tour discret pour ne pas alerter sa proie. Cette volte-face accomplie, la compression des gaz fut si prodigieuse que ses boyaux se comportèrent comme une arme à air comprimé, envoyant le bouchon estourbir proprement le mouton dans la force de l’âge à qui il venait de tourner le dos. Notre loup n’en revenait pas, la méthode champenoise avait porté ses fruits, un fruit mortel comme une grenade, lancé à la vitesse redoutable d’une balle de fusil et renforcé de métal contondant. Comme technique de chasse, c’était pousser le bouchon un peu loin !
Nous finirons sur cette image édifiante : le chasseur, un pied posé sur sa proie gisante, les poings sur les hanches et les entrailles à présent apaisées, regardait pensif le projectile meurtrier, échoué quelques mètres plus loin sur l’herbe tendre. Il songea que la solution de son problème était contenue dans l’énoncé de celui-ci. Mais le problème résolu, la solution disparaissait avec lui. Ses intestins en voie de guérison, par l’apport de viande fraîche, ne pourront longtemps autoriser cette méthode particulière de chasse qui dépend précisément de leur mauvais fonctionnement. Diable ! Un nouveau problème pointait son nez. Ce qui l’amena à penser que combattre le mal en s'aidant du mal n’est qu’un bien provisoire… Que le lecteur féru de philosophie ne s’emballe pas, il n'alla pas plus loin sur ce chemin de ronde, cette voie sans issue. Certes, un humain aurait poussé le raisonnement jusqu’à l’inanition et la folie mais notre animal se reprit vite et comprit que, ses pets présentement envolés, il pouvait se remettre à chasser normalement. Arrêtant de se prendre pour un loup des fables, il renforça sa pose à la Tartarin et l’aventure se referma en un cercle rétrécissant jusqu’à disparaître dans le noir.
That’s all, folks !
Au détour du chemin, tant de mirages culinaires l’assaillirent qu’il faillit glisser sur des côtes de porc bien grasses et, l’instant suivant, se retrouver pendu par un chapelet de saucisses balancé d’une branche comme la corde d’un gibet improvisé. Heureusement, il s’en fallait encore de quelques degrés de réalité pour que ces fantasmes charcutiers se matérialisent sur le chemin. Son appétit avait beau être phénoménal, il est acquis néanmoins que la faim ne justifie que les moyens, les visions au-dessus de la moyenne ressortant du domaine de la soif. Une fois négocié ce virage en cochonnailles virtuelles, lui apparut dans la dernière ligne droite avant chez lui un nouveau mirage. Ce dernier faisait dans la tradition, un vieil habitué des déserts nord-africains lui proposant un méchoui en travers de la route. Un mouton entier reluisant comme un damné en enfer était embroché au-dessus d’une fosse rougeoyante. La faim en casaque rouge lui cravachant les flancs, notre loup franchit cet obstacle comme un pégase, sans même se brûler les ailes. Enfin, la ligne d’arrivée apparut à ce cheval sur le retour, ce loup fatigué d’avoir trop rêvé et si peu dévoré. À ce stade de l’histoire, le lecteur attentif aura compris que l’animal avait de sérieux problèmes, nous ne tarderons pas à en apprendre plus.
Il s’assit à la table en maugréant, jetant un regard sournois sur sa femme, belle louve trentenaire, et ses deux enfants, louveteaux pré-pubères. La famille ne communiait qu’aux trois quarts autour de la table végétarienne car le père reniait choux, navets, carottes et soja. C’était un loup de l’ancienne école, celle où l'on apprenait à chasser la nourriture sur pattes, la queue en tire-bouchon ou la laine bien épaisse et certainement pas à biner, à bêcher, à bichonner, les objets du culte à la main, des légumes idiots plantés là et vénérés comme des dieux. Qu’en avait-il à faire des élans mystiques de sa femme en extase devant la laitue qui monte comme un lama en lévitation ! Elle ne faisait que lui raconter des salades sur les bienfaits d’une alimentation non carnée et aurait voulu qu’il fasse le poireau toute la journée dans le jardin. Pas question pour lui de persécuter limaces, pucerons et parasites à renfort de bouillie bordélique et autres poudres magiques. Celle d’escampette, la seule qu’il acceptât de manipuler, était prise régulièrement à des doses plus qu’homéopathiques. Pendant la journée, il errait l’âme en peine avec la consigne de ne jamais rapporter le moindre morceau de viande à la maison, c’eut été le plus grand des sacrilèges. Un début de conciliation aurait pu s’appuyer sur l’existence du barometz, également nommé "agneau végétal de Tartarie". Cette plante de la forme d’un jeune mouton est, paraît-il, très recherchée par les loups qui s’en délectent. Mais pour le malheur de notre héros, les végétaux chimériques sont généralement dépourvus de toutes protéines. Le lecteur, de plus en plus attentif, se demande ce qui l’empêchait de battre la campagne, les quenottes en quête de chair fraîche. Ne pouvait-il fendre les flots de sang et accéder au plus profond, au cœur même des naufragés de sa faim avant de rentrer au bercail, le ventre modérément distendu sans éveiller les soupçons, tout au plus un discret borborygme ?
Après avoir péniblement avalé une assiette de crudités suivie d’une portion de riz complet, notre loup ferma doucement les yeux. Il imagina très fort que le jus des tomates lui coulant dans le gosier résultait du massacre d’un porcelet joufflu au teint rose plutôt que de la culture biologique de ces immondes légumes rouges et gonflés à craquer comme les mamelles d’une truie trop malade pour être dévorée. La fadeur écœurante des tomates lui rappelait trop lointainement le goût du sang pour que le rêve durât plus que quelques secondes. Mais ces secondes-là valaient de l’or et il aurait tout donné afin que le temps puisse s’étirer à volonté comme un élastique bienveillant. Le sommeil, pensa-t-il, par le biais des rêves, peut donner cette illusion. L’austérité végétale de son dessert consommée, il quitta la table des supplices pour s’allonger sur le divan avachi qui lui servait à la sieste et s’endormit rapidement en laissant le soin aux fonctions inconscientes de son estomac de digérer ce repas contre-nature. Nous passerons sur le détail des rêves du dormeur, il ne faut pas être grand clerc pour deviner les songes d’un prédateur en mal de protéines. Mais pourquoi retentit brusquement cette sirène de navire au beau milieu du carnage ?
Un oreiller confidentiel expédié en recommandé par sa chère épouse atterrit avec accusé de réception sur le mufle moite du rêveur qui se débattait tant bien que mal pour intégrer dans le songe carnassier les mugissements mystérieux d’un paquebot en rut. Une odeur pestilentielle assaillit les narines de toute la famille dès les premiers instants de ce réveil brutal. Le fumet irrespirable se diffusait dans l’air depuis l’anus musical de notre loup bien en peine d’arrêter cet aérosol infernal et dangereux pour la couche d’ozone. Des relents de chou pourri, de végétaux en décomposition évoquant l’eau croupie au fond du vase des fleurs, étaient expulsés des intestins de l’animal comme un Jonas importun des entrailles d’une baleine exaspérée. Sa famille au grand complet, les appendices nasaux aussi bardés d’épingles qu’une tournée de linge sur le fil, le bombardait d’objets les plus hétéroclites tels que grille-pain complet, diverses télécommandes, sèche-cheveux, presse-purée, presse pourrie dont le dernier numéro du bulletin mensuel de l'association macrobiotique locale. Ces manœuvres balistiques accompagnées d’un concert de cris d'anathèmes exclurent de la maison un Coltrane aux solos faisandés. Fort marri de sa sieste interrompue par des phénomènes de nature intestinale qu’il ne contrôlait pas, le loup pétomane s’enfuit donc comme un voleur avec les sirènes de police au cul, répandant derrière lui une odeur propre à expurger la mouche des manuels d’entomologie. Mais le lecteur rompu à l’exercice de la biochimie sera en droit de s’interroger sur les causes de la formation de ces gaz délétères !
C’était un loup souffrant d’aérophagie persistante doublée d’une fermentation intempestive et carabinée du gros intestin occasionnée par le transit répété d’aliments non calibrés pour un organisme carnivore. La vision d’un tel animal jouant du flageolet dans la campagne éveillait des sentiments bucoliques chez ceux qui le croisaient au hasard des sentiers. Un loup normal les eut figés sur place, les jambes flageolantes, mais celui-ci leur donnait l’envie de danser parmi les jonquilles et les coquelicots, se moquant de ce musicien et de son instrument à vent. Aussi préférait-il l’humidité des pierres moussues à la compagnie des humains, plutôt raser les murs qu’être la risée des gens. De fil en aiguille, la vieille muraille en ruine qu’il longeait devint barbelés. La clôture encadrait un troupeau de moutons blancs comme neige de toute méfiance, innocents comme les agneaux qui naissent et qu’ils n’étaient plus. L’animal comptait bien soigner son mal avec les remèdes sur pattes spécialement indiqués qui folâtraient sur leur carré d’herbe, rappelant des comprimés roulant dans l’assiette d’un grand malade. Souffrant mille morts en son ventre putréfié, il franchit la clôture comme on passe la porte d’une pharmacie de garde. Il accrocha au passage le fond de son pantalon afin que les traditions fussent respectées, et s’approcha à pas de loup (évidemment !) d’un mouton bien dodu en pardessus de laine vierge. Il avançait à pas feutrés vers sa proie qui ne se doutait de rien, le vent lui faisant défaut, lorsqu’un zéphyr de nature différente surgit en pétaradant de l’anus contrarié du chasseur, signalant sa présence aussi efficacement qu’un rugissement de bête affamée. Ce fut le troupeau entier qui s’enfuit aux quatre coins du pâturage et le loup, malgré le vent en poupe, ne put en rattraper un seul, ballonné par les prochains gaz sur la liste à demander leur billet de sortie. Le même phénomène se reproduisait désormais à chaque affût et il était devenu impossible au prédateur d’assouvir sa faim. Il quitta le champ de bataille, inquiet mais non désespéré, afin d’ourdir un stratagème plus subtil qui tint compte de son handicap grotesque.
Déambulant à grandes enjambées fiévreuses, les mains jointes dans le dos comme un savant cherchant la dernière folie pour embêter le monde, le loup pensif scrutait les ténèbres de l’inspiration à l’affût d’une idée. Elle ne jaillit pas sous la forme d’une ampoule à filament incandescent, c'était trop demander à l'époque de la fluo-compacte, mais en l’apparence d’un vieux bouchon de champagne qui percuta inopinément les orteils poilus et griffus de l’imagination en marche. Ce champignon de liège capsulé de fer blanc allait devenir la pierre d’achoppement du dispositif en comblant l’anus malicieux par où s’échappait le souffle révélateur. L’animal peu initié aux principes de la sodomie passive et manquant sérieusement d’ouverture, souffrit quelque peu en introduisant le bouchon. Élargir ses horizons nécessite parfois d’ébranler le fondement étroit de sa petite religion. Prenant garde de ne pas tomber sur un cochon à la queue en tire-bouchon, il s’en alla la démarche légèrement constipée tenter une seconde chance auprès des moutons précédemment victorieux.
Cette fois-ci, le chasseur comptait bien ne pas ébruiter l’affaire par les trompettes de la renommée. Il s’avança prudemment vers le mouton désigné par le sort, en serrant les fesses de peur de perdre le bouchon pourtant bien calé dans son orifice. Le fer blanc peu reluisant pris dans une sertissure d’hémorroïdes grenat donnait l’image d’un bijou de mauvais goût trop longtemps gagé au mont de piété. Il progressait lorsque la peur d’échouer le tenaillant au ventre lui donna des ballonnements qu’il ne pourrait contenir longtemps sans se transformer en montgolfière et risquer l’éclatement, l’élasticité du corps n’y tenant plus. Des douleurs épouvantables lui enflammaient les intestins. C’en était trop, la catastrophe du Hindenburg lui revenant en mémoire acheva de le convaincre d’effectuer un demi-tour discret pour ne pas alerter sa proie. Cette volte-face accomplie, la compression des gaz fut si prodigieuse que ses boyaux se comportèrent comme une arme à air comprimé, envoyant le bouchon estourbir proprement le mouton dans la force de l’âge à qui il venait de tourner le dos. Notre loup n’en revenait pas, la méthode champenoise avait porté ses fruits, un fruit mortel comme une grenade, lancé à la vitesse redoutable d’une balle de fusil et renforcé de métal contondant. Comme technique de chasse, c’était pousser le bouchon un peu loin !Nous finirons sur cette image édifiante : le chasseur, un pied posé sur sa proie gisante, les poings sur les hanches et les entrailles à présent apaisées, regardait pensif le projectile meurtrier, échoué quelques mètres plus loin sur l’herbe tendre. Il songea que la solution de son problème était contenue dans l’énoncé de celui-ci. Mais le problème résolu, la solution disparaissait avec lui. Ses intestins en voie de guérison, par l’apport de viande fraîche, ne pourront longtemps autoriser cette méthode particulière de chasse qui dépend précisément de leur mauvais fonctionnement. Diable ! Un nouveau problème pointait son nez. Ce qui l’amena à penser que combattre le mal en s'aidant du mal n’est qu’un bien provisoire… Que le lecteur féru de philosophie ne s’emballe pas, il n'alla pas plus loin sur ce chemin de ronde, cette voie sans issue. Certes, un humain aurait poussé le raisonnement jusqu’à l’inanition et la folie mais notre animal se reprit vite et comprit que, ses pets présentement envolés, il pouvait se remettre à chasser normalement. Arrêtant de se prendre pour un loup des fables, il renforça sa pose à la Tartarin et l’aventure se referma en un cercle rétrécissant jusqu’à disparaître dans le noir.
That’s all, folks !
dimanche 2 octobre 2011
Décrypter un peu tard
Je me sens insatisfait. La poésie ne nourrit pas son homme et on s'en fout, mais au moins qu'elle rassasie son lecteur. L'exercice pyrotechnique du samedi 30 juillet (Essuyer une déconfiture) propose largement de quoi l'éblouir. J'espère pour autant ne pas l'avoir aveuglé au point qu'il ait raté certains effets, jeux de mots éclatants dans le ciel dégagé et jaune d’œuf de mon inspiration explosive. Oh ! La belle verte ! Oh ! La belle rouge ! Je garantis dans ce poème des huiles et des graisses de qualité supérieure à celle des produits standards, sans parler de la volaille. La modestie ne risque pas de m'étouffer, je n'ai jamais pu supporter les cols boutonnés, encore moins la cravate. J'ai la pomme d’Adam sensible et j'ai pareillement les chevilles qui enflent si je porte des chaussettes trop serrées. Cependant, je ne suis pas certain que le bouquet final de la composition soit apprécié à sa juste valeur. La strophe ultime offre une cohérence de sens et de propos affaiblie par le 6ème vers qui semble un peu gratuit avec sa hache et son bois à fendre dont on ne saisit pas bien ce que ça vient faire dans cette histoire. J'ai donc jugé utile d'apporter aujourd'hui un éclaircissement sur ce point particulier de mon feu d'artifice. En soulevant le capot, je permets au lecteur de jeter un œil sur le moteur à explosion qui me pousse à écrire. Qu'il en profite donc pour vérifier le niveau d'encre...Oups ! Pardon pour cet atavisme de langage, je voulais parler de la jauge à pixels. Quand les technologies passent plus vite qu'une vie, ces lapsus historiques deviennent fréquents. La strophe 7 du même poème en est une bonne illustration.
Démontage du carburateur de la strophe 20 finale :
1er vers : De ce qu'on a dit je suis confus,
Un vers, ça va !
2ème vers : ce qu'on n'a pas fait et ce qu'on fit.
Ça reste clair.
3ème vers : Ton plumage parfait vaut mieux que ton Rāma.
Rāma est l'image de l'homme parfait.
4ème vers : Y a de la poupée trouée pour lui chez Confo.
4ème avatar de Vishnou : Narasimha (l'homme-lion).
Femmes fusillées (poupées trouées) à Lyon en 1943.
Et Rama Yade dans tout ça...un fantasme incrusté malgré moi. Je la rencontre par hasard dans un Conforama où elle cherche un moulin à café (Jean Moulin ?). Je l'aide à choisir et puis je l'invite à prendre un café. Aucune réticence (Résistance ?) de sa part, ce qui est le minimum garanti avec un fantasme...
5ème vers : -Non ! C'est de la barbie bouchée, tu confonds !
Klaus Barbie surnommé "le boucher de Lyon".
6ème vers : -Y a aussi une hache pour le bois qu'on fend ?
6ème avatar de Vishnou : Parashurama (Rāma à la hache). En 1951, Klaus Barbie s’installe en Bolivie et dirige une entreprise d'exploitation du bois.
7ème vers : -Y a surtout ton sac pour aller aux confins.
7ème avatar de Vishnou : Rāma. Son trône est usurpé, il est exilé et trouve refuge dans la forêt.
jeudi 29 septembre 2011
Encager tous les chants d'oiseaux en 4'33"
(Pour un ami souffrant d'acouphènes, un exorcisme...)
Il y a bien longtemps en des périodes devenues légendaires, des chasseurs-cueilleurs nus changèrent de tactique. Fatigués d’envoyer au hasard leurs javelots, il leur vint l’idée de creuser un trou dans le bruit. Après avoir pelleté des gazouillis d’oiseaux, des conversations de vieilles femmes et des souffles de vent qui formèrent un monticule de gravats sonores, ils descendirent dans l’excavation muette et s’y placèrent bien au centre. Dès lors, il leur devint facile de repérer le gibier à l’oreille. Celui-ci était au bord du trou, là où commençait le mur du son, le murmure, le bruissement. Auparavant, seulement un javelot sur sept atteignait sa cible. Ils baptisèrent cette nouvelle technique de chasse "six lances" en raison des nouvelles performances.
Les chasseurs astucieux prospérèrent tant et si bien qu’ils fondèrent des civilisations. Devenus bergers, ils se ramollirent et rêvassèrent. Ces premiers philosophes gardiens de troupeaux comprirent qu’un enclos ne vaut que par sa clôture, qu’un trou n’existe que par ses limites, que le silence ne se révèle que par le bruit qui l’entoure. Les nuits d’insomnie, il faut un chien aboyant au loin, un enfant qui gémit doucement dans son sommeil, pour mettre en évidence ce grand principe. Le silence a besoin de petits événements limitrophes qui le circonscrivent. Imaginer le silence total dépasse l’entendement, il est impossible de ne rien entendre. Le silence est relatif, nul ne peut concevoir un trou dans le vide. Quand le chien s’est tu, quand l’enfant a quitté son rêve d’inquiétude, il reste le bruit des molécules d’air qui s’entrechoquent. Se boucher les oreilles est comme fermer les yeux pour voir l’intérieur de ses paupières, on entend ce qui se passe dans sa propre tête.
Les bergers, qui perçaient des trous dans les roseaux pour en faire des flûtes, apprirent que la musique la plus ensorceleuse est aussi la plus silencieuse. Les savants confirmèrent la chose en expliquant que le vide attire tandis que la matière repousse. Le bruit est comme une vessie de porc que l’on gonflerait à volonté, il occupe toute la place et contraint à s’éloigner. La jeunesse aime à lutter contre des forces qui la dépassent, même si le combat est perdu d’avance. C’est pourquoi elle aime la musique bruyante qui dévaste tout sur son passage tel des cadeaux emballés. L’âge et la fatigue venant, l’auditeur est moins enclin à prouver sa bravoure. Il se laisse séduire par des styles plus reposants et tout aussi charmeurs que les serpents de son printemps qu’il fallait lover à tout prix. Sur la fin, le silence est un puits où il est tentant de se pencher, c’est là le propre des puits et c’est la nature des vieillards que de s’y jeter.
La complexité de la musique ne faisant que croître au fil des millénaires, il fallut bien qu’en 1952 un olibrius inventa le morceau de silence. La partition de John Cage ne se joue pas, elle s’écoute. Les ignorants prétendent qu’on n’y entend rien, c’est bien la preuve qu’ils sont ignorants puisqu’ils n’y entendent rien. C’est en fait le public qui interprète le morceau de façon totalement aléatoire. Il n’est pas dans la confidence et agit spontanément : raclements de gorge discrets pour ne pas déranger et toussotements fiévreux. Les grands soirs, peut-on espérer un éternuement plus consistant, un rire nerveux, voire une chaise qui se dérobe dans un fracas métallique. Il n’est pas exclu qu’une femme enceinte accouche en poussant ses grandes respirations de parturiente. Cela ne s’est pas encore produit bien qu'il y ait souvent un médecin dans la salle.
Il y a bien longtemps en des périodes devenues légendaires, des chasseurs-cueilleurs nus changèrent de tactique. Fatigués d’envoyer au hasard leurs javelots, il leur vint l’idée de creuser un trou dans le bruit. Après avoir pelleté des gazouillis d’oiseaux, des conversations de vieilles femmes et des souffles de vent qui formèrent un monticule de gravats sonores, ils descendirent dans l’excavation muette et s’y placèrent bien au centre. Dès lors, il leur devint facile de repérer le gibier à l’oreille. Celui-ci était au bord du trou, là où commençait le mur du son, le murmure, le bruissement. Auparavant, seulement un javelot sur sept atteignait sa cible. Ils baptisèrent cette nouvelle technique de chasse "six lances" en raison des nouvelles performances.
Les chasseurs astucieux prospérèrent tant et si bien qu’ils fondèrent des civilisations. Devenus bergers, ils se ramollirent et rêvassèrent. Ces premiers philosophes gardiens de troupeaux comprirent qu’un enclos ne vaut que par sa clôture, qu’un trou n’existe que par ses limites, que le silence ne se révèle que par le bruit qui l’entoure. Les nuits d’insomnie, il faut un chien aboyant au loin, un enfant qui gémit doucement dans son sommeil, pour mettre en évidence ce grand principe. Le silence a besoin de petits événements limitrophes qui le circonscrivent. Imaginer le silence total dépasse l’entendement, il est impossible de ne rien entendre. Le silence est relatif, nul ne peut concevoir un trou dans le vide. Quand le chien s’est tu, quand l’enfant a quitté son rêve d’inquiétude, il reste le bruit des molécules d’air qui s’entrechoquent. Se boucher les oreilles est comme fermer les yeux pour voir l’intérieur de ses paupières, on entend ce qui se passe dans sa propre tête.
Les bergers, qui perçaient des trous dans les roseaux pour en faire des flûtes, apprirent que la musique la plus ensorceleuse est aussi la plus silencieuse. Les savants confirmèrent la chose en expliquant que le vide attire tandis que la matière repousse. Le bruit est comme une vessie de porc que l’on gonflerait à volonté, il occupe toute la place et contraint à s’éloigner. La jeunesse aime à lutter contre des forces qui la dépassent, même si le combat est perdu d’avance. C’est pourquoi elle aime la musique bruyante qui dévaste tout sur son passage tel des cadeaux emballés. L’âge et la fatigue venant, l’auditeur est moins enclin à prouver sa bravoure. Il se laisse séduire par des styles plus reposants et tout aussi charmeurs que les serpents de son printemps qu’il fallait lover à tout prix. Sur la fin, le silence est un puits où il est tentant de se pencher, c’est là le propre des puits et c’est la nature des vieillards que de s’y jeter.
La complexité de la musique ne faisant que croître au fil des millénaires, il fallut bien qu’en 1952 un olibrius inventa le morceau de silence. La partition de John Cage ne se joue pas, elle s’écoute. Les ignorants prétendent qu’on n’y entend rien, c’est bien la preuve qu’ils sont ignorants puisqu’ils n’y entendent rien. C’est en fait le public qui interprète le morceau de façon totalement aléatoire. Il n’est pas dans la confidence et agit spontanément : raclements de gorge discrets pour ne pas déranger et toussotements fiévreux. Les grands soirs, peut-on espérer un éternuement plus consistant, un rire nerveux, voire une chaise qui se dérobe dans un fracas métallique. Il n’est pas exclu qu’une femme enceinte accouche en poussant ses grandes respirations de parturiente. Cela ne s’est pas encore produit bien qu'il y ait souvent un médecin dans la salle.
Il est à craindre qu’un jour on rebouche complètement le trou dans le bruit en plaçant au beau milieu des spectateurs d’énormes enceintes accouchant d'un enregistrement des Rolling Stones. Paint It Black pourrait donc être considéré comme une oeuvre de John Cage. Comme en théorie il est possible de le remplacer par n’importe quel enregistrement, le patrimoine sonore mondial deviendrait ce morceau de John Cage. 4'33" se transformerait en un gigantesque trou noir aspirant la matière musicale dans un rayon dépassant de loin ceux des grandes surfaces. Il suffirait alors qu'une major du disque rachète ce seul morceau de silence pour devenir maître du monde en toute légalité, sans se faire la belle. Les œuvres dépassant la durée de quatre minutes et trente-trois secondes pourraient être saucissonnées en un certain nombre de segments que l’on prendrait soin de proposer dans autant de versions accolées que nécessaire.
Pour lutter contre cela, il sera bon de tirer les enseignements d’un processus identique qui s’est déjà produit dans la littérature. Jorge Luis Borgès a décrit dans sa Bibliothèque de Babel un lieu où seraient conservés tous les livres réalisables à partir de la combinaison sans fin des caractères alphabétiques, tant ceux déjà écrits que ceux restant à écrire. Il croyait ainsi s’approprier les œuvres complètes de la littérature mais c’était sans compter sur Pierre Ménard, un de ses propres personnages, qui le remit à sa place en prouvant, dans une autre nouvelle, qu’on pouvait très bien réécrire mot pour mot le Quichotte de Cervantès ou tout autre texte, y compris la Bibliothèque de Babel, et s’attribuer cette nouvelle version strictement identique à l’ancienne, à la virgule près. Le propos n’étant pas ici d’exposer la démonstration de ce tour de passe-passe, nous nous contenterons d’affirmer que cela fonctionne effectivement. Les lecteurs sceptiques voudront bien se reporter aux œuvres du maître argentin pendant que nous retournons sur-le-champ dans la fosse orchestrer le sauvetage du monde musical des griffes de l’horreur mercantile, un univers sale, des cris émis, une guerre des nerfs que le sot nie. Il suffira donc aux Rolling Stones de rejouer note pour note la version de la pièce de John Cage qui les intéresse et le monde sera sauvé. C'est ainsi que je vois une porte de sortie rouge et tel est repris qui croyait prendre...
Pour lutter contre cela, il sera bon de tirer les enseignements d’un processus identique qui s’est déjà produit dans la littérature. Jorge Luis Borgès a décrit dans sa Bibliothèque de Babel un lieu où seraient conservés tous les livres réalisables à partir de la combinaison sans fin des caractères alphabétiques, tant ceux déjà écrits que ceux restant à écrire. Il croyait ainsi s’approprier les œuvres complètes de la littérature mais c’était sans compter sur Pierre Ménard, un de ses propres personnages, qui le remit à sa place en prouvant, dans une autre nouvelle, qu’on pouvait très bien réécrire mot pour mot le Quichotte de Cervantès ou tout autre texte, y compris la Bibliothèque de Babel, et s’attribuer cette nouvelle version strictement identique à l’ancienne, à la virgule près. Le propos n’étant pas ici d’exposer la démonstration de ce tour de passe-passe, nous nous contenterons d’affirmer que cela fonctionne effectivement. Les lecteurs sceptiques voudront bien se reporter aux œuvres du maître argentin pendant que nous retournons sur-le-champ dans la fosse orchestrer le sauvetage du monde musical des griffes de l’horreur mercantile, un univers sale, des cris émis, une guerre des nerfs que le sot nie. Il suffira donc aux Rolling Stones de rejouer note pour note la version de la pièce de John Cage qui les intéresse et le monde sera sauvé. C'est ainsi que je vois une porte de sortie rouge et tel est repris qui croyait prendre...
Notes :
-La minute de silence est une toute autre affaire. Espèce d'équivalent civil à la prière, ce truc bâtard m'ennuie. Je ne crois en rien et n'ai pas besoin de succédané. Pas d'aspartame dans l'athée.
-Je ne remercierai jamais assez John Cage de m'avoir permis d'interpréter à la perfection cette pièce au piano. Moi qui reste sur la touche, au clair de la lune, quand il faut utiliser plus d'un doigt. Tous les jeux me sont interdits à la guitare, grâce à son génie un seul est dans mes cordes. Je ne me refuse plus rien, theremin, violon, berimbau, trompette, grandes orgues, psaltérion, chalemie, contrebasse, tout y passe.
-En le récitant d'une voix pressée tout en restant intelligible, mon texte occupe quatre minutes et trente-trois secondes de votre temps. Entraînez-vous, chronomètre en main !
mardi 20 septembre 2011
Ne plus raser les murs et sortir de l'impasse belge
Tous les matins de mon existence adulte, devant le miroir constellé d’impacts de jets de sébum et de chiures de mouches séculaires, j'entreprenais une chorégraphie un peu rasoir exécutée au quart de poil sur le parquet cireux de mes joues. Les pauvresses en avaient la barbe de ce rituel journalier, elles préféraient de loin la valse tendre des caresses nocturnes de mains expertes à la sarabande intrépide des couteaux tournoyants et bourdonnants qui retentissait dans la salle de bain. J'étais tenté de les sermonner en leur expliquant qu’une peau lisse donne de l’assurance et maintient l’ordre du visage, mais il était inutile de leur passer un savon puisque je me rasais électriquement. Mon engin à trois têtes rotatives, un cerbère abrasif aboyant aux portes de l’enfer diurne, décrivait des cercles de chien enchaîné qui, tel un Attila raté, traçait un sillon où l’herbe repoussait dès le lendemain. Sur la piste glaciale et crevassée, la faucheuse de la mort chaussée de patins affûtés entamait des circonvolutions écervelées, des figures plus obscures que celles d’Holiday On Ice, des tracés plus incompréhensibles que ceux de Nazca. Arrivé à l’âge mur, je pratiquais l’instrument avec une grande justesse de ton. Mon interprétation était parfaitement régulière et ne connaissait plus les variations et autres soubresauts propres à la jeunesse. Quel adolescent découvrant les affres du rasage n’a pas hésité devant le chemin à prendre, entraînant ses lames vers des trajets douteux sur des airs incertains. Le vrombissement monotone du rasoir n’incitait guère à l’évasion mais au gré de mes rêveries matinales de bâilleur invétéré - de bâilleur de fonds faudrait-il dire, quand on sait de quelles profondeurs remontent ces trésors de l’inconscient - le bourdonnement de l’orchestre rouge, écorchant au passage la partition, se métamorphosait en air à danser : sardane cromagnonesque sous l’arête du nez à l’entrée des grottes, tango sur les plaines pourtant si peu argentines de mes joues, clavecin bien tempéré sur mes tempes, tyrolienne jodlée sur le pic du menton et pour finir, la samba meurtrière que l’on danse dans les coupe-gorge de Rio et dont on ressort écorché vif. Et quand la peau me brûlait d’avoir trop guinché, l’épiderme s’enflammait comme un bal tragique que seul apaisait un flot d’après-rasage jaillissant à gros bouillons d’une lance à incendie, un prêtre bénissant les cadavres sur le champ de bataille. Après le sabre, le goupillon !
Verdun, c'est la fin, et dire que c'était le visage de mon premier labour. Verdun, c'est la fin, je ne crois pas que j'y retournerai un jour. Les tranchées ont cicatrisé et les poilus ont repoussé l'ennemi d'abord, puis repoussé simplement, raides et piquants comme des baïonnettes au combat, plus doux après un mois de permission, herbes folles maintenant d'un ancien champ de bataille visité par des touristes acariens que je renvoie avec des cartes postales et du shampoing. Je ne rase plus les murs, je me caresse le poil. Le rouge brique est désormais moquetté de gris et la volupté est tapie là-dedans comme un clitoris sur le chemin des dames.
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