Au cœur de l’été, un doux poignard s'enfonçait, la fête annuelle du village avec son défilé tout en transpiration. La sueur ruisselait sous les costumes galonnés, le soleil dorait les cuivres déjà rutilants et les passages d’ombre volés aux platanes soulageaient des souffrances vécues dans la joie. Le soleil cognait sur Frédéric et Frédéric cognait sur son tambour. Après la parade, venait l’heure des rafraîchissements où délaissant son fût, il en gagnait d’autres mis en perce. Les musiciens se retrouvaient autour d’une bière à la bonne température, apaisant les lèvres congestionnées par la rudesse des embouchures, les remettant en forme pour le bal du soir où elles espéraient des contacts plus tendres. Mais avant de guincher, du travail les attendait encore au feu d’artifice qu’il fallait sonoriser en fanfare. Les belles rouges et les belles bleues se devaient d’être accompagnées d’une musique d’ascenseur qui les ferait s’élever encore un peu plus haut, bien au-dessus des applaudissements. Frédéric communiait avec tout cela et si la musique était certes partie intrinsèque d’un grand tout, il la jugeait quantité négligeable dans la recette de l’extase ainsi préparée. Elle était comme le poivre dans la soupe, qui en relève le goût mais que l’on n’apprécie jamais seul. La musique figurait sur l’étagère des condiments secondaires et ne pouvait être comparée à ce qui fait le sel de l’existence. Frédéric aurait pu finir sa vie dans cet état d’esprit, frappant son tambour sans état d’âme jusqu’à ce que le cœur lâchât une première fois, qu’une puce hospitalièrement insérée remédiât à cette défection et durât, durât, durât…jusqu’à ce que je ne pusse plus endurer d'écrire.
Mais le destin, concept à la vue basse qui lit la partition sans lunettes, commit une fois de plus une fausse note. Il y avait dans la fanfare un joueur de tuba rachitique que le poids de son instrument ne parvenait pas à muscler, malgré une ordonnance spéciale du médecin qui l’avait affecté à ce poste lourd de kilogrammes et de responsabilités. L’énorme tuba se voyait et s’entendait plus que tout autre instrument et il fallait être à la hauteur d’un tel géant. La médecine n’étant pas une science exacte, le traitement se révéla parfaitement inefficace. De plus en plus vacillant, Christophe, puisque c’était son prénom, finit par s’effondrer en trébuchant non pas sur une marche, un lacet de chaussure ou une peau de banane, mais sur rien du tout comme savent si bien le faire les grands malades. Pendant que son maître se rapprochait du sol, l’instrument déséquilibré bascula en avant et son grand pavillon avala tout cru la tête et le képi de Frédéric. Le pauvre gars ayant un double menton et le crâne un peu pointu, il se produisit alors ce que les mécaniciens appellent un emmanchement conique. Ce type de liaison est coriace et il faut cogner dur pour obtenir la séparation des deux parties. Un tribunal des divorces n’aurait pas fait mieux que le bloc opératoire où l’on vit pour la première et la dernière fois parmi les scalpels un jeu complet de marteaux à rétamer et à débosseler. Il s’en fallut de peu, l’opération périclitant, qu’un mystérieux homme au masque de cuivre ne fût pris pour le frère jumeau du président de la république. Mais les émules d'Alain Decaux se passeront de cette aubaine, le chirurgien parvint in extremis à sortir la tête du patient de ce grand vagin doré. Frédéric vécut cette parodie d’accouchement comme une seconde naissance, il ne fut plus jamais le même. Un cordon ombilical invisible, et que n’aurait su couper l’infirmière, le reliait au mystérieux ventre de cuivre. Qu’avait-il vu à l’intérieur pendant la petite heure où il était resté coincé dans le pavillon de l’instrument ? Avait-il poursuivi un lapin blanc jusqu’au Pays des Merveilles ?
Taratata ! Zim ! Zim ! Poum ! Désormais, les oreilles de Frédéric se vrillaient de dégoût à l’audition de cette ratatouille militaire qu’il supportait naguère. Était-il possible que lui-même en rajoutât dans l’horreur avec les rataplan de son tambour ! Incapable de réintégrer la fanfare, il errait à travers le village comme quelqu’un qui se serait fait avoir par la vie alors qu’il s’était simplement fait entuber par un tuba. Les musiciens s’inquiétèrent de le voir ainsi désœuvré, arpentant les rues le regard vide comme un voyageur recherchant une destination perdue. Ils s’inquiétèrent tant qu’ils déléguèrent l’un d’entre eux à la surveillance de l’évaporé. Le joueur de tuba fut désigné non seulement parce qu’il était un peu responsable de l’état de Frédéric mais aussi à cause de sa maigreur qui permettait une filature des plus discrètes. On vit ainsi Frédéric flanqué d’une ombre mince qui le suivait à distance suffisante pour qu’il ne remarquât rien.
Christophe fut quelquefois déconcerté par certains comportements étranges de Frédéric. Il l’aperçut une fois, alors qu’un orage soudain déversait des trombes d’eau d’un ciel noir, accroupi sous un appentis branlant devant une vieille bassine. Des gouttes de pluie échappées d’une gouttière trop sollicitée frappaient la surface de tôle d’un plic-ploc régulier. Il semblait fasciné par cette musique naturelle. Une cuillère au métal terni affleurait à la surface du sol. Bientôt, Frédéric dégagea ce vestige de l’âge de fer, le débarrassa grossièrement de sa gangue de terre battue et se mit à en frapper la bassine. Une cadence étrange se fit entendre à contretemps des gouttes de pluie, les intégrant dans une sarabande de tôle telle qu’on la pratiquait parfois à l’entreprise de chaudronnerie, unique industrie du village. Le guetteur trempé jusqu’aux os quitta son poste les yeux levés au ciel en dodelinant de la tête. C’était l’heure du dîner et les élucubrations d’un possédé ne valaient pas le coup de louper cette activité sacrée, d’autant que la vigueur de son coup de fourchette était inversement proportionnelle à la maigreur de son corps en fil de fer.
Un début d’après-midi alors que la perspective éloignée du café arrosé de dix-sept heures trente permettait encore une surveillance efficace, Christophe s’épuisa à courir derrière Frédéric qui poursuivait lui-même un gamin à bicyclette. Le môme avait installé à la roue arrière de son vélo une épingle à linge qui frottait sur les rayons. Le dispositif produisait un vrombissement dont les variations correspondaient aux ralentissements et accélérations du cycliste qui répercutait les mêmes effets chez Frédéric et par conséquent chez son pisteur. Tous ces changements de vitesse, proches du ballet contemporain, étaient amplifiés par le fait que Frédéric se savait suivi. Pendant de cours instants, il freinait l’allure, augmentant sa distance au vélo, afin de voir si l’ombre mince qu’il devinait à ses trousses se comportait de même. Quand il fut convaincu de la réalité de cette filature, Frédéric n’en comprit pas immédiatement la raison. Les études sonores auxquelles il s’adonnait occupaient si pleinement son esprit qu’il y restait peu de place pour le moindre discernement et c’était déjà un miracle qu’il eût compris qu’on le filait. Intrigué, il décida d’effectuer une reconnaissance, le soir venu, au domicile de Christophe. Celui-ci en serait absent comme tous les jeudis, astreint à la répétition hebdomadaire de la fanfare.
On ne peut que rester perplexe quant à la démarche de Frédéric alors qu’il aurait pu tout simplement demander à Christophe les raisons de son comportement. Mais est-ce vraiment l’éventuelle découverte d’indices qui le poussa vers cet appartement ? Qu’il y rencontrât son destin nous invite à soupçonner des puissances d’attraction capables d’infléchir nos actes et nos trajectoires ! Capables tout autant d’envoyer Christophe à la répétition sans son tuba ! Ce qui ne lui arrivait jamais, l’homme étant d’un naturel peu distrait. Au moment d’entonner les approximatifs hennissements qui permettent l’échauffement, le musicien confus s’aperçut de sa bévue. Sous les ricanements de ses collègues, il s’en retourna chercher l’instrument. Quatre étages d’escaliers crevants le déposèrent sur le palier qui soutenait son paillasson. Il s’aperçut très vite que quelque chose clochait, bien que la porte baillât d’ennui et que la serrure se forçât à rire comme si de rien n’était, pensant ainsi dissimuler la douleur du bois éclaté. Un pied de biche avait déployé des trésors de séduction afin de fléchir le cœur d’un verrou qui, malgré trois solides points d’ancrage, avait failli à sa réputation de fermeté.
Christophe se rua chez lui, indécis entre reprendre son souffle après l’épuisement ou le retenir devant la surprise. Il eut à peine le temps de voir disparaître les godillots mal cirés de Frédéric à l’intérieur de son tuba. Se jetant à plat ventre sur le parquet ciré, il glissa jusqu’au pavillon de l’instrument vorace, tentant d’attraper l’extrémité de la semelle gauche qui dépassait tout juste de cette bouche de cuivre. Un bruit de succion accompagna la disparition totale de Frédéric. Il fut suivi d’un rot puissant et musical qui projeta Christophe en arrière, manquant l’assommer contre l’armoire qui branla de tout son chêne. L’instabilité de ce meuble qu’il tenait de sa grand-mère lui fit comprendre ce qui s’était passé juste avant son arrivée. Il avait l’habitude de ranger son encombrant tuba sur le haut de l’armoire, économisant ainsi un peu de place dans cet appartement restreint. Frédéric se sera cogné au meuble, provoquant la chute de l’instrument. Mais bien des questions restaient sans réponses : Que cherchait-il de si important chez Christophe au point de s’y introduire par effraction ? Comment le tuba avait-il pu l’engloutir tout entier alors qu’à la précédente rencontre seule la tête était rentrée ? Que la tête, d’une certaine manière, n’en fût jamais vraiment ressortie avait-il favorisé le passage du reste du corps par un obscur processus de lubrification mentale ? Tout ceci dépassait l’entendement de Christophe qui se mit à gueuler dans le pavillon du tuba, appelant de toute sa voix Frédéric. Aucune réponse ne lui parvint, ni le moindre écho. Le tunnel de cuivre donnait sur le mystère et la courbure de la tuyauterie n’était pas sans rappeler un point d’interrogation.
Il ne put se résoudre à raconter l’étrange événement qu’il avait vécu. De toute façon, personne ne l’aurait cru et cela lui épargna d’être soupçonné de meurtre pendant l’enquête qui fut menée suite à la disparition de Frédéric. Comme on ne retrouva jamais le moindre trognon de cadavre, l’affaire fut classée et l’on supposa que l’ancien joueur de tambour était parti courir le monde en ne prévenant personne, ce qui n’avait rien d’étonnant vu son comportement ces derniers temps. Christophe ne put jamais se résoudre à jouer de nouveau sur son tuba. Il savait Frédéric à l’intérieur, quelque part ou au-delà, mort ou vivant. Si le pavillon de l’instrument était sa bouche, alors l’embouchure située à l’autre extrémité devait faire office d’anus. Conscient que se faire souffler dans le cul était plutôt une pratique à classer dans la catégorie des plaisirs, il imaginait mal comment cela provoquerait un vomissement propre à rejeter Frédéric. De plus, une sorte d’intuition l’amenait à penser que ce Jonas avait trouvé un univers à sa mesure dans le ventre de sa baleine. Il abandonna la fanfare, prétextant des problèmes de santé et cassa sa tirelire afin de conserver secrètement l’instrument. Le tuba appartenait à la municipalité, elle récupéra un modèle de même marque et de même série que Christophe s’était procuré dans un magasin éloigné. On le félicita pour l’entretien soigneux de l’appareil qui brillait comme s’il était neuf.
Quelque temps plus tard, convaincu que si un ami est parti définitivement, il est comme mort pour ceux qui restent, Christophe se prit à considérer l’instrument comme le tombeau de Frédéric. Une nuit, il chargea, en compagnie d’une pelle, d’une pioche et d’une lanterne, le tuba dans le coffre de sa deux-chevaux et prit la direction de la forêt toute proche qui bouchait l’horizon à l’est du village. Il choisit une petite clairière où il creusa un trou au pied d’un chêne centenaire. Un hibou qui n’avait jamais vu de tuba s’enfuit d’une branche en hululant. L’instrument fut déposé délicatement à une profondeur d’un mètre cinquante et Christophe commença à jeter des pelletées de terre sur le cercueil de cuivre. Au fur et à mesure de son travail de remblai, le bruit feutré de la terre qui recouvrait lentement l’instrument passa de la simple succession de flocs anonymes à une musicalité de plus en plus perceptible. Christophe prit soudain conscience qu’il interprétait une marche funèbre en compagnie des mottes de terre. Maniant sa pelle comme une baguette de chef, il dirigea l’orchestre dans la fosse. Un tapis de feuilles mortes conclut très doucement le morceau. Frédéric était là-dessous !
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