samedi 8 octobre 2011

Ne pas louper son coup

(à Tex Avery et au Chasseur Français)

Un loup mal en point s’en revenait chez lui bredouille après une journée à fureter sans conviction, à baguenauder dans les sous-bois. L’animal avait quelques difficultés à reprendre du poil de la bête, lui en restant peu de présentable sur le dos. Pour faire honneur à sa condition de loup, il lui manquait les attributs principaux de sa race : les dents longues, la langue rouge, les yeux jaunes et la queue touffue. Bien que né pour être sauvage et libre, il n’aurait pu s’appeler Steppenwolf. Des ennuis le circonvenaient, en faisant un prisonnier des circonstances, un martyr constant du cirque de la vie dont nous ne ferons pas circuler le nom par pudeur.
Au détour du chemin, tant de mirages culinaires l’assaillirent qu’il faillit glisser sur des côtes de porc bien grasses et, l’instant suivant, se retrouver pendu par un chapelet de saucisses balancé d’une branche comme la corde d’un gibet improvisé. Heureusement, il s’en fallait encore de quelques degrés de réalité pour que ces fantasmes charcutiers se matérialisent sur le chemin. Son appétit avait beau être phénoménal, il est acquis néanmoins que la faim ne justifie que les moyens, les visions au-dessus de la moyenne ressortant du domaine de la soif. Une fois négocié ce virage en cochonnailles virtuelles, lui apparut dans la dernière ligne droite avant chez lui un nouveau mirage. Ce dernier faisait dans la tradition, un vieil habitué des déserts nord-africains lui proposant un méchoui en travers de la route. Un mouton entier reluisant comme un damné en enfer était embroché au-dessus d’une fosse rougeoyante. La faim en casaque rouge lui cravachant les flancs, notre loup franchit cet obstacle comme un pégase, sans même se brûler les ailes. Enfin, la ligne d’arrivée apparut à ce cheval sur le retour, ce loup fatigué d’avoir trop rêvé et si peu dévoré. À ce stade de l’histoire, le lecteur attentif aura compris que l’animal avait de sérieux problèmes, nous ne tarderons pas à en apprendre plus.
Il s’assit à la table en maugréant, jetant un regard sournois sur sa femme, belle louve trentenaire, et ses deux enfants, louveteaux pré-pubères. La famille ne communiait qu’aux trois quarts autour de la table végétarienne car le père reniait choux, navets, carottes et soja. C’était un loup de l’ancienne école, celle où l'on apprenait à chasser la nourriture sur pattes, la queue en tire-bouchon ou la laine bien épaisse et certainement pas à biner, à bêcher, à bichonner, les objets du culte à la main, des légumes idiots plantés là et vénérés comme des dieux. Qu’en avait-il à faire des élans mystiques de sa femme en extase devant la laitue qui monte comme un lama en lévitation ! Elle ne faisait que lui raconter des salades sur les bienfaits d’une alimentation non carnée et aurait voulu qu’il fasse le poireau toute la journée dans le jardin. Pas question pour lui de persécuter limaces, pucerons et parasites à renfort de bouillie bordélique et autres poudres magiques. Celle d’escampette, la seule qu’il acceptât de manipuler, était prise régulièrement à des doses plus qu’homéopathiques. Pendant la journée, il errait l’âme en peine avec la consigne de ne jamais rapporter le moindre morceau de viande à la maison, c’eut été le plus grand des sacrilèges. Un début de conciliation aurait pu s’appuyer sur l’existence du barometz, également nommé "agneau végétal de Tartarie". Cette plante de la forme d’un jeune mouton est, paraît-il, très recherchée par les loups qui s’en délectent. Mais pour le malheur de notre héros, les végétaux chimériques sont généralement dépourvus de toutes protéines. Le lecteur, de plus en plus attentif, se demande ce qui l’empêchait de battre la campagne, les quenottes en quête de chair fraîche. Ne pouvait-il fendre les flots de sang et accéder au plus profond, au cœur même des naufragés de sa faim avant de rentrer au bercail, le ventre modérément distendu sans éveiller les soupçons, tout au plus un discret borborygme ?
Après avoir péniblement avalé une assiette de crudités suivie d’une portion de riz complet, notre loup ferma doucement les yeux. Il imagina très fort que le jus des tomates lui coulant dans le gosier résultait du massacre d’un porcelet joufflu au teint rose plutôt que de la culture biologique de ces immondes légumes rouges et gonflés à craquer comme les mamelles d’une truie trop malade pour être dévorée. La fadeur écœurante des tomates lui rappelait trop lointainement le goût du sang pour que le rêve durât plus que quelques secondes. Mais ces secondes-là valaient de l’or et il aurait tout donné afin que le temps puisse s’étirer à volonté comme un élastique bienveillant. Le sommeil, pensa-t-il, par le biais des rêves, peut donner cette illusion. L’austérité végétale de son dessert consommée, il quitta la table des supplices pour s’allonger sur le divan avachi qui lui servait à la sieste et s’endormit rapidement en laissant le soin aux fonctions inconscientes de son estomac de digérer ce repas contre-nature. Nous passerons sur le détail des rêves du dormeur, il ne faut pas être grand clerc pour deviner les songes d’un prédateur en mal de protéines. Mais pourquoi retentit brusquement cette sirène de navire au beau milieu du carnage ?
Un oreiller confidentiel expédié en recommandé par sa chère épouse atterrit avec accusé de réception sur le mufle moite du rêveur qui se débattait tant bien que mal pour intégrer dans le songe carnassier les mugissements mystérieux d’un paquebot en rut. Une odeur pestilentielle assaillit les narines de toute la famille dès les premiers instants de ce réveil brutal. Le fumet irrespirable se diffusait dans l’air depuis l’anus musical de notre loup bien en peine d’arrêter cet aérosol infernal et dangereux pour la couche d’ozone. Des relents de chou pourri, de végétaux en décomposition évoquant l’eau croupie au fond du vase des fleurs, étaient expulsés des intestins de l’animal comme un Jonas importun des entrailles d’une baleine exaspérée. Sa famille au grand complet, les appendices nasaux aussi bardés d’épingles qu’une tournée de linge sur le fil, le bombardait d’objets les plus hétéroclites tels que grille-pain complet, diverses télécommandes, sèche-cheveux, presse-purée, presse pourrie dont le dernier numéro du bulletin mensuel de l'association macrobiotique locale. Ces manœuvres balistiques accompagnées d’un concert de cris d'anathèmes exclurent de la maison un Coltrane aux solos faisandés. Fort marri de sa sieste interrompue par des phénomènes de nature intestinale qu’il ne contrôlait pas, le loup pétomane s’enfuit donc comme un voleur avec les sirènes de police au cul, répandant derrière lui une odeur propre à expurger la mouche des manuels d’entomologie. Mais le lecteur rompu à l’exercice de la biochimie sera en droit de s’interroger sur les causes de la formation de ces gaz délétères !
C’était un loup souffrant d’aérophagie persistante doublée d’une fermentation intempestive et carabinée du gros intestin occasionnée par le transit répété d’aliments non calibrés pour un organisme carnivore. La vision d’un tel animal jouant du flageolet dans la campagne éveillait des sentiments bucoliques chez ceux qui le croisaient au hasard des sentiers. Un loup normal les eut figés sur place, les jambes flageolantes, mais celui-ci leur donnait l’envie de danser parmi les jonquilles et les coquelicots, se moquant de ce musicien et de son instrument à vent. Aussi préférait-il l’humidité des pierres moussues à la compagnie des humains, plutôt raser les murs qu’être la risée des gens. De fil en aiguille, la vieille muraille en ruine qu’il longeait devint barbelés. La clôture encadrait un troupeau de moutons blancs comme neige de toute méfiance, innocents comme les agneaux qui naissent et qu’ils n’étaient plus. L’animal comptait bien soigner son mal avec les remèdes sur pattes spécialement indiqués qui folâtraient sur leur carré d’herbe, rappelant des comprimés roulant dans l’assiette d’un grand malade. Souffrant mille morts en son ventre putréfié, il franchit la clôture comme on passe la porte d’une pharmacie de garde. Il accrocha au passage le fond de son pantalon afin que les traditions fussent respectées, et s’approcha à pas de loup (évidemment !) d’un mouton bien dodu en pardessus de laine vierge. Il avançait à pas feutrés vers sa proie qui ne se doutait de rien, le vent lui faisant défaut, lorsqu’un zéphyr de nature différente surgit en pétaradant de l’anus contrarié du chasseur, signalant sa présence aussi efficacement qu’un rugissement de bête affamée. Ce fut le troupeau entier qui s’enfuit aux quatre coins du pâturage et le loup, malgré le vent en poupe, ne put en rattraper un seul, ballonné par les prochains gaz sur la liste à demander leur billet de sortie. Le même phénomène se reproduisait désormais à chaque affût et il était devenu impossible au prédateur d’assouvir sa faim. Il quitta le champ de bataille, inquiet mais non désespéré, afin d’ourdir un stratagème plus subtil qui tint compte de son handicap grotesque.
Déambulant à grandes enjambées fiévreuses, les mains jointes dans le dos comme un savant cherchant la dernière folie pour embêter le monde, le loup pensif scrutait les ténèbres de l’inspiration à l’affût d’une idée. Elle ne jaillit pas sous la forme d’une ampoule à filament incandescent, c'était trop demander à l'époque de la fluo-compacte, mais en l’apparence d’un vieux bouchon de champagne qui percuta inopinément les orteils poilus et griffus de l’imagination en marche. Ce champignon de liège capsulé de fer blanc allait devenir la pierre d’achoppement du dispositif en comblant l’anus malicieux par où s’échappait le souffle révélateur. L’animal peu initié aux principes de la sodomie passive et manquant sérieusement d’ouverture, souffrit quelque peu en introduisant le bouchon. Élargir ses horizons nécessite parfois d’ébranler le fondement étroit de sa petite religion. Prenant garde de ne pas tomber sur un cochon à la queue en tire-bouchon, il s’en alla la démarche légèrement constipée tenter une seconde chance auprès des moutons précédemment victorieux.
Cette fois-ci, le chasseur comptait bien ne pas ébruiter l’affaire par les trompettes de la renommée. Il s’avança prudemment vers le mouton désigné par le sort, en serrant les fesses de peur de perdre le bouchon pourtant bien calé dans son orifice. Le fer blanc peu reluisant pris dans une sertissure d’hémorroïdes grenat donnait l’image d’un bijou de mauvais goût trop longtemps gagé au mont de piété. Il progressait lorsque la peur d’échouer le tenaillant au ventre lui donna des ballonnements qu’il ne pourrait contenir longtemps sans se transformer en montgolfière et risquer l’éclatement, l’élasticité du corps n’y tenant plus. Des douleurs épouvantables lui enflammaient les intestins. C’en était trop, la catastrophe du Hindenburg lui revenant en mémoire acheva de le convaincre d’effectuer un demi-tour discret pour ne pas alerter sa proie. Cette volte-face accomplie, la compression des gaz fut si prodigieuse que ses boyaux se comportèrent comme une arme à air comprimé, envoyant le bouchon estourbir proprement le mouton dans la force de l’âge à qui il venait de tourner le dos. Notre loup n’en revenait pas, la méthode champenoise avait porté ses fruits, un fruit mortel comme une grenade, lancé à la vitesse redoutable d’une balle de fusil et renforcé de métal contondant. Comme technique de chasse, c’était pousser le bouchon un peu loin !
Nous finirons sur cette image édifiante : le chasseur, un pied posé sur sa proie gisante, les poings sur les hanches et les entrailles à présent apaisées, regardait pensif le projectile meurtrier, échoué quelques mètres plus loin sur l’herbe tendre. Il songea que la solution de son problème était contenue dans l’énoncé de celui-ci. Mais le problème résolu, la solution disparaissait avec lui. Ses intestins en voie de guérison, par l’apport de viande fraîche, ne pourront longtemps autoriser cette méthode particulière de chasse qui dépend précisément de leur mauvais fonctionnement. Diable ! Un nouveau problème pointait son nez. Ce qui l’amena à penser que combattre le mal en s'aidant du mal n’est qu’un bien provisoire… Que le lecteur féru de philosophie ne s’emballe pas, il n'alla pas plus loin sur ce chemin de ronde, cette voie sans issue. Certes, un humain aurait poussé le raisonnement jusqu’à l’inanition et la folie mais notre animal se reprit vite et comprit que, ses pets présentement envolés, il pouvait se remettre à chasser normalement. Arrêtant de se prendre pour un loup des fables, il renforça sa pose à la Tartarin et l’aventure se referma en un cercle rétrécissant jusqu’à disparaître dans le noir.
That’s all, folks !

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