dimanche 14 août 2011

Essorer le mauvais sort

Ce soir, je faisais la vaisselle de mon unique couvert dans l'évier, pêchant à la cuillère un petit morceau de gras de saumon qui surnageait dans le détergent, quand l'éponge que j'avais dans l'autre main m'adressa la parole. Elle n'en pouvait plus de se taire et souhaitait raconter l'histoire de sa vie, une vie très longue qui a commencé à se gâter aux premiers temps du christianisme.
Elle passa rapidement sur ses jeunes années de tranquillité sous-marine, havre de pétoncles et de tentacules, avant qu'un pêcheur importun l'arrachât de son rocher natal. Du paradis de Kalymnos, elle se trouva jetée dans l'enfer de Jérusalem où l'administration romaine avait besoin de ses services. Un certain Jésus était mourant sur la croix et avait soif. Le centurion, qui veillait au bon déroulement du supplice, lui tendit au bout d'une branche d'hysope une éponge imbibée de vinaigre. Le christ, qui avait une sainte horreur de la posca en guise de pause-café pendant les heures de travail de son agonie, regarda droit dans les trous l'effrontée qui le narguait tel un crâne monstrueux aux centaines d'orbites suintantes et lui asséna ces paroles : « Quand il s'agit de m'humilier dans la souffrance alors que je réclame seulement un peu d'eau fraîche et d'amour pour étancher ma soif, tu sais faire vinaigre, si j'ose dire ! C'est pourquoi tu te dépêcheras ainsi jusqu'à la fin des temps. Désormais, chaque fois que la boisson sera répandue, que pencheront trop le canthare et le kylix, tu te précipiteras pour éponger le vin renversé à la table des orgies dionysiaques. Tu t'acharneras sur les souillures de bière mal brassée à l'étal du marchand malhonnête, voleur des pauvres. N'aie crainte d'y prendre goût car tu te changeras les idées en léchant la sauce olivâtre et surie qui déborde des gamelles des légionnaires, des plats de lentilles qui ne valent même plus un droit d'aînesse. Puis tu goûteras à l'autre face du péché : après l'alcool et la bonne chère, la chair ! Le strigile va disparaître et tu le remplaceras en frottant énergiquement les aisselles et les entrejambes avec du savon – un nouveau truc de gaulois à base de suif errant –  et des onguents parfumés se mêlant à la vieille sueur. Tu absorberas les secrétions intimes coulant des intimités les plus secrètes. Tu séjourneras comme pessaire dans les conduits souillés de l'homme et de la femme. Tu nageras dans les baignoires des temps à venir aux eaux bleutées et moussantes se chargeant peu à peu de toute la crasse du monde. Tu contiendras le jus des plaies sur les champs de batailles, fruits pourris de la bêtise crasse. Tu feras la toilette des morts en rêvant d'être à leur place, que ton cauchemar enfin finisse. Tu torcheras les culs des riches avant l'invention du papier-monnaie. Tu lessiveras aussi les murs salpêtreux des palais ruinés avant d'éponger les dettes. Enfin, tu connaîtras les cauchemars aseptisés en te gorgeant d'eau de javel et de récurants ammoniaqués pour nettoyer les lavabos et assainir les cuvettes des futurs Atlantes microphobes au-delà des Colonnes d'Hercule. Après ce que tu viens de me faire, je ne peux vraiment pas passer l'éponge et c'est l'être humain qui te passera de mains en mains partout où il réclamera tes services, y compris sur le mélaminé et le stratifié qui apparaîtront dans deux mille ans car je te maudis pour l'éternité. En attendant, tu peux commencer à laver la Rolls, je monte au ciel en milieu d'après-midi. Fais gaffe à Miss Eleanor, la nana sur le bouchon du radiateur, c'est elle qui conduira ! ». 
Passer un savon à une éponge, au sens figuré comme au sens propre des thermes, c'était quelque chose. La pauvre a effectivement vécu tout ce que cet esprit vengeur lui avait promis, et bien plus encore. Normalement, elle aurait dû se déchiqueter au bout de quelques mois comme toutes ses copines, mais la malédiction l'a maintenue en parfait état jusqu'à maintenant. Deux millénaires et pas un accroc, je me disais bien que cette éponge n'était pas normale. On se la transmet dans la famille depuis des générations, aussi solide qu'une armoire en chêne et pratiquement sans autre entretien qu'un bon rinçage après chaque utilisation. Après avoir entendu le récit de son calvaire récurrent à l'infini, j'ai décidé d'arrêter toutes ces conneries, de mettre un panneau stop à ce carrefour précis de son chemin de croix. Je lui ai promis de la ranger bien sèche dans une planque au fond d'un placard afin qu'elle puisse enfin se reposer. Demain, je vais acheter des gratounettes et faire poser un système d'alarme. On ne va pas se laisser emmerder, mon éponge et moi, par le fantôme d'un rabbin mal luné. 

2 commentaires:

  1. Demain, c'est férié, alors tu vas peut-être bien acheter tes gratounettes si l'épicerie est ouverte. Mais pour le système d'alarme, ça va pas le faire !

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  2. Alors j'irai mardi ! J'avais oublié que demain c'est l'anniversaire de la montée au ciel de la mère du type qui fait chier mon éponge. Ça sent le complot, il va falloir se méfier !

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