Il
y a mille et une façons de voyager ; ne pas voyager en est une.
Le
voyageur qui cherche l'aventure et l'inhabituel doit accepter d'être
déstabilisé. Ce n'est pas bien difficile : s'il ne peut quitter son domicile, il est aussitôt déstabilisé.
Je
n'ai rien contre les gens qui aiment voyager. Mes voisins sont souvent partis et cela me plaît beaucoup.
Les
guides touristiques sont fatigants à consulter, nous finissons par avoir
des valises sous les yeux. Comme je veux voyager loin dans les
meilleurs livres, je ménage la monture de mes lunettes ; et faisons
feu qui dure des mauvaises brochures.
Personnellement je n'aime guère me déplacer, aussi les deux ouvrages sur la question que j'ai toujours idolâtrés sont le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre pour son immobilité parfaite, et le Voyage sentimental à travers la France et l'Italie de Laurence Sterne parce qu'il est inachevé : parti de Calais, le narrateur devait pousser jusqu'à Naples mais fort heureusement la mort de l'auteur a fait qu'il ne dépassera jamais Lyon.
Les vulgarisateurs scientifiques comparent souvent les chromosomes aux lacets des chaussures et les télomères à leurs aglets, en précisant qu'il faut bouger, se promener, voyager pour éviter l'usure prématurée de ce genre d'installation diabolique. Pourtant, il y a plus de chances de se prendre les pieds dans ses lacets en faisant de la randonnée qu'en restant dans son canapé avec ses pantoufles à scratch.
Une fascination également pour les voyages temporels et les uchronies, deux sous-genres de la science-fiction qui emmerdent un peu les amateurs de space opera et de robotique asimovienne. Ici, nul déplacement dans les trois dimensions : on ne va pas ailleurs mais hier ; on va également si (adverbe contrefactuel).
Lors de notre premier voyage, nous avons franchi le col de l'utérus. Au
cours du dernier, nous roulerons à tombeau ouvert. C'est pourquoi
j'aimerais un peu de calme entre ces deux expéditions.
Malgré mon amour de la sédentarité, j'éprouve une grande joie à lire des récits de voyage réels ou fictifs. Il n'y a pas d'incompatibilité : voyez les amateurs de romans policiers, beaucoup n'aiment pas la police, ni les assassins. Et faut-il être porté sur le sexe pour apprécier Sade ou Bataille, certains romans de William T. Vollmann ?
On s'est gentiment moqué quand j'ai pris pour emblème l'enclume à cause de sa masse qui la rend si posée, immobile et résistante aux coups. Voyons voir quel pourrait être son opposé : quelque chose de fugace et de très léger qui ne tient pas en place : le ballon de baudruche. Au premier zéphyr, on n'en parlerait plus.
Les
touristes sont généralement des réfugiés culturels et des
réfugiés ludiques, voire des réfugiés climatiques s'ils veulent seulement du soleil, du bon air ou de la neige. Un
touriste qui recherche la pluie et la boue n'est pas un être humain : c'est un bigorneau, un égoutier, un éléphant ou un miquelot.
Bien
sûr, il y a toujours ceux qui vont en Grèce et réclament un steak
frites au restaurant, avec de la moutarde de Dijon s'il vous plaît,
parakalo. Ce qui fait tiquer les autres promeneurs qui se prennent
pour des puristes en se goinfrant de salades de poulpe et de feuilles de
vigne farcies. Mais par devers soi, chacun reste campé sur ses positions
respectives envers l'idée raisonnable d'un voyage digne de ce nom,
son petit vertige pour couillons
‒ comme disait le médecin de nuit
Destouches
‒ à la hauteur de ses propres ambitions pérégrines. Une véritable
aventure, un vrai dépaysement, consisterait à commander un nasi goreng et du bortsch à Athènes dans la mesure du possible, à se mettre
par une mise en abyme dans la peau d'un Grec dont le ventre voyagerait.
Sinon, rester chez soi et se faire cuire un œuf.
On
n'entend plus qu'eux, les touristes qui parlent de sortir des
sentiers battus. Bientôt on leur vendra des machettes Quechua chez
Decathlon au détriment des affaires du petit commerce, et les orties et les ronces
repousseront sur les parkings des boutiques de souvenirs fabriqués
en Chine.
J'ai
passé tant de temps dans les romans étrangers que j'ai fini par
acquérir un peu des manières et des goûts de leurs personnages. Je
voyage donc à moindres frais puisqu'il me suffit de franchir le pas
de ma porte pour trouver exotique la rue devant chez moi et le
patelin qui la prolonge. En revenant de la boulangerie, je me sens
comme Hemingway avec ma baguette sous le bras ‒ pour un peu, je me coifferais
d'un béret. Mais je ne mange pas souvent de ce pain-là : si j'en
abusais, je ne m'abuserais plus moi-même et redeviendrais bêtement
français. Il y a des limites à ne pas franchir.
Dans
notre monde obsédé par le mouvement, il n' y a pas plus grande
sanction que l'incarcération. Nous avons supprimé la peine capitale
pour son laisser-aller qui sublime la mort en puisant dans le champ
lexical du voyage. Alors que nous en trouvons quelques exemples alambiqués par le passé, le concept de la prison ambulante relève maintenant du domaine de l'oxymore sauf à servir à des transports très brefs, extrêmement temporaires. C'est dire si nous voyageons vite. Le panier à salade n'est plus une affaire d'escargot.
Il
est d'intrépides voyageurs qui aimeraient mieux faire le tour du
monde avec un bracelet électronique à la cheville que rester
planqués chez eux, assujettis à la superficie indécente de leur
manoir sur laquelle gagner la salle à manger depuis la cuisine
constituerait néanmoins une belle équipée s'ils avaient pour deux
sous d'imagination, deux sous affriolants. Hélas! ils en sont totalement dépourvus, c'est
d'ailleurs la raison qui les pousse à toujours aller constater de
visu à travers le monde.
Fourrer
leur nez partout, dormir chez l'habitant, visiter les placards,
mettre le doigt dans les fissures des vieux murs, découvrir les
gamelles, éprouver les limites de leurs goûts, rencontrer des gens
vrais, du cru, un vendeur de nouilles à Hanoï dont ils ne
comprennent pas un traître mot mais qui les émerveille pourtant
grâce à la part d'enfumage propre à tous spectacles de magie.
L'obséquiosité de la boulangère de leur quartier leur est par trop
familière, ses discours sont limpides, et puis ils ne partagent pas
les mêmes idées.
Certains
touristes, par radinerie gratuite ou par réels soucis financiers,
cherchent à tout prix à faire des économies. Ils déploient des
stratégies confinant au terrain de la superstition en prenant pour
argent comptant les hasards du calembour et de la contrepèterie,
vont jusqu'à embarquer en low cost à Bakou et louer pas cher les
services d'un sherpa.
En
Amérique tout est plus grand : plutôt qu'un chat dans la
gorge, un puma dans le canyon sera requis pour accompagner l'angine,
voire un lynx dans le larynx si le cow-boy est rimailleur.
Fraîchement rentrés de l'Ouest des États-Unis, des amis me tannent avec
Las Vegas et la vallée de la Mort ; je leur précise en toussotant
que par ici nous avons le casino de Bagnoles et que nous vivons dans
un désert médical.
L'épervier
glapit.
Le
geai garrule.
La
mésange zinzinule.
Le
pigeon voyageur applaudit.
D'aucuns
confondent allégrement Histoire et géographie, pensant sans doute
que l'éloignement fait l'antiquité, à l'instar de l'image de ces
galaxies qui nous arrive du fin fond de l'Espace. Ils s'envoient en
l'air, se propulsent en Égypte, au Pérou, n'importe où, pour y
renifler des ruines et mitrailler la roche. Ils déplacent discrètement
un ou deux cailloux du bout de la sandale de randonnée, s'autorisant
un frisson minable qu'ils croient dérober aux pilleurs de tombes et
aux archéologues. Le passé qui les contemple du haut de ces
pyramides leur fait un tel effet qu'ils sont comme des trous noirs en cavale, avalant tout ce qui est à leur portée, courbant l'échine sous les informations,
les anecdotes des guides, les conférences, la lumière rasante, les couchers de soleil,
les perspectives, les propositions de rafraîchissements divers, l'étalage miroitant des glaces à l'italienne ; ne recrachant rien, sinon
la bigaille des pourboires et des guichets. Le soir, délestés d'un
bon hectolitre de sueur occidentale, en se disputant la charogne du
jour défunt sous une moustiquaire, ils émettront d'un geste
nonchalant une onde gravitationnelle en tarif économique que nous
recevrons par la Poste dans un milliard d'années, comme d'habitude :
la photo reloue et glacée d'un tas de cailloux, au dos : un petit
coucou depuis le Machu Picchu ; Nounou a mal aux genoux ; bonjour
chez vous ; bisous.
Sur
notre globe terraqué, la plupart des voyages restent superficiels.
Les premiers vols commerciaux extra-atmosphériques sont encore pour demain. Les croisières sous-marines représentent une goutte d'eau dans l'océan. Quant à la pratique de la spéléologie, tous les projets sont enterrés depuis longtemps.
Une promenade est-elle un petit voyage très court ? Un voyage est-il une
longue promenade ? À quelle distance, à quel moment basculons-nous de
l'un à l'autre ? Ou s'agit-il plutôt d'un problème de but ? Voyageons-nous de A à B, puis de B à A ? Ou ne revenons-nous jamais ? Ou des
années après ? Ne nous promenons-nous jamais vers B ? Partons-nous de A, faisons-nous demi-tour et revenons-nous ? Quoique ? Et si nous
changions d'avis pendant la promenade ? Et pendant le tout début du
voyage ? Doit-on ranger La Promenade (Der Spaziergang) de l'écrivain Robert
Walser parmi les récits de voyage ? Ou sinon où la classer ? Doit-on la
classer ? Cette manie des classements ! Serait-ce plutôt une histoire de
conviction ? Un voyage est-il une chose sérieuse qui s'entreprend, qui nécessite du recul et de la profondeur ?
Bien qu'il y ait des voyages imprévus ! Une promenade, est-ce plus
futile ? Relève-t-elle davantage du domaine de la légèreté ? Existe-t-il des projets de promenade, comme il y a
des projets de voyage ? Nous prenons acte que La Promenade est rédigée dans une écriture primesautière mais il y a de la profondeur dans cette légèreté et cette gaîté naïve, ce qui semble caractéristique du style de Robert Walser. Y a-t-il des voyages sans bagages ? Et des promenades avec ? À
partir de quoi pouvons-nous considérer que l'on est en possession d'un
ou de plusieurs bagages ? Un jambon-beurre entamé dans un sac plastique
constitue-t-il un bagage ? Ou un début de bagage ? Et un paquet de cigarettes ? Un individu qui se
déplace avec deux grosses valises peut-il prétendre effectuer une simple
promenade ? S'il est évident que l'on ne peut pas faire un voyage
autrement qu'au sens figuré pendant une promenade, nous pouvons par
contre très bien effectuer une ou plusieurs promenades au cours d'un
voyage, mais qu'en est-il si nous tenons à ne jamais quitter nos valises
des yeux, ni des mains ? Le voyage militaire s'appelle une expédition
et se pratique évidemment avec armes et bagages, alors que les manœuvres sont une sorte de promenade mais le soldat y conserve toutefois son
barda. Nous constatons ici qu'il ne faudra guère compter sur l'armée
pour apaiser le conflit sémantique qui oppose le voyage à la promenade.
Les deux belligérants se disputant un immense territoire, c'est la
planète entière qu'il faudrait pacifier.
Le dialecte nord-mayennais ‒ entre gallo et normand méridional ‒ que j'ai baragouiné jusqu'à mon entrée en grande maternelle, je ne l'ai pas oublié. Cependant je ne l'ai pas transmis à mon fils. Nous n'avions pas le temps, trop occupés que nous étions, lui à gravir les différents niveaux de ses jeux vidéos japonais, moi à déchiffrer les arcanes d'obscurs romans latino-américains. Vingt-cinq langues meurent chaque année pendant que les papilles s'uniformisent sous le joug des big macs, des pizzas, des sushis, des kebabs, des tacos et des chilis. Le jean habille les jambes de cinq continents, même s'il restera importable en Antarctique avant la fonte totale de la calotte glaciaire ‒ pour être ensuite importable d'une autre manière. La casquette Nike et le hijab font la course : lequel coiffera l'autre sur le poteau ? Des Russes se prénomment Gérard, des Américains Vladimir et des Françaises Riheb. Le smartphone, la tablette Huawei, le camembert, la Kalachnikov, le béton armé, le soutien-gorge, la bassine en polypropylène, la brosse à dents envahissent le monde entier. Les us et les coutumes s'estompent face à la netteté internautique des standards internationaux ; seuls les Rosbifs font des pieds et des mains pour conserver leur dérogation au système métrique. Les récents foyers de nationalisme qui rougeoient sur le globe ne sont que les derniers tressaillements des multiples folklores moribonds ; bientôt il ne restera plus que les monuments et les sites naturels à se distinguer de l'univers normalisé des villes et des hommes. Mais déjà on ne visite plus Lascaux, et qu'un de ses fac-similés se retrouve en Chine n'est plus aujourd'hui une idée grotesque. Les réels progrès accomplis dans le domaine de la virtualité augmentée laissent augurer les fermetures prochaines de Venise et du Mont-Saint-Michel, lieux mythiques et mités où pullulent le badaud et l'esthète dans une confusion dantesque ‒ d'un autre côté, le Sahara n'est pas bien difficile à modéliser. Les béotiens qui n'y croient pas, invoquant les investissements considérables dans la restauration de ces chefs-d’œuvre, oublient qu'un lustre à peine avant l'invention de l'automobile, Augias faisait encore nettoyer ses écuries.
Voilà la rançon du voyage : notre recherche effrénée du pittoresque fait que nous gommons la différence et ses attraits en balayant par maladresse les traces de ce que nous poursuivons, sans comprendre ‒ dans une optique mcLuhanienne du truc ‒ que l'on ne poursuit jamais autre chose que des traces. Nous avons embrassé le lointain comme un proche, l'étouffant à moitié. Il est entré dans la famille, ce qui l'a rendu aussi inintéressant qu'un beau-frère. Sachant que notre Terre est ronde, il faudra bien qu'un jour ou l'autre nous nous mordions la queue dont nous reconnaîtrons d'un air dépité la saveur très ordinaire. Nos ressources culturelles sont en voie d'épuisement : tout le monde singera tout le monde de la même farine. Plus nous échangerons nos banalités interchangeables, plus nos diversités s'amenuiseront dans un feedback inversé. Passer le relais aux télécommunications n'arrangera rien. À terme nous deviendrons des légumes, un remède à la bougeotte qui arrivera bien tard.
Circulez, il n'y a rien à voir.