mardi 19 juillet 2011

Faire ou ne pas faire une omelette

Je ne fais pas d'omelette sans casser des œufs. Le massacre est si bien organisé que j'ai peine à croire, en voyant cette mer étale et légèrement mousseuse d'un jaune orangé, qu'il m'ait fallu éventrer les innocentes coquilles placides d'une demi-douzaine d'hypothétiques coqs de combat ou de poules de luxe. Je ne m'inquiète pas trop à ce sujet, les pondeuses étant élevées au couvent, leurs œufs ne sont pas fécondés. Après l'abandon du calcaire brisé comme les débris d'un accident automobile, je fouette à mort dans un carnage indescriptible le mélange de sperme blanc et de sang jaune pour obtenir une solution vaincue et prête à servir d'écrin baveux à des miettes de jambon douteux rescapées du naufrage de la veille, à des champignons de circonstance évadés de boîte et naviguant de conserve sur la mer jaune aux côtés de pousses de soja chavirées comme des boat-people. L'omelette est l'art de la récupération poussé assez loin, parfois jusqu'au bout du monde. D'un côté ces coquilles en cent fragments anguleux comme un puzzle difficile, de l'autre une écuelle monochrome comme une piscine chinoise après la révolution culturelle. Les deux composants de cette nature morte forment un tableau saisissant de l'activisme culinaire perpétré sur le stratifié ouvrier de ma cuisine populaire. C'est si déprimant de commettre cet acte de gastronomie furtive, ce désespoir du ventre, quand je ne sais plus quoi manger, blasé des nouilles du jeudi et du rosbif dominical sans avoir le temps ni l'art, ni la manière, ni le courage de coiffer la toque. L'omelette est certainement le dernier repas du candidat au suicide qui brise la coquille de la vie, écrivant à la fourchette d'un mouvement saccadé son testament ovographe. Quitte à cuire des œufs, je préfère souvent cet hymne à la jeunesse que sont les œufs au plat, véritables petits nichons pubères sur soutien-gorge en téflon, la paire d'œufs à la coque que je consomme toujours en utilisant deux coquetiers jumeaux, copieux testicules dans un suspensoir bochiman et je rêve des autruches..., ou les œufs durs qui sont des globes oculaires ayant perdu leurs pupilles à trop regarder les filles et qui, coupés en rondelles, évoquent les pâquerettes des champs de crudités où s'ébattent les amoureux, longtemps, longtemps, avant le temps des œufs brouillés.

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