lundi 30 octobre 2017

Bricoles : 007


Bien que des tas de choses l'inquiétassent, les amas de poussière la ménageaient : elle n'était pas à cheval sur le balai, la crasse lui avait donné un long congé sabbatique. La suie centenaire de la cheminée à corbeaux ne suffisait pas à empuantir son bouge familier où plus rien ne bougeait. Il aurait fallu qu'elle crevât sur sa paillasse le premier du mois, sans appeler le quinze, parachevant l'atmosphère vers le trente. "Se ronger les sangs pour quatre-vingts broutilles reste vain" se répétait-elle constamment pour que cette évidence arithmétique lui pénétrât le crâne comme une cuillère dans un potiron. Sa pouffiasse d'existence était aussi laide qu'une chaudronnée de subjonctifs imparfaits. Elle avait fumé sa vie avec des philtres et ses dents jaunies en annulaient les effets. Elle n'avait jamais supporté les enfants, ses comprimés de mioches lui restaient sur l'estomac même si elle remplaçait le benzoate de sodium par de la bave de crapaud. Demain elle sortirait sans se maquiller.

samedi 28 octobre 2017

Bricoles : 006


En autoéditant son énorme guide illustré sur les économies de bouts de chandelle intitulé Pratique du souffle court et aujourd'hui épuisé, il pensait devenir un phare de la lutte contre le gaspillage, péchant par vanité et par simonie. Il y parvint en partie car ses lecteurs furent nombreux. Mais la plupart d'entre eux se prêtèrent les uns aux autres les rares exemplaires écoulés, mettant ainsi en pratique des conseils qu'ils n'avaient pas encore lus et qui s'étaient répandus de bouche à oreille l'oreille ça ne mangeait pas de pain, c'était bien connu. La bonne parole circula sans rapporter un rond. Quel mauvais tour lui jouait-on là ? Avec le maigre pécule de cette affaire, notre apôtre dépité s'offrit un compacteur de bûches. Le papier des piles d'invendus ajouté à l'eau où était tombée son entreprise lui donna quelques briquettes amères. Qu'il en fît un feu de joie serait beaucoup dire, bien qu'il n'y ait pas de petites victoires.

mercredi 25 octobre 2017

Bricoles : 005


L'homme de Néandertal fleurissait-il ses tombes ? Les théories divergent à ce sujet. S'il avait survécu jusqu’à notre époque, il aurait probablement acquis cette habitude s'il ne la possédait pas déjà et nettoierait aussi les abords au glyphosate avant la Toussaint. N'en faisons pas une victime rousseauiste, il ne valait pas mieux que nous. Par ailleurs, si vous vous égarez aveuglés par les feux de l'actualité à oublier l'acception première du mot "rousseauiste", considérez bien que l'hypothèse d'une hybridation entre nos deux lignées ne laisse rien augurer des termes des galipettes et autres fricotages tels qu'ils auraient pu être pratiqués au Paléolithique. Ne tirons pas de conclusions hâtives.

dimanche 22 octobre 2017

Bricoles : 004























Autrefois, les personnes âgées paraissaient plus réservées sans pour autant vivre dans un territoire particulier avec des parures de plumes colorées et des vestes à franges. Elles s'habillaient souvent d'uniformes sombres et lâches leur allant si bien qu'elles semblaient porter leur âge tout simplement sur les gradins de la pyramide que nous occupions ensemble. Il y avait là un contrepoint naturel à la témérité joviale de la jeunesse. Nous sentions qu'elles gardaient par devers elles un secret séculaire que notre modernité retorse a enfoui plus profond encore par un artifice puissamment poesque qui consiste à montrer ce que l'on veut cacher. Aujourd'hui, nous croisons d'antiques loups de mer en petit bateau, coiffés d'un petit chaperon, qui affabulent au sujet de la qualité turgescente de ce qui fut longtemps leur principal gouvernail. Ils passeraient aisément pour des adolescents grimés si nous voulions bien oublier un instant leur démarche peu assurée, quelquefois dramatique. Ceux qui sont encore en forme et souhaitent la conserver exécutent chaudement des gambades et courent en tenue fluorescente sur les trottoirs et le long des routes, comme seuls couraient jadis les petits garçons en culotte courte. De toute mon enfance, je n'ai jamais vu le moindre adulte cavaler de la sorte sans être réduit à des extrémités de fuite ou de secours afférentes à un grand danger, il est vrai que les catastrophes ne couraient pas les rues à la campagne pendant mes douze premières Glorieuses, que les rares attentats y étaient moins pudiques, qu'un état d'urgence impliquait seulement un repli stratégique vers le cabanon au fond du jardin. Je suis également intrigué ‒ un honnête souci de parité m'y incitant par ces grand-mères en jupette d’anorexique médiatisée, des nuages numériques plein la tête, le smartphone à la main et les jambes en poteaux télégraphiques, vivantes coupes archéologiques révélant en une superposition de couches les différentes ères des technologies promotrices de leur incontinence verbale. La vieille dame préceptrice de Babar, qui avait le pouvoir discrétionnaire de commander aux éléphants, en imposait plus que ces funambules jusqu’au-boutistes. À l'instar des cercueils de sécurité qui hantèrent tant le XIXe siècle et dont les clochettes ne réagirent à rien d'autre qu'aux tempêtes et aux tremblements de terre, faudra-t-il bientôt embarquer une connexion forfaitaire illimitée lors de notre dernier voyage ? 

jeudi 19 octobre 2017

Bricoles : 003


Bonjour. Une question bête de Mme Farmer : si je n'ai pas de porc, puis-je balancer mon vieux bouc ? 

Bonjour. Je suis musulmane, végane et nymphomane. Je possède également un âne. Que me conseillez-vous ?

Bonjour. C'est déjà difficile avec mon loup, ma chèvre et mon chou. Si je dois aussi balancer mon porc omnivore, ce sera insoluble. Vous comprenez ?

Bonjour. Comme ce sont toujours les filles sur le siège et toujours les garçons qui poussent, dois-je balancer ma balançoire ?

Bonjour. Je proposerais "balance ton sanglier" qui donne un petit côté plus sauvage, si vous me suivez.

Bonjour. Halte au harcèlement téléphonique : balance ton port !

Bonjour. Tu les as dans la peau, ils veulent te la trouer, et ça te fait suer : balance tes pores !

Bonjour. Le conseiller financier de Keira Knightley se serait-il montré entreprenant ? Aurait-il troussé sa robe* en jersey, lui promettant le paradis en échange d'un peu d'enfer déplacé ? Balance comptable ?                                                              (*voir l'étymologie de robe.)

Bonjour. Qu'attendons-nous pour balancer aussi les morts ? Se faire adapter par Polanski est un crime imprescriptible : balance Topor !

Bonjour. Il a interprété Dracula, Jack l’Éventreur et Voltan le barbare dans d'immondes navets sexistes : Palance Jack !

Bonjour. J'apprends dans sa biographie qu'il avait un caractère emporté et des manières rustiques. Ce sont là deux tares qui ne pèsent guère en sa faveur, deux fléaux dans un monde où la femme était servie sur un plateau : balance Roberval !

Bonjour. Lire Céline ne m'a jamais posé grand problème, j'ai apprécié le Journal d'un tueur de Schaefer, mais je n'ai pas aimé du tout Mein Kampf que j'ai trouvé fort mal écrit. Alors laissez-moi rire, je continuerai de regarder les stand-ups de Louis C.K. pour autant qu'on le laisse fourbir son talent : balance tes scrupules !

dimanche 15 octobre 2017

Bricoles : 002


Je fuis ces promeneurs du dimanche, ces cousins éloignés, ces retraités désœuvrés qui, pour tromper leur ennui, viennent me rendre visite et n'arrivent qu'à me communiquer le leur. Pour ne pas les rencontrer, je traîne hors de chez moi et en profite pour rendre quelques politesses. Leurs cafés valent le mien, nos conversations sont périmées mais leurs pâtisseries restent correctes. Si je ne me retenais, je balancerais plus volontiers une vacherie bien sentie qu'un de leurs vacherins.

samedi 14 octobre 2017

Bricoles : 001


Les patriotes nostalgiques préfèrent leur automne plus vieux à l'été indien. Incurie des frontières, fuite des nuages et retour des tenues légères épicent leurs mornes plaintes, leurs brèves de comptoir : Pondichéry, Chandernagor, blablabla...

lundi 10 octobre 2016

*Ghorto 16





















Je me rends compte que l'écriture de mon carnet de prison me prend le temps que je devrais consacrer à élaborer des stratégies d'évasion.

Mes projets de fuite sont tombés à l'eau, pourtant je ne ressens nulle amertume : sans doute mon chagrin s'est-il noyé par la même occasion, je ne savais pas mon style si coulant.

Je me suis aperçu qu'un autre prisonnier dans ce camp est possédé lui aussi par le démon de l'écriture : il rédige par le menu le récit de ses nombreuses évasions ; où trouve-t-il le temps d'en faire des tartines ?

C'est un peu ennuyeux à la lecture et pour mon ego : je l'ai dénoncé au directeur qui nous a autorisés à varier le régime batracien que la nature nous impose depuis quelques semaines.

Les mémoires sur mie de pain aplatie du détenu Latude font de potables lasagnes au cresson qui nous changent des cuisses de grenouille ; les notes de bas de page finissent dans la soupe comme vermicelles alphabétiques.

Une arête de poisson me reste en travers de la gorge : ce maudit scribouilleur les utilisait trempées dans son sang en guise de plumes.

On m'informe à l'instant que l'homme s'est encore échappé ; il n'a pas digéré le repas que nous lui avons fait avaler de force et nous a traités de cannibales.

Knock joue au docteur avec Élise, toutefois il doit rester patient : elle lui permet quelques caresses frôlant l'adultère, bien que celles-ci ne dépassent pas la frontière imperméable des enfantillages.

Harpagon observe ces ébats et se veut un père moderne : c'est une bonne chose de laisser sa fille choisir ses études, mais le plus vieux métier du monde ne s'apprend pas sans bourse délier.

Concernant le prétendu abbé Faria, rien de nouveau pour l'instant : le travail de la fourmi a commencé il y a cent millions d'années...

lundi 3 octobre 2016

*Ghorto 15






















Le dernier paquet de cigarettes qui nous restait a pris l'eau : nos bourreaux vont devoir différer les exécutions prévues.

La liberté est plus traîtresse que le tabac : nous la prisons fort mais elle nous passe sous le nez.

Nous nous embourbons dans le marécage qu'est devenue notre prison des champs ; on en viendrait presque à jalouser la sinistre Conciergerie pour ses fondations sur pilotis.

La soif et la faim reculent : pour faire taire les grenouilles de mon estomac, il suffit que je mange celles qui sont à mes pieds.

Un noyer déraciné par la tempête est couché en travers du chemin d'accès à notre camp, retenant dans ses branches noueuses un noyé, cadavre anonyme d'un détenu sans histoire ; l'homonymie des termes rend la situation grotesque, laissant croire à d'éventuels lecteurs que j'imagine cela sans sincérité aucune, remplissant ma page d'une ineptie facile.

À ceux dont la suspension d'incrédulité ‒ telle que l'a définie un célèbre poète lakiste ‒ n'amortit pas assez le choc tellurique contre la fiction, je conseillerai le repli vers la lecture des livres de compte vérifiés par les représentants du fisc ; ils y trouveront une stricte narration de l'ordre des choses, un rapport à leur mesure.

Mes camarades et codétenus, indécrottables philistins, confondant écriture et course cycliste, se demandent combien de temps je puis mettre à peaufiner les petites relations carcérales dont j'ai le secret et que je leur fais partager dans l'illusion de contrer l'ennui terrassant qui nous isole du monde ; pourtant, ils ne se soucient guère des quatre années passées par Léonard de Vinci sur la Joconde, portrait mi-corps décimétrique qu'il aurait pu torcher en une semaine, bien fâché ; mais peut-être ne les a-t-on jamais informés de ce détail.

Harpagon n'était pas la cible du dieu de l'amour, mais une cupidité extrême le plaça sur la trajectoire de ses flèches d'argent : un tel personnage archétypal est prisonnier de ses mouvements.

Élise n'avait plus que la peau sur les os et vivait repliée sur elle-même ; elle se sent plus légère encore depuis que Knock lui a insufflé le bon air impur et malsain qui fortifie et déploie le corps des poupées gonflables.

Un bémol cependant, elle doit renoncer à ses boucles d'or : le prétendu abbé Faria lui a emprunté son fer à friser dans une tentative myrmicéenne d’assécher le terrain...

lundi 26 septembre 2016

*Ghorto 14



















Il pleut à la fois les cordes de nos rêves d'évasions et les hallebardes de nos gardiens ; nous nous sentons tiraillés sous cette mitraillade liquide.

Le vent nous souffle une réplique de la tempête, nous piégeant dans un feedback shakespearien : de grands flashs illuminent la scène de nos vies si courtes en déchirant l'étoffe du ciel.

Les éléments sont déchaînés, cet état ne nous est pas permis à nous autres prisonniers.

La montée des eaux plonge la maigre Élise dans un profond désarroi : trop de bouillon pour la soupe et pas assez de viande.

Harpagon, qui a appris à nager le crawl dans un coffre-fort, tombe à pic en coulant à pic : il repêche sa fille in extremis.

Knock embrasse Élise sur la bouche et lui pétrit les seins : le travail du secouriste rachète le repos du guerrier.

L'orage s'éloigne ; d'un arc-en-ciel, il tire ses dernières flèches ; Jupiter n'étant guère accoutumé au maniement de cette arme, Cupidon l'épaule.

Notre camp a été battu par les flots mais n'a pas sombré : voilà une nouvelle capitale !

Mes chaussettes sont humides, je n'ai rien d'une archiduchesse ; le dégât des eaux nous retire toute noblesse, je me sens boueux.

Criant au miracle, le prétendu abbé Faria refuse de quitter sa baignoire funèbre avant d'être curé à fond ; sortant de sa réserve, le directeur lui passe un savon ; je serais curieux d'explorer la datcha de ce privilégié...