lundi 3 octobre 2016

*Ghorto 15






















Le dernier paquet de cigarettes qui nous restait a pris l'eau : nos bourreaux vont devoir différer les exécutions prévues.

La liberté est plus traîtresse que le tabac : nous la prisons fort mais elle nous passe sous le nez.

Nous nous embourbons dans le marécage qu'est devenue notre prison des champs ; on en viendrait presque à jalouser la sinistre Conciergerie pour ses fondations sur pilotis.

La soif et la faim reculent : pour faire taire les grenouilles de mon estomac, il suffit que je mange celles qui sont à mes pieds.

Un noyer déraciné par la tempête est couché en travers du chemin d'accès à notre camp, retenant dans ses branches noueuses un noyé, cadavre anonyme d'un détenu sans histoire ; l'homonymie des termes rend la situation grotesque, laissant croire à d'éventuels lecteurs que j'imagine cela sans sincérité aucune, remplissant ma page d'une ineptie facile.

À ceux dont la suspension d'incrédulité ‒ telle que l'a définie un célèbre poète lakiste ‒ n'amortit pas assez le choc tellurique contre la fiction, je conseillerai le repli vers la lecture des livres de compte vérifiés par les représentants du fisc ; ils y trouveront une stricte narration de l'ordre des choses, un rapport à leur mesure.

Mes camarades et codétenus, indécrottables philistins, confondant écriture et course cycliste, se demandent combien de temps je puis mettre à peaufiner les petites relations carcérales dont j'ai le secret et que je leur fais partager dans l'illusion de contrer l'ennui terrassant qui nous isole du monde ; pourtant, ils ne se soucient guère des quatre années passées par Léonard de Vinci sur la Joconde, portrait mi-corps décimétrique qu'il aurait pu torcher en une semaine, bien fâché ; mais peut-être ne les a-t-on jamais informés de ce détail.

Harpagon n'était pas la cible du dieu de l'amour, mais une cupidité extrême le plaça sur la trajectoire de ses flèches d'argent : un tel personnage archétypal est prisonnier de ses mouvements.

Élise n'avait plus que la peau sur les os et vivait repliée sur elle-même ; elle se sent plus légère encore depuis que Knock lui a insufflé le bon air impur et malsain qui fortifie et déploie le corps des poupées gonflables.

Un bémol cependant, elle doit renoncer à ses boucles d'or : le prétendu abbé Faria lui a emprunté son fer à friser dans une tentative myrmicéenne d’assécher le terrain...

1 commentaire:

  1. Bonjour, Gilbert.

    De la narratologie, maintenant : combien de cordes ton arc a-t-il, ô maître archer ?

    Guillaume

    RépondreSupprimer