mercredi 31 octobre 2012

Buenas tardes amigo



En 1994, les faux frères Ween parlaient l'espagnol comme une vache mexicaine. Un pistolero ayant buté la grammaire, les accords ancestraux partaient en couille et la famille entra alors dans une phrase dangereuse. L'après-midi, qui auparavant était aussi chaud et féminin que la petite sœur était bonne, se mit à l’hombre du soleil couchant. Le soir tomba, maquillé en mec dans une soirée déguisée où l'effroi valait six trouilles, ce qui créait un déséquilibre certain et suffisant pour se casser la gueule. Le lendemain matin fut magnanime, la vengeance n'étant pas un plat servi au petit-déjeuner. Comme c'était un jour de tous seins, tout rentra donc dans l'ordre : l'après-midi et le soir (en espingouin bonnet blanc et blanc bonnet dans le soutif de l'emploi du temps bien rempli) ne tardèrent pas à refaire du genre, son genre à elle, la tarde qui nous fait des avances, les avances de la nuit, de plus en plus pressantes avec le passage à l'heure d'hiver.

vendredi 21 septembre 2012

Le dîner des chiens

(à Kafka, à Perec, à Čapek)

Le temps se traîne en gare, oblitérant le rail, loque aux motifs passés, quand nous voudrions que les minutes se bousculent au portillon, que les secondes voyagent en première. Nous attendons avec appétence et impatience le merveilleux dîner que vous avez l'art et l'habitude de concocter mine de rien mais mine d'or, les doigts dans le nez et les mains dans la farine. Pas un éternuement ne vient troubler la belle ordonnance de cette manipulation anatomiquement absconse. Rien ne met en péril le château de tartes, le fragile équilibre du persil frisottant, le vol-au-vent stabilisé, l'onctueuse purée bloquée depuis sa dernière rotation horaire selon Coriolis et votre sainte spatule, les morceaux de girolles englués dans ce giratoire, les tournedos à point sollicitant votre priorité adroite, a contrario des règles du rond-point pervers. Savantes contorsions culinaires au-delà de notre entendement, démembrements mystérieux, mais que nous goûtons fort et goulûment, tout comme le fruit sans pépins ni incidents qui en découle et roule et coule et déboule en nos palais, titillant nos papilles, pourléchant nos babines, élevant nos lèvres au rang des crocs, étirant nos langues et dévalant les gorges pentues vers nos estomacs estourbis de bonheur, carrément estomaqués. La sidération que provoquent en nous vos épinards tient moins au fer qu'ils contiennent sans le savoir, ces imbéciles ignorants, qu'au savoir-faire que vous développez sans saloper le beurre que vous y mettez, sans négliger la température du haut fourneau de votre haute cuisine. Comment rester cools devant vos babas tandis que nous restons babas devant vos coulis, porteurs croulants sous le fardeau de votre bagage culinaire si élevé qu'il en est himalayesque. Niçoise, piémontaise, grecque, marocaine, russe, peul, indienne, chickasaw, choctaw, mohawk, micmac, macdo, ms-dos, windows, le cosmopolitisme de vos salades nous interpelle, côtoyant la chiffonnade interlope sans jamais y sombrer...rots ! (veuillez pardonner ce renvoi collectif et orchestré, c'est l'effet différé de votre salade mexicaine apopocatépetlyptique). Votre pyramide de steaks saignants est si sanglante que nous apportons nos couteaux aztèques, n'y voyez pas là d'impolitesse mais plutôt une juste appréciation de vos talents remarquables ainsi que l'anticipation raisonnée de votre œuvre à venir. Nous sommes transportés par votre raie au beurre noir de Buenos Aires à Paris. Une dernière danse et des billets de retour sont prévus en cas de déculottée. Votre pain tout frais étoufferait le chrétien pendant la communion, tant il rapproche du divin. Ne vous faites pas du mauvais sang pour nous, nous ne courons aucun risque de ce côté, nous qui pratiquons seulement la religion du réverbère. À ce propos, vous comprendrez pour l'autre fois, quand nous sommes partis pisser sans participer à la vaisselle. C'est que nos vessies se sont prises d'adoration pour les lanternes de votre quartier. En quartiers, entiers, en meule, vos fromages sont si odorants que les bras nous en tombent, les mouches aussi. Votre camembert est si coulant que nos cuisses sentent le fromage, nos pieds aussi. Votre babybel paraffiné est si raffiné, peaufiné et affiné qu'in fine nous gagne tour à tour la confusion des langues. Your puente-l'évêque ist tan bongusta que lo nombramos кардинал. Outra promozione a la sección de produse lactate : der Obersturmbannführer von Livarot is élevé tot de rank van генерал. Nous vous épargnons le commentaire élogieux brait par le dernier d'entre nous au sujet de votre neufchâtel. Une telle phrase d'un sabir empruntant à l'étrusque, au volapük, au mangani et au kobaïen, que vient embrouiller encore un peu plus l'utilisation inconséquente de la grammaire schtroumpf, n'est pas faite pour éclaircir notre propos. L'incident est clos. Votre chocolat fondant dégouline de nos gueules en logorrhées noires, nos compliments tortueux empruntent la même trajectoire. Vous placez la barre si haut, Allah akbar, que vos confitures halals et cachères ne peuvent être données qu'à des cochons. Nous nous accommodons de ce qualificatif sans vergogne aucune. Les juifs et les musulmans, qui se croient au-dessus du panier de Bonne Maman, refusent d'en manger. Pourtant, les mûres préalablement rasées sont abattues selon les rituels pratiqués dans les différentes communautés, il en est de même pour les coings. Attention toutefois, les haricots sont haram, les aubergines à voile (les prunes à éviter) et les pommes vapeur. Vos parfaits ne sont plus perfectibles, pour nous nul consolament, bien que vos éclairs nous illuminent. Vos forêts noires ? Nous en faisons toute une montagne, natürlich ! Vos financiers sont si riches qu'ils pourraient prêter à un taux moins élevé le cholestérol que nous ne leur rendront jamais. Les amandes qu'ils nous somment de payer sont réduites en poudre. C'est là que vos gâteaux deviennent vraiment saisissants. Quant à vos recettes innombrables de petits fours dont nous ne faisons qu'une bouchée, nous pensons à un grand projet d'industrialisation. Quelques problèmes d'organisation subsistent, mais la solution finale devrait offrir au consommateur un choix varié de nos produits qui porteront votre griffe. Pour l'instant tout cela doit rester secret, mais nous pouvons tout de même vous dire que nous ferons faire la garniture et la crème à Thouars. Cette ville du Poitou-Charentes présente de multiples avantages : le pâturage y est tendre, le bétail docile, et le barbelé solide. Un de nos futurs actionnaires du Koweit a récemment visité le site où nous comptons implanter notre unité de production. Il en est ressorti enchanté, l'émir adore. Mais nous sommes au bord de la digression, revenons à vos desserts. Le tonnerre de vos Paris-Brest roule en nos gorges qui l'avalent, le guident habilement, rênes en main, vers nos bas-fonds où ça va continuer de glouglouter, borborygmes de gloutons barbares. L'air de rien, un bar bien garni élève le zinc et honore l'hôtesse, c'est vodka (absolute aéroflotte). Nous apprécions également le glaçon dans ce whisky husky, le Return Of The Distilled Bones Of The Very Very Old And Ancestral Special Grandfather McAbbey Frozen In The Snow Very Very Dark Vador Label On The Rocks Sweet Little 16 Years Old. Vous en reste-t-il un fond de tonneau ? Même ton eau votre eau nous tue, si limpide qu'elle nous liquide. Aussi pure que la colombe, elle roucoule en nous et nous plombe, la palombe. Sans lipides, ni glucides, ni protides, elle nous trucide. Si fraiche, avec une larme d'amour, une pointe de magnésium, un rien de calcium, un soupçon de sodium, un brin de bicarbonates, un nuage de nitrates, un fil de fluor, un poil de potassium et un chouïa de chlorure, qu'elle ne nourrit guère qu'elle nous désespère, bien qu'elle nous désaltère. En outre, die Quelle est la source. Nos reins distillent l'or du Rhin qui traverse notre pays et de l'Ilm qui arrose notre ville dont l'initiale fut tracée dans l'air par l'index de notre grand poète, au-dessus de son lit de mort. Elle y plane toujours, W ou le souvenir de vieillesse, fantomatique sinusoïdale portant de plus en plus de lumière, exécutrice luciférienne accomplissant ainsi la dernière consigne du moribond. Mais nous nous égarons encore, revenons à vos Moutons, à vos Clos, à vos Châteaux. Nous nous gargarisons de vos vins colorés comme si c'étaient les nôtres, mais si nous offrons une modeste bouteille, modeste broutille, nous rougissons de sa qualité stratégiquement moindre qui ne peut absolument pas dévaluer vos merveilles incarnates et vermeilles, sorties d'une vieille cave où des câbles arachnéens relient les millésimes entre des casiers au bois vermoulu. Nous sommes moulus, étant de nature peu robuste, rien qu'à l'idée de gravir le haut plateau d'où provient votre café. Il nous est de fait difficile d'y attraper le sucre, et nous vous sommes reconnaissants de bien vouloir nous en lancer quelques pierres depuis la Bolivie (si nous remuons la queue, ce trait d'esprit en est la principale cause, bien avant la réception de vos sussucres). Votre lait si crémeux, vos crèmes si laitières, votre beurre si onctueux au parfum si herbeux — et nous si verbeux — nous laissent penser que c'est vous la vache. Mais vos œufs au très gros calibre nous détrompent, c'est donc vous l'éléphant la poule abattue hier soir, au très gros calibre, boulevard Henri-IV. Quel manque de pot ! Vous allez nous manquer, parole de ventres ! La police fait ce qu'elle peut pour vous remplacer. Il paraît qu'ils ont cuisiné un suspect qu'on nous servira au dîner, un coiffeur spécialisé dans le chignon qui a tout avoué sans rechigner. Il ne supportait plus votre crête rouge que vous arboriez en gloussant quand vous passiez devant son salon. Il est vrai que, mis à part votre table irréprochable (non, non, non, de ce côté-là rien à redire), pour le reste vous étiez assez insupportable. Mais c'était si bon, si nourrissant chez vous. "C'est une crème, ce merlan" nous a confié l'inspecteur, "Il nous a tout balancé sans qu'on s'énerve, et en prime il nous a débarrassé d'une emmerdeuse de première". C'est très gentil de la part des forces de l'ordre, de nous organiser un dîner de remplacement, maintenant que vous n'êtes plus là. Ils n'ont pas osé cuire votre cadavre. Ce n'est pas plus mal, nous n'aurions pas eu le cœur à vous manger. Mais tout de même, du poisson à la crème, c'est un peu léger pour des braques. C'est que nous étions habitués à plus copieux. Il faudrait que son avocat soit là, c'est bien gras l'avocat. Nous lui réglerions son affaire en trois coups de cuiller à pot de guacamole. Nous irons sans nous illusionner pour voir ce que ça vaudra, qui sera présent, et nous jugerons sur place ce qui pourra être envisagé, ceux qui seront dévisagés, défigurés, déchiquetés, réduits en miettes comme ces canapés fragiles que les bourgeois imprudents laissent à la garde de nos jeunes cousins labradors. Mais nous ne sommes plus des enfants. Nous avons passé l'âge de ronger du Bauhaus à moelle de rotin tressé. 

mardi 24 juillet 2012

Les partants

Nous partîmes par temps froid, Tim et moi, nos manteaux boutonnés par dessus de gros chandails à côtes perlées et à fermeture éclair, raillés jusqu'au cou. Avant même de les enfiler, nous pouffions déjà à la simple idée de ces épaisseurs ridicules qui nous feraient des silhouettes de gros poufs. Mais Hélène nous avait tricoté la maille double avec tant d'amour et de laine, que nous n'osâmes nous fendre, nous plier franchement dans ces effets comiques, riant sous cape en retenant la lame qui ne devait pas dépasser le niveau de nos glottes, précisément là où s'arrêtait la laine, avant que nos éclats fussent hors de portée de ses oreilles à ne pas cribler. La vague, pourtant, risquait à tout moment de se lâcher directement à travers nos côtes incapables d'endiguer bien longtemps le flot de moquerie qui ne manquerait pas de lécher, salivant sous le vent, le lobe vierge de perles de ses portugaises ouvertes sur notre monde, ce qu'elle en connaissait, c'est-à-dire nous et la manifestation de nos sentiments jaillissants et autres éruptions, diverses viscosités de lave et explosions des boutons d'acmé, pavés dans la Mare Nostrum, plouf ! En pleine Mer Égée, son point G. Notre colombe ignorait l'océan athlétique et ne cherchait pas les individus mieux pourvus que nous, pourvu que nous assurassions sa ration quotidienne de plaisir. Hélène se trimbalait un petit poids dans la tête qui la rendait belle, légère et ruineuse. Elle avait le pied grec et jusqu'à l'aine parfumée, jusquiame et fenugrec, des senteurs de décombres qui nous coûtaient chair et nous augmentaient le concombre, à moi et Tim, assez intimes pour se la partager. Nous étions, Tim et moi, fous d'Hélène, en émoi devant elle, derrière aussi. Nous la prenions en sandwich, comprimée, et ça restait entre nous les cornichons, la mayonnaise, la tranche de vie. Cette fois-là, nous la prîmes comme on prend le bus, pour aller ici ou là où elle nous dit de venir, Tim au rez, moi à l'étage, moins timide, ou l'inverse, peu importe. Nous partîmes dans tous les sens, tourniquets d'arrosage tournoyants au-dessus de la pelouse d'Hélène, ce qui restait d'elle, ce boulingrin en friche, en attente de tonte, abandonné par la chercheuse qui nous avait lâchés, pressée de se ruer vers l'orgasme, à l'ouest. Pendant que nous, les garçons moites, moi et Tim, nous retrouvâmes plus intimes encore, nez à nez, corps à corps, face à face, deux tranches de gros pain, ami ami, la garniture envolée, aimant en l’absence, emmental dont il ne resta que les trous dont nous usâmes à travers elle. Hélène revint quelques secondes après nos départs moins précoces et très synchronisés. Nous la croisâmes, Tim et moi, ultime émoi, sur les derniers centimètres de la route défoncée de l'extase, nous saluant depuis l'autre voie, ses menottes s'agitant au rythme des essuie-glaces qui volèrent la vedette au volant complètement lâché. Il avait plu dru, la chaussée était détrempée, nos  véhicules décapotés effectuèrent des tête-à-queue virtuoses, négociant le demi-tour pour rejoindre la voyageuse sur le retour, la baladeuse à l'ampoule vacillante. Nous rentrâmes ensemble à la maison, apaisés pour le moment, détumescents et mous, Tim et moi, Hélène aussi. Le temps se rafraîchit, nous renfilâmes nos épais pulls que l'aventure mouvementée nous avait fait quitter, ayant sué comme des pitbulls pendant la rage. À peine restaurés d'une louche de soupe et d'une douche de soap, nous montrions déjà les dents devant la glace de la salle de bain. Manche en main, nous astiquions, une mise en bouche pour un lendemain éclatant. Nous serions bientôt prêts pour un nouvel appareillage.

samedi 9 juin 2012

Hors d'ici, laisse tomber

Là,
l'âme ?
La mort,
l'amorcer.
La mort, c'est pas une vie.
La vie après la mort, c'est pas une vie.
La vie après la mort, c'est n'importe quoi sauf la vie sauve.
La vie après la mort se sauve et détale comme un lapin.
La vie après la mort ne survit pas après le coup du lapin.
La vie s'est évanouie et ne reprendra plus ses esprits.
La vie après la mort, et puis quoi encore, tu déraisonnes.
La vie après la mort, alors tu n'es plus mort.
Si tu n'es plus mort, ce n'est plus la vie après la mort.
C’est la vie après la vie, pas la vie après la mort,
donc la vie après la mort, c'est mort, c'est cuit.
La vie après la mort, c'est du flan avec des pruneaux.
Ça paraît tendre et puis tu tombes sur un noyau.
Une recette éprouvée dont la valeur est zéro.
Le reset est une remise à zéro, à rien.
Partir de rien est une chimère, où est l'appui ?
Toute galère vient d'un port, la mer est d'accord.
Tout missile est lancé d'une rampe ou d'un puits.
Toute missive a son expéditeur. Ça c'est envoyé !
La mort après la vie, ça oui, c'est comme ça que ça finit.
La mort après la vie, et après ta mort tu revis ?
Alors si oui, c'est la vie après la mort après la vie.
Ça c'est de l'embrouillamini maxi.
Après l'avis pris auprès des morts, c'est pourri,
mais le pourri, ce n'est pas mort, ça moisit, ça vit.
C'est la vie des morts, c'est la vie des bactéries,
comme le roquefort, comme le brebis.
Le corps est recyclé par la petite souris,
paramécies, anaérobies et compagnie.
Mais c'est la vie du corps, pas de l'esprit.
L'esprit est planté, nase dans le décor.
Si tu me lis bien, no stimuli.
L'esprit est cuit sans la soupe, son support.
Tel est l'esprit qui croyait prendre et n'a pas prise.
Un esprit sans corps, c'est comme un trou sans bord.
Un esprit sans corps, ça n'a pas où se raccorder.
Un esprit sans corps, ça se veut branché mais c'est has been.
Un esprit sans corps, ça reste une vue de l'esprit,
une idée d'enfer mais qui ne vaut pas radis.
Pas de fumée sans feus au-dessus des funérariums.
Pas de bulles sans air, sans eau, dans les aquariums.
Pas de bol, des os, rien que des os, rien.
Tibias laids, péronés périmés, désolé.
Fémurs sans futur, os non pérennes, sinon des osselets :
tarse de Paul (l'agneau qui bêla de biais), carpe diem.
Reluque la sèche relique enchâssée, c'est mort.
Remarque l'orque joueur dont l'évent gicle, ça vit.
Mate : yeux absents, orbites vides, c'est mort,
j'en déduis que Martin est peu agile en salle de sciences. 
Cette même salle où l'on sait que l'univers est joueur,
que dans la partie infinie, aucun dé n'est pipé.
Astragales dérivant entre les astres sans dessein.
Fais-je du matérialisme burlesque ou suis-je un âne ?
Nous sommes les enfants du néant et d'une peau de banane,
tarzans miteux, hercules foireux, puces et nanosecondes, 
des atomes dans un barreau de l'échelle du temps.
Seul rien dure toujours, rien d'autre n'est éternel.
Axiome : xy/0 = ∞, le rien nous sépare pour toujours, à jamais.
Seule façon de concevoir l'infini, le rien, rien que le rien.
Je te dis tu à toi, x qui n'existes plus, c'est crétin ce ping, c'est terrien.
Je teste ma connexion, ne t'en fais pas, ce n'est rien.
Souvent, la poésie que je malaxe ne rime à rien.
L'alexandrin, furax, est rongé par le vers,
exit la césure, les hémistiches couchent entre eux.
Mais je dévie de l'axe fixé : expliquer la mort.
Enfin bref, l'éternité vécue, ça n'a ni queue ni tête,
c'est comme une crevette décortiquée.
Une idée qui, pourtant, s'incruste assez dans les têtes.
Cette idée-là, décortiquée, ne vaut pas tripette,
ne vaut pas cacahouète, ne vaut pas pet de lapin.
Chikhai, chonyid et sidpa bardos, non merci !
Qui voudrait se réincarner en bébé phoque ?
Pas moi, pas toi, pas même Brigitte, trop risqué.
Pas de Jugement Dernier, pas de Champs Élysées, pas s'en faire.
Pas de Walhalla, tralala lalère, pas sans fer.
Pas de Ragnarök, pas de cidre dans la bière.
Pas de Normands rouant de quatre fers.
Pas de quand, rien que halva d'os (truc turc) pour les vers.
Pas le havre de paix, pas de houris après la guerre.
Pâle cadavre, une mine d'or pour les petits.
Les p'tits nains qui forent dans la Schneewittchen flétrie,
des galeries, un carrefour, une boucherie, Mac dodo.
Je me creuse l'esprit pour planter le décor.
Un quartier qui vit,
une boîte de nuit.
Tombe la nuit,
une boîte.
Nuit.
Nu.

jeudi 17 mai 2012

Buck in Furs (merci à lazarus pit music)




le voyage vers ici tient à remercier lazarus pit music pour cet échange de liens très bondage, un sacré bond d'âge, un saut par-dessus l'anorak anorexique aussi maigre que les ficelles qui le maintiennent bien tendu d'un bord à l'autre du gouffre des générations. En 1967, tu n'étais pas né, mon fils, et Buck 65 non plus. Moi, j'avais 9 ans, j'étais trop jeune pour apprécier le Velvet Underground que n'écoutait pas mon père qui avait 45 ans et préférait André Verchuren, le con, mais c'était son droit. Le seul grand-père que j'ai connu n'aimait pas la musique, ça lui agressait les oreilles. Il ne lisait que l'Almanach Vermot et le Courrier de la Mayenne, ce qui laisse présumer qu'il n'aurait pas plus apprécié la Venus im Pelz de ce passionnant dégénéré vicelard de Leopold von Sacher-Masoch. Pour autant, je ne peux pas dire que mes ancêtres aient loupé beaucoup de trains en marche puisqu'ils ne sont jamais entrés dans les bonnes gares. Aujourd'hui, j'essaie modestement de ne pas commettre les mêmes crimes d'ignorance crasse qui entacheraient mon pardessus grand ouvert devant les maternelles du savoir. Je me tiens au courant, parfois survolté. Je me tiens aussi à la main courante quand je faiblis dans l'escalier de ton blog, quand la marche est trop haute et que je lève le pied alors que je devrais mieux lever le pied. Comme tu le vois, rien n'est simple dans cette affaire de degrés, de forces, de mise à niveau. J'évite aussi les leurres, les attrape-nigauds, les pièges culturels que sont les passages à niveau où les trains passent si vite qu'on finirait déchiqueté sur la voie à vouloir les attraper, entraîné sur des centaines de faux maîtres. Aussi, je m'entraîne à les reconnaître ceux-là, et à connaître les vrais, pas l'ivraie mais l'ivresse du pur grain, du gratin, et je progresse, je progresse...

lundi 2 janvier 2012

Treize à la douzaine

0122 : Aulus Platorius Nepos, gouverneur de la Bretagne romaine, est chargé de la construction du mur d'Hadrien marquant la limite septentrionale de l'Empire Romain. Sous le prétexte de contenir les Pictes, il empêche en fait l'accès vers le sud aux tribus de Néandertaliens.
0212 : Fondation sous la Calédonie du Royaume des Grottes du Mammouth par Ur-Oorrk qui se proclame empereur souterrain des Néandertaliens, après la mort de son rival Ur-Aarghh.
0221 : Les Néandertaliens, ayant creusé jusqu'à la Manche et n'aimant pas l'eau, renoncent à l'Europe. Ur-Oorrk propose d'étendre le réseau de galeries sous la future Angleterre.
1022 : Knut le Grand lance une expédition secrète sous l'Angleterre contre les Néandertaliens affaiblis. Il assiège et fait inonder les Grandes Cavernes, croyant ainsi anéantir les derniers représentants de l'espèce.
1202 : Arthur Ier et sa sœur sont faits prisonniers à Mirebeau par un seigneur normand à la solde de Jean sans Terre. Parmi la domesticité du duc de Bretagne, on découvre une famille fort laide et excessivement trapue.
1220 : La dernière famille de Néandertaliens s'installe à Locmariaquer, faisant profil bas pendant des siècles.
2021 : Le transgenre Marin Le Pen, empereur de la France Élargie et leader du Front Écologique Européen, ordonne l'internement des derniers amateurs de fioul dans les camps du Frioul. Les accros au gaz sont dirigés à leur tour vers les centres de tri sélectif de Graz en Styrie.
2102 : Le président mondial Google LXVII refuse la dernière mise à jour. La noosphère plante côté jardin et 45 milliards de consciences-bulbes sont effacées. Parmi les disparus, on dénombre le pape virtuel Pie III,XV qui venait tout juste de se faire arrondir à la décimale supérieure.
2120 : Restructuration complète des dernières consciences à taux organique dominant. La viande et les os sont proposés aux exocarnivores cynomorphes de Pluton contre la restitution des sondes Voyager et des baballes.
2201 : Première incursion des Massacreurs Creux par les minis trous noirs du Galaxy-Golf d'Andromède. Janvier, Avril et le Lundi de Pentecôte sont engloutis.
2210 : Évacuation de l'année entière vers 2210 bis par mesure de sécurité. Le transfert échoue. Des débris menstruels réapparaissent en 2012, semant la panique parmi la population locale en déréglant les horaires des trains et les hormones sexuelles.

samedi 17 décembre 2011

Foutre les boules, prendre les rennes

Écrire un conte de Noël n'est pas un acte confortable permettant de se vautrer au centre du canapé fictionnel. Nous en sommes réduits très vite aux extrémités, deux strapontins opposés où nous ferons attention à nos fesses. D'un côté, le conte édifiant et neuneu pondu par un descendant de Dickens qui n'a jamais entendu parler des deux guerres mondiales qui ont ravagé la littérature et tout le reste. De l'autre, une tentative rock'n'roll, immorale et très surfaite d'épouvanter le bourgeois et la grand-mère avec du sang, du sperme et 250 grammes de crottes de nez. N'arrivant pas à me décider où m'asseoir, j'ai voulu naviguer de l'un à l'autre comme un faux cul pensant ainsi satisfaire les différentes sensibilités des lecteurs, mêlant noblesse et crapulerie dans les motivations de mes personnages, niaiseries et subtilités dans leurs propos, platitude et controverse dans leurs comportements. J'espère avoir réussi mon affaire sans trop de maladresses, n'endommageant pas les ressorts de l'histoire, ni ceux du canapé. Une toute dernière chose avant de lâcher dans le texte la meute des lecteurs, je veux dédier ce truc au regretté Thomas Disch, auteur du Vaillant petit grille-pain, nouvelle que j'ai découverte avec ravissement en 1981 et qui a fait son petit bonhomme de chemin à l'intérieur de ma tête jusqu'à m'inspirer un beau jour...

...La Nuit des Instruments

Dans l’atelier d’un bricoleur du dimanche vivait une scie égoïne. Elle y avait son emplacement soigneusement délimité au crayon gras sur un panneau de contreplaqué. Deux clous dorés la maintenaient en position à la gauche d’un grand té métallique. De l’autre côté de ce christ en croix, un tournevis cruciforme occupait la place du bon larron. Tout ce Golgotha de ferraille trônait au-dessus d’un établi surchargé où l’égoïne effectuait des séjours irréguliers. Des travaux de découpes grossières alternaient avec des périodes de coupes sombres où son manque de droiture la remisait aux clous. Après cette carrière en dents de scie, elle aurait pu aspirer à une retraite heureuse, se gardant de la rouille, si le démon de la musique ne l’avait saisie à bras-le-corps. Au cours d’une crise de rangement dont il était friand chaque automne, le maître des lieux l’avait laissée choir malencontreusement sur la caisse à outils entrebâillée où somnolait un marteau. 
Que le poète qui s’inquiète de savoir si les objets inanimés ont une lame se rassure, la scie en possédait une de bonne facture et qui vibra de mélodieuse façon quand elle rencontra la tête d’acier trempé du marteau. Un long vibrato doucereux comme du miel de paradis envahit l’atelier, se faufilant parmi les étagères et les rangements, pénétrant les outils d’une suave mélancolie qui ramollit la clé à molette et tourneboula les tournevis. Le marteau, douillettement installé dans son compartiment de tôle sur un lit de boulons, fut brutalement tiré de sa sieste et ne l’entendit pas de cette oreille quand elle lui déclara tout de go : « Je veux devenir musicienne ! ». Habitué à frapper les esprits par des répliques percutantes, l’outil resta interdit, surpris par cette dégringolade inopinée et stupéfait de cette requête incongrue. Il ne pouvait décemment la traiter de complètement marteau sans pratiquer une désagréable forme d’autocritique par personne interposée. Pour le coup, il se rabattit sur un médiocre « C’est ça, et moi je serai un requin-marteau du show biz, et je t’en ferai baver ! ».    
Dès lors, la scie n’eut de cesse de mettre son projet à exécution. Il lui fallait quitter au plus vite cet atelier sinistre qui sentait le renfermé. Il n’était pas question qu’elle y finit sa vie à se morfondre, tournant en rond comme la scie circulaire qu’elle n’était pas. Son talent se devait d’éclater au grand jour et dans les plus brefs délais. Le tournevis cruciforme tenta bien de la décourager, arguant des risques nombreux qu’il y avait à courir les chemins en quête d’une hypothétique gloire. Il ne comprenait guère ce genre d’envie, lui qui coulait des jours heureux avec une charmante vis Parker dont il connaissait la fente par cœur. Tous les arguments frileux propres aux pratiquants de son espèce y passèrent : Avec des scies, on mettrait Paris en attelles ! À trop vouloir franchir les obstacles, on risque la chute et maintes fois scie sauteuse finit en scie à bûches ! De mèche avec lui, la perceuse jalouse qui maîtrisait assez bien la percussion mais trop poltronne pour arriver à percer dans la musique, en rajouta hypocritement : Les fêtes approchaient, pourquoi ne pas rester et dispenser les fruits de son talent aux outils réjouis pendant la veillée de Noël au lieu de se comporter comme une égoïne égoïste. Rien n’y fit, tout ceci passa pour des platitudes plutôt dignes d’un tournevis plat et la scie s’enfuit un beau matin de décembre après avoir scié la porte de l’atelier.
La neige immaculée recouvrait toute la campagne et l’égoïne claquait des dents en pensant qu’il serait bien pratique de pouvoir déchirer un petit bout du grand manteau blanc de l’hiver afin de s’en couvrir. Elle progressait malaisément le long de la nationale qui menait à la ville, craignant de la part des voitures les éclaboussures qui la feraient rouiller, abîmant sa précieuse lame. Les automobilistes devaient la trouver bien dépourvue sans même un baluchon qu’on voit si souvent à l’épaule des routards. S’ils avaient réfléchi un tout petit peu au lieu d’avaler bêtement les kilomètres, ils auraient compris qu’une scie se nourrissant exclusivement de copeaux n’a que faire d’un bagage quand il lui suffit d’aller mordre à belles dents dans le premier morceau de bois venu. En revanche, si les conducteurs s’étaient vraiment creusé la cervelle, ils en auraient déduit qu’un baluchon n’est jamais inutile ne serait-ce que pour transporter un bidon d’antirouille. Mais la scie n’était pas si prévoyante, partie sur un coup de tête, elle avait oublié ses affaires de toilette. 
Le soleil bas sur l’horizon perçait timidement la grisaille aux alentours de midi. La scie, fourbue d’avoir marché depuis le matin, ressentit une petite faim. Apercevant une forêt de sapins au-delà d’un vallon, elle décida de s’y rendre afin de se restaurer. À mesure qu’elle se rapprochait des arbres, des vrombissements de plus en plus forts lui parvenaient. Le même bruit se répétait régulièrement, un moteur pétaradait et s’enflait rapidement avant de se calmer à nouveau et l’on entendait alors un bref craquement suivi d’un froufrou de branchages. En pénétrant dans la forêt, l’égoïne découvrit une tronçonneuse en plein travail. L’engin, un splendide Husqvarna, coupa son moteur quand il l’aperçut.
-Et toi là-bas ! Qu’est-ce que tu fiches par ici ! L’accès du chantier est réservé au personnel autorisé, c’est-à-dire moi et moi seul !
-Je me demandais juste si vous m’autoriseriez à manger quelques copeaux ? Je suis morte de faim !
-Non mais sans blague, c’est pas les restos du cœur ici !   
-S’il vous plait ! Je n’ai pas d’argent mais je vous aiderai à couper les sapins ! 
-Allez t’as de la chance que Noël approche ! Je ne te demanderai rien, il faut bien s’entraider entre scies ! Tu n’as qu’à t’occuper de ce sapin là, il est trop biscornu pour être livré en ville ! Personne n’en voudra pour le réveillon !
La scie ne fit pas prier et se jeta sur l’arbre difforme. Pendant que l’héroïne de cette histoire est occupée avec sa salade de verdure, l’Auteur aimerait s’entretenir avec le Lecteur d’un point délicat de grammaire. La plupart des scies comme l’égoïne et la tronçonneuse partagent avec la girafe l’utilisation de l’article féminin. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de mâles parmi ces espèces. Nous sommes en effet trop habitués à manier une langue où le masculin domine et à l’inverse, savoir que bien des hippopotames et des butors sont des femelles n’étonne absolument personne. Pour dissiper toute équivoque, l’Auteur tient donc à préciser que l’égoïne est une fille tandis que la tronçonneuse est un garçon.    
Il ne restait pas grand chose du petit sapin biscornu après que la scie se fut sustentée. Tout en grognant d’aise, elle émit un  rot très musical qui mit la puce à l’oreille de la tronçonneuse.
-Ta lame a beau être un peu rouillée, tu ne sonnes pas mal pour une simple égoïne ! Ne serais-tu pas un de ces fichus outils qui rêvent de monter sur les planches ?
-Je me suis enfuie d’un atelier pour devenir musicienne !
-Eh bien j’espère que ta fugue finira en fugue de Bach !
La scie se sentant en confiance lui raconta son aventure. Pendant qu’elle s’épanchait, la tronçonneuse se rapprochait imperceptiblement d’elle, millimètre par millimètre, jusqu’à ce que sa grosse lame à chaîne se retrouva tout contre la sienne. Abondant dans son sens pour mieux la séduire, la tronçonneuse lui avoua qu’elle-même à ses moments perdus ne dédaignait pas composer quelques chansons. La scie, intéressée, lui demanda d’en interpréter une, espérant du coup que l’engin arrêterait de la coller et reprendrait une distance convenant mieux à d’honnêtes outils. Voici donc le Blues du Sapin accompagné par les rugissements en douze mesures d’un moteur deux-temps :
« Comme les ampoules qui vacillent quand l’EDF nous abandonne,
  Le sapin a les boules qui scintillent d’éclats brefs puis monotones.
  Il s’ennuie sous les guirlandes et voudrait passer les fêtes
  À faire du ski en Finlande ou manger une raclette.
  Ce n’est certes pas un cadeau d’être coupé de ses racines
  Planté inerte tel un fagot dans le gravier d’une bassine.
  Cette année, progrès de la science, nous avons un étrier métallique
  Où caler le pied en souffrance du supplicié électrique.
  Voici l'ennui vaincu en mettant le pied à l’étrier. »
En écoutant ce blues mélancolique, l’égoïne comprit qu’elle avait à faire à un être d’une grande sensibilité qui comprenait parfaitement les arbres qu'il assassinait. Mais quand il proposa de lui dérouiller sa lame d’une giclée d’huile moteur, elle s’enfuit à travers bois, peu désireuse de goûter les fluides d’un dépravé qui posait, à des fins publicitaires, dans les bras de filles plus ou moins dénudées.
Les magasins regorgeaient de jouets et de confiseries débordants des vitrines décorées. Des flocons de neige papillonnaient parmi les guirlandes, se mêlant au décor enchanteur. La scie errait dans les rues de la ville en liesse, n’ayant aucune idée de la façon dont s’y prendre pour devenir musicienne. Depuis qu’elle avait quitté ses clous dorés, le désappointement n’avait fait que grandir, furtif d’abord, au coin de la pensée, puis s’installant petit à petit, grignotant l’esprit jusqu’à occuper maintenant toute la place. La rouille avait progressé de même sur sa lame, ternissant le métal au point qu’elle ne pouvait plus s’y mirer et encore moins en tirer une note audible. Était-elle condamnée à vagabonder ainsi éternellement, se nourrissant aux poubelles de sciure pourrie d’asticots, recherchant les cageots moisis aux portes des arrière-boutiques, allant jusqu’à mordre les pieds des bancs dans les jardins publics ? Servirait-elle d’exemple pour l’édification de la jeunesse ? Les passants hautains sermonnant leurs progénitures : Voilà comment peut finir un chemin de scie en chemin de croix ! Dieu merci, nous touchons du bois ! 
Au gré de ses ruminations, l’égoïne remontait une rue commerçante quand elle se trouva à la hauteur d’un bien curieux orphéon. Un orchestre des plus hétéroclites jouait l’immortel succès de Tino Rossi. Petit Papa Noël était massacré par l’accouplement monstrueux d’un piano de cuisine avec un clavier d’ordinateur. Une attache-trombone assurait la partie rythmique en frappant alternativement une cloche à fromage et un triangle rectangle qui tintaient comme un glas un jour de brouillard. L’ensemble dégageait un tel air de fausseté et de décrépitude que les passants s’enfuyaient en hurlant et bien rares étaient les téméraires qui osaient s’approcher pour jeter ne serait-ce qu’un bouton de culotte dans la timbale en fer blanc placée devant cet orchestre d’incapables. Tout le temps que dura ce concert, la scie qui s’était arrêtée pour les écouter, ne cessa de grincer des dents tant l’horreur de cette musique lui glaçait la lame. Mais en même temps, elle éprouvait de la pitié pour ces objets dénaturés dont elle devinait le problème, pressentant chez eux une fraternité qu’il serait bon de cultiver. Lorsque se figea l’horreur remplacée par un silence salvateur, le trombone s’avança vers elle et prit la parole :
-J’espère que tu n’as pas apprécié notre interprétation sinon cela voudrait dire que tu ne connais rien à la musique. Auquel cas nous n’aurions plus rien à nous dire !
-De peur de vous blesser, je n’osais vous signifier combien c’était immonde, mais puisque vous insistez…je n’ai jamais rien entendu d’aussi affligeant ! Pourquoi persistez-vous à enlaidir le monde si vous êtes conscient de cela ? Vous ne pensez tout de même pas vous améliorer, rendus à ce point ?
-Une puissante pulsion nous pousse sans cesse à jouer. Nous n’y pouvons rien, c’est plus fort que nous. Pour mieux nous comprendre, permets-moi de te raconter notre histoire. Nous sommes des objets en marge que les spécialistes nomment transfonctionnels.
-Je ne connais pas ce terme. Qu’est-ce que cela veut dire ?
-À l’instar des transsexuels qui veulent changer de sexe, nous voulons changer de fonction. Il y a beaucoup plus d’objets dans ce cas que le monde veut bien le reconnaître, surtout si l’on considère qu’à côté des sexes qui ne sont que deux, les fonctions sont multiples. La déviation semble toujours provoquée par des homonymies de vocabulaire et des glissements de sens comme si un dieu rigoleur se jouait constamment de nous en savonnant les pentes de la sémantique. Telle clé qui se tenait tranquille dans sa serrure, subitement veut résoudre les mystères. Tel bouquet garni se prend soudain pour les crevettes qu’il est censé aromatiser. D’autres sont marqués depuis la naissance, j’ai connu un violon qui n’a jamais restitué une note, il les emprisonnait derrière ses cordes comme de vulgaires malfaiteurs.
-Tu me cites des cas où n’interviennent pas que des objets. Cela arrive donc aussi à des concepts, des constructions et des animaux ?
-Oui, ainsi qu’à des plantes, des idées et des sentiments. Le triangle qui est avec nous est par exemple une pure vue de l’esprit, un concept mathématique mystérieusement échappé d’un manuel de géométrie.
-Ce qui arrive à toutes ces choses est terrible à côté de mes petits ennuis. Elles doivent se sentir bien isolées !
-Avec l’expérience, les transfonctionnels se sont organisés en différentes corporations respectant leurs affinités. Notre petit groupe est composé de futurs instruments de musique. Le rêve de chacun d’entre nous est de se faire poser des implants afin de pouvoir jouer correctement, mais l’opération coûte d’autant plus cher que la transformation est importante. Moi par exemple, j’ai besoin d’une mutation radicale pour être considéré comme un trombone à coulisse, c’est aussi le cas du piano. Alors que chez toi, il suffit de modifier ta lame pour que tu deviennes une véritable scie musicale. Je suis même certain que tu ne sonnes déjà pas si mal comme tu es. Ai-je vu juste ?
-Si ma lame était en meilleur état, je te donnerais raison, mais j’ai honte de me plaindre après ce que tu viens de raconter. Puis-je me joindre à vous et faire quelque chose ?
-Tu apporteras un peu de mieux à l’orchestre, j’en suis certain ! Mais viens donc que je te présente aux autres ! Voici notre piano qui a passé sa jeunesse comme fourneau de cuisine dans un grand restaurant. Après avoir préparé tant de petits plats, le voici à son tour piano préparé par l'entremise du clavier d’ordinateur. À eux deux, ils arrivent à produire un cliquetis acceptable pour un insecte mélomane. La cloche à fromage nous vient de Normandie et c’est en découvrant le carillon de la cathédrale de Lisieux qu’elle a laissé derrière elle les odeurs de livarot pour celle de la sainteté. Elle résonne comme elle peut  quand je la frappe et c’est cent fois mieux que le triangle rectangle qui, n’étant qu’une abstraction, émet trois fois rien. C’est un cas désespéré qui fait semblant d’y croire. Je n’oublie pas notre timbale en fer blanc qui après une  terne carrière de quart de soldat recherche maintenant le quart de ton et nous sert à récolter la monnaie. Je termine par moi, attache-trombone, qui rassemblai pas mal de documentation dans un bureau d’études avant que de filer en coulisses. Je pense avoir fait le tour, alors bienvenue ! 
La nuit de Noël tirait à sa fin. Les derniers fêtards, qui avaient préféré le rapatriement fastidieux au bed and breakfast douillet des familles, rentraient chez eux, titubant sur les trottoirs enneigés. Aux murs des bâtisses, fenêtres et lucarnes s’éteignaient une à une comme les étoiles au petit jour. Chez les ventres distendus à la dinde et au foie gras, on soufflait les bougies d’une haleine de cognac, on tirait les chasses d’eau, on tapotait les oreillers. Aucun dormeur n’aura eu une pensée, ou alors très fugitive, pour le pauvre orchestre qui avait passé la soirée à jouer les classiques de Noël, mu par un élan cruel, un désir insatiable laissant les musiciens hagards et épuisés. Ils marchaient à la queue leu leu en quête d’un endroit où finir la nuit. L’égoïne menait l’étrange procession, couverte des guirlandes que les sapins épouvantés lui laissaient en offrande. Cette scie à ruban guidait sa troupe défaite comme un général décoré, vaincue mais déterminée. Il ne leur fallait pas s’endormir tant qu’ils n’auraient pas trouvé un refuge. Les dangers de la rue, surtout à ces heures reculées, n’étaient pas inexistants. Les brocanteurs des pays de l’est rôdaient à bord de leurs camionnettes béantes, guettant les objets en transit. Un malheur supplémentaire pouvait s’ajouter brusquement à leur déchéance et ils seraient alors vendus et prostitués à des bricoleurs peu scrupuleux, abusant d’eux en les transformant en pieds de lampes et en objets d’art contemporain. À moins que leur aspect peu reluisant les condamna à moisir éternellement aux étalages des puces parmi les séries de casseroles et les Séries Noires. Les flocons épais qui tombaient doucement se comportaient comme leurs rêves de musique, s’évanouissant dans le néant blanc et promis à un avenir de gadoue. Jamais ils ne rassembleraient la somme nécessaire à leurs opérations respectives. Le coût en était bien trop élevé pour être financé par de médiocres concerts des rues, bien qu’améliorés par le vibrato rouillé de l’égoïne. À la vérité, ils étaient bel et bien des objets aux aspirations décalées : des vessies qui se voulaient des lanternes. 
Alors que la troupe longeait un immeuble aux volets clos qui abritait en son sein de béton des estomacs endormis, un paquet-cadeau gros comme une armoire à glace tomba du ciel, leur barrant la route. L’arrivée soudaine de cette énorme boîte dorée et rehaussée d’un ravissant nœud rouge fut suivie d’une bordée de jurons si grossiers qu’il conviendra de ne pas les répéter ici. Cela venait du toit, les objets eurent à peine le temps de lever les yeux qu’une échelle de corde se déroula vivement et s’arrêta à un bon mètre du trottoir. En descendit un personnage à la barbe blanche et au costume rouge que le dernier des abrutis aura déjà reconnu tant il était de saison. Le Père Noël éprouva quelques difficultés en abordant le mètre manquant et le piano de cuisine, très serviable, se proposa comme marchepied. Une fois ses deux bottes bien plantées sur la neige, il s’adressa à eux :
-Merci les amis ! Rien ne vaut le plancher des vaches ! Ce métier m’oblige une fois par an à le quitter et ce maudit cadeau qui ne rentrait pas par la cheminée m’aura au moins permis d’y revenir plutôt que prévu !
L’orchestre trouva le Père Noël assez sympathique, à l'exception de la cloche très bien documentée sur les immeubles de grande et moyenne hauteur tant religieux que laïques, qui trouvait déraisonnable et peu professionnel de confondre un conduit de ventilation mécanique avec une classique cheminée. Quand le vieil écarlate leur demanda ce qu’un lot de brocante dans leur genre pouvait bien fabriquer ici au beau milieu de la nuit, le trombone réitéra les explications qu’il avait déjà fournies à la scie dans l’après-midi. Cela lui allait bien de parler, c’était l’intellectuel du groupe qui avait tout appris dans les bureaux en épinglant le savoir. Le Père Noël parut fort intéressé par cette histoire de transfonctionnels et tint en échange à expliquer ses propres origines :
-Cela va sans doute vous choquer mais le gentil barbu dispensateur de cadeaux que vous voyez là, n’a pas toujours été charmant avec les enfants. Il y a bien longtemps de cela en Angleterre, j’étais un professeur de violon réputé. À Londres où j’exerçais, les familles les plus prestigieuses me confiaient leurs enfants afin que leur fut enseigné les rudiments de cet art difficile qu’est la pratique d’un tel instrument. À mesure que passaient les années et que ma passion du violon était transmise avec plus ou moins de mal aux jeunes têtes de linottes, une autre passion sourdait en moi, inavouable mais irréductible, celle des jeunes corps qui maniaient l’instrument. Pendant les exercices, le mouvement d’archet d’un bras gracile suffisait à me mettre dans des états que je contenais à grand peine. Je jalousais le violon qui pouvait se nicher impunément au creux d’un épaule parfait sous un menton de satin. N’y tenant plus, je franchis le Rubicon séparant le désir de l’acte et les leçons se firent dorénavant sur mes genoux, les costumes des petits lords régulièrement abandonnés entre les pieds du tabouret. Ce qui devait arriver arriva, je fus trahi par une de mes victimes plus bavarde que les autres, qui sut dépasser la honte que je lui imposais en révélant l’ignominie à ses parents. La haute situation sociale de ces derniers ne permettait pas qu’un scandale pût éclater. M’évitant la prison, ils s’arrangèrent simplement de ruiner ma réputation auprès des autres familles et je me retrouvai bientôt sous les ponts, n’ayant pas d’autres compétences que l’enseignement désormais interdit du violon. Dans l’hypothèse où ils m’auraient dénoncé aux autorités, je doute qu’un juge m’eût condamné sévèrement. Les mœurs de l’époque étaient telles que deux homosexuels majeurs et consentants risquaient plus qu’un adulte fricotant avec des enfants dépourvus du moindre droit légitime. Ces maudites homonymies de vocabulaire qui vous pourchassent comme une malédiction m’étaient épargnées : le violeur au violon n’alla pas au violon. Je finis ma vie misérablement, rongé par le remords, non pas d’avoir eu ces penchants redoutables car je n’y pouvais grand-chose, mais de les avoir mis en pratique. Vous le savez aussi bien que moi, ceux-ci nous sont imposés sans que nous ayons la liberté d’en choisir de plus convenables mais quand ils s’avèrent néfastes pour la société, nous nous devons de les refouler au plus profond de nous-même ou pour le moins nous en accommoder sans nuire à personne. Ah, ce que je vous envie de ne désirer rien d’autre que la musique ! Lorsque vous l’aurez saisie, personne ne vous la retirera. Libre à vous de l'aimer comme cela vous chante ! Les petits enfants, ce n'est pas pareil, c'est très réglementé avec des bisous pas n’importe ou et pas par n'importe qui. 
-J’espère que vous n’en avez jamais eu ! S'exclama le trombone indigné. Quelle image de père vous leur auriez ainsi donnée !
-Hélas si ! Mes préférences sexuelles ne m’avaient jamais détourné des femmes qui constituaient pour moi une excellente introduction aux activités de la pédophilie par leur douceur naturelle et leur peau de bébé. Comme tout homme respectable à l’époque, j’avais fondé une famille en compagnie d’une charmante personne qui m’avait donné deux beaux enfants. Tant que mes apprentis violonistes me satisfaisaient, je ne m’inquiétais guère de subvertir ma propre descendance. Mais quand je fus découvert et perdis mon emploi, vint le temps des privations et je ne résistai que quelques jours avant de me tourner vers mes deux garçonnets. C’est ainsi que mon épouse apprit à son tour ce que mes employeurs connaissaient déjà et, après mon travail, ce fut mon foyer que je dus quitter sous l’opprobre et le déshonneur. Mes fils ressortirent de cette aventure complètement chamboulés et traumatisés pour la vie. Bannissant à jamais de leur esprit et de leur corps toute idée de relations sexuelles avec qui que ce fut, ils vécurent chacun de leur côté en célibataires endurcis, de façon quasi-monacale. Ils adoptèrent une attitude de méfiance extrême à l’égard de l’être humain et des rapports qu’il entretient avec ses semblables. Soupçonnant tout, enquêtant et résolvant dans la foulée, ils développèrent des capacités de déductions d’une virtuosité exceptionnelle. Comme en ce monde tout est exploitable, et qu’ils n’en possédaient pas moins un sens aigu des affaires, ils mirent leurs dons au service de la société. L’un loua ses compétences au gouvernement britannique, constituant peu à peu une banque de données indispensable aux services secrets. Tandis que l’autre se prit au jeu de débarrasser le monde de sa pègre, vaste programme qu’il entreprit en compagnie d’un docteur en médecine. Ce dernier, qui préférait la plume au stéthoscope, coucha sur le papier nombre de ces enquêtes si palpitantes qu’elles constituent encore aujourd’hui une lecture appréciée des grands et des petits. Aussi, quand je glisse dans une pantoufle au pied du sapin un exemplaire des aventures de Sherlock Holmes, je ne peux m’empêcher de penser que je suis en quelque sorte responsable de l’existence de ces ouvrages. Qu’un cadeau de Noël, apportant de la joie à un enfant, ait pour origine tant d’horreurs faites à d’autres, me laisse perplexe quant au fonctionnement de l’univers, machinerie démente dont le bien est le moteur et le mal son carburant.  
Par delà les flocons redoublant d’épaisseur, les yeux humides du Père Noël se perdaient dans le vague, en direction d’un monde révolu. Un monde où il avait commis d’épouvantables forfaits, il y avait bien longtemps, pendant l’enfance de son éternité.
-Tout ça ne nous dit pas comment vous êtes devenu le Père Noël ! Fit remarquer la scie qui prenait de plus en plus d’assurance au sein du groupe, jusqu’à devancer le trombone qui s’apprêtait à faire la même remarque.
-Patience, demoiselle ! J’y arrive ! Après ma mort, je fus transféré au paradis, Dieu ayant estimé que j’avais suffisamment regretté. Hélas ! Une nouvelle crise me terrassa et j’en vins à pourchasser les angelots dodus qui batifolaient parmi les nuages. Je dérobais les cordons aux robes des saints pour ligoter les ailes des chérubins rétifs. Ce genre de rodéo dans les cumulus déplut fort à Dieu qui entra dans une colère  si noire que le théâtre de mes ébats finit en pluie d’orage. Il réunit un tribunal pour me juger puisque personne n’avait été fichu de s’en occuper sur Terre. On me condamna à réparer mes fautes en passant le reste de l’éternité au service de l’enfance. Des ateliers tout équipés au Pôle Nord me furent fournis, avec du personnel qualifié dans la fabrication du jouet. Je fus entièrement libre de gérer l’entreprise à ma guise. On m’imposa une seule et unique clause, j’avais l’obligation de distribuer moi-même les cadeaux chaque année. C’était un sacré boulot mais je m’en suis bien tiré. J’ai su m’entourer de collaborateurs précieux qui ont conçu pour moi un équipement sur mesure afin de mener à bien ma mission. Je dispose maintenant de rennes supersoniques, d’un traîneau furtif et d’une hotte en kevlar. Une équipe bosse actuellement sur un écarteur de cheminée et s’il était déjà au point, nous ne nous serions pas rencontré cette nuit ! À ce propos, j’aurais bien besoin de renouveler quelques ustensiles usagés de mon repaire des glaces. Dans la cuisine, le fourneau accuse des signes de fatigue, la cloche à fromage est fêlée et mon quart à café est tout cabossé. Mon bureau fait pitié avec un clavier de guingois et des feuilles volantes un peu partout. De plus, il serait bon que j’y installe des étagères bien découpées et bien d’équerre. Si cela vous intéresse, je vous embauche pour une durée d’un an à compter de cet instant. Vous travaillerez pour moi sans salaire et en contrepartie je m’engage, à l’issue de ce contrat, à effectuer en mes ateliers toute transformation de vos organes nécessaire à vos aspirations musicales. Ai-je été assez clair ?
Les objets n’eurent rien à objecter à cette merveilleuse proposition. Le dieu facétieux qui les avait créés imparfaits et insatisfaits ne s’amusait donc plus de leurs tourments. Il avait placé sur leur route un messager en la personne du Père Noël et les rappelait à l’atelier pour vice de fabrication. C’était un dieu qui se comportait comme Renault avec ses Laguna et, très franchement, il était difficile de considérer cette affaire comme un miracle de Noël. On pourrait argumenter bien longtemps sur ce sujet mais peut-être n’est-ce pas le moment pour l’Auteur de gâcher la fameuse trêve de Noël où tout le monde se serre la main. À moins qu’un des personnages ne s’en mêle par des opinions désobligeantes sur le thème sulfureux qui articule ce présent conte. Pendant que les objets rejoignaient la hotte maintenant débarrassée des PS3 et des lecteurs Blu-ray, l’égoïne s’inquiéta de savoir si le Père Noël, quand il arrivait par les cheminées, n’était pas tenté de rejoindre les enfants dans leurs petits lits. Il lui fut répondu ceci :
-Ils n’étaient pas stupides là-haut au point de lâcher un vicieux comme moi dans la nature sans quelques précautions. La plus grosse partie du problème m’a été retirée, le morceau coupable, si vous voyez ce que je veux dire ! Depuis, ça s’est drôlement arrangé…mais je me demande si, tout bien considéré, je ne pratique pas aujourd’hui une forme de pédophilie aussi pernicieuse. Un "amour des enfants" plein d’arrière-pensées mercantiles, se manifestant par des éjaculations annuelles de cadeaux de plus en plus abondants, fertilisant les jeunes consciences dans le but de les initier à la consommation, l’ultime vice de l’économie de marché ! Comme le pauvre Saint Marc avant moi, je ne suis qu’un instrument qui passe de la main de Dieu à celles des marchands de lessive.

mardi 25 octobre 2011

Violer l'automne

L'automne s'essuie le cul bien doucement avec ses feuilles mourantes, saison prudente et blessée, un peu irritée aussi, de mon passage brutal à l'heure d'hiver. Si tu avances et que je recule ma grande aiguille, comment veux-tu, comment veux-tu ?... Il a donc bien fallu que je m'énerve afin que tu capitules. Vengeresse, l'automne me refile le cafard. Plus vicelard qu'une IST (champignon de saison), ce gros insecte ronge l'intérieur cuir, les canapés, les ongles, les pommeaux de portes et les peaux mortes. L'automne me termine au termite qui démolit la charpente fragile de mon cœur mal bercé. Ce nœud dans le bois me serre la gorge quand la déglutition est vécue comme un sacerdoce qui ne sert plus d'os. Ma colonne vertébrale s'effondre telle une tour de Babel ayant trop entendu de langues bien pendues pour ne pas se pendre à son tour d'une langueur monotone. L'été plié, l'automne décroche le cocotier, remporte la palme, me pille le tronc. À moins d'être dur de la feuille, comment ne pas ressentir ce dépouillement sans élection, ce cabaret d'effeuillage. Je m'y prends plus de châtaignes en pleine gueule s'il y a du vent, que de nibards, tous seins confondus. Les branches fatiguées de l'octobre caduc cèdent la place à un novembre sinistre où les feuilles passent l'arme à gauche. Sanglots longs, larmes gauches qui planent vers la terre mouillée, laissant l'arbre sans came, grand mât désarmé, sémaphore. Ils attendaient le signal, voilà que pointent vers le ciel couleur capote à soldat ces autres obélisques obscènes et hiéroglyphés. Les écritures marnent jusqu'au sommet par l'effet d'anciennes marées rouges. L'afflux sanguin grimpe dans ces pénis tatoués éjaculant des pétales de chrysanthèmes et des médailles frétillantes s'en allant féconder l'ovule de la veuve de guerre, boulet de canon froid et endurci. C'est aussi l'époque des cadavres extra-plats collant à mes semelles de crêpe comme une merde de chien, me filant le train vers des voies de garage, et je vous fiche mon billet que les butoirs sont couronnés de gerbes mortuaires. Le wagon s'en tamponne complètement, bousculant le voyageur qui n'est pas si pressé. Alors le contrôleur s'avance, demande à voir le billet, et je lui dis : Comment ? Mais mon heure n'est point sonnée !

lundi 17 octobre 2011

Se faire entuber par un tuba

Frédéric était entré dans la fanfare municipale plutôt par conformisme social que par intérêt réel pour la musique. Dans le petit village où il vivait, il était de bon ton de ne pas consacrer son temps libre exclusivement à la pêche. Entre les pompiers volontaires, les grenouilles de bénitier, la chorale et la clique, rares étaient ceux qui échappaient au recrutement. Comme Frédéric avait peur du feu, était allergique à l’eau bénite et chantait comme une casserole, il était tout naturel qu’il se fût enrôlé dans la fanfare.  Préposé au maniement du tambour, il s’était intégré bon an mal an dans l’orchestre. Cette musique pataude tout juste bonne à faire danser les ours le laissait assez indifférent et si quelquefois le dédain cédait le pas à la contrariété, il trouvait assez juste de frapper sur l’objet de son ressentiment : le tambour avait le dos large et la peau dure, il était conçu pour ça. Ce qui incitait avant tout Frédéric à rester dans cette fabrique de ramdam, c’était sa capacité conjointe à tisser du lien social. Quoi de plus agréable que retrouver les copains lors des répétitions, être félicité pour l’exécution d’un passage difficile ou se moquer gentiment du couac malheureux d’un compère trompettiste !
Au cœur de l’été, un doux poignard s'enfonçait, la fête annuelle du village avec son défilé tout en transpiration. La sueur ruisselait sous les costumes galonnés, le soleil dorait les cuivres déjà rutilants et les passages d’ombre volés aux platanes soulageaient des souffrances vécues dans la joie. Le soleil cognait sur Frédéric et Frédéric cognait sur son tambour. Après la parade, venait l’heure des rafraîchissements où délaissant son fût, il en gagnait d’autres mis en perce. Les musiciens se retrouvaient autour d’une bière à la bonne température, apaisant les lèvres congestionnées par la rudesse des embouchures, les remettant en forme pour le bal du soir où elles espéraient des contacts plus tendres. Mais avant de guincher, du travail les attendait encore au feu d’artifice qu’il fallait sonoriser en fanfare. Les belles rouges et les belles bleues se devaient d’être accompagnées d’une musique d’ascenseur qui les ferait s’élever encore un peu plus haut, bien au-dessus des applaudissements. Frédéric communiait avec tout cela et si la musique était certes partie intrinsèque d’un grand tout, il la jugeait quantité négligeable dans la recette de l’extase ainsi préparée. Elle était comme le poivre dans la soupe, qui en relève le goût mais que l’on n’apprécie jamais seul. La musique figurait sur l’étagère des condiments secondaires et ne pouvait être comparée à ce qui fait le sel de l’existence. Frédéric aurait pu finir sa vie dans cet état d’esprit, frappant son tambour sans état d’âme jusqu’à ce que le cœur lâchât une première fois, qu’une puce hospitalièrement insérée remédiât à cette défection et durât, durât, durât…jusqu’à ce que je ne pusse plus endurer d'écrire.
Mais le destin, concept à la vue basse qui lit la partition sans lunettes, commit une fois de plus une fausse note. Il y avait dans la fanfare un joueur de tuba rachitique que le poids de son instrument ne parvenait pas à muscler, malgré une ordonnance spéciale du médecin qui l’avait affecté à ce poste lourd de kilogrammes et de responsabilités. L’énorme tuba se voyait et s’entendait plus que tout autre instrument et il fallait être à la hauteur d’un tel géant. La médecine n’étant pas une science exacte, le traitement se révéla parfaitement inefficace. De plus en plus vacillant, Christophe, puisque c’était son prénom, finit par s’effondrer en trébuchant non pas sur une marche, un lacet de chaussure ou une peau de banane, mais sur rien du tout comme savent si bien le faire les grands malades. Pendant que son maître se rapprochait du sol, l’instrument déséquilibré bascula en avant et son grand pavillon avala tout cru la tête et le képi de Frédéric. Le pauvre gars ayant un double menton et le crâne un peu pointu, il se produisit alors ce que les mécaniciens appellent un emmanchement conique. Ce type de liaison est coriace et il faut cogner dur pour obtenir la séparation des deux parties. Un tribunal des divorces n’aurait pas fait mieux que le bloc opératoire où l’on vit pour la première et la dernière fois parmi les scalpels un jeu complet de marteaux à rétamer et à débosseler. Il s’en fallut de peu, l’opération périclitant, qu’un mystérieux homme au masque de cuivre ne fût pris pour le frère jumeau du président de la république. Mais les émules d'Alain Decaux se passeront de cette aubaine, le chirurgien parvint in extremis à sortir la tête du patient de ce grand vagin doré. Frédéric vécut cette parodie d’accouchement comme une seconde naissance, il ne fut plus jamais le même. Un cordon ombilical invisible, et que n’aurait su couper l’infirmière, le reliait au mystérieux ventre de cuivre. Qu’avait-il vu à l’intérieur pendant la petite heure où il était resté coincé dans le pavillon de l’instrument ? Avait-il poursuivi un lapin blanc jusqu’au Pays des Merveilles ?
Taratata ! Zim ! Zim ! Poum ! Désormais, les oreilles de Frédéric se vrillaient de dégoût à l’audition de cette ratatouille militaire qu’il supportait naguère. Était-il possible que lui-même en rajoutât dans l’horreur avec les rataplan de son tambour ! Incapable de réintégrer la fanfare, il errait à travers le village comme quelqu’un qui se serait fait avoir par la vie alors qu’il s’était simplement fait entuber par un tuba. Les musiciens s’inquiétèrent de le voir ainsi désœuvré, arpentant les rues le regard vide comme un voyageur recherchant une destination perdue. Ils s’inquiétèrent tant qu’ils déléguèrent l’un d’entre eux à la surveillance de l’évaporé. Le joueur de tuba fut désigné non seulement parce qu’il était un peu responsable de l’état de Frédéric mais aussi à cause de sa maigreur qui permettait une filature des plus discrètes. On vit ainsi Frédéric flanqué d’une ombre mince qui le suivait à distance suffisante pour qu’il ne remarquât rien.
Christophe fut quelquefois déconcerté par certains comportements étranges de Frédéric. Il l’aperçut une fois, alors qu’un orage soudain déversait des trombes d’eau d’un ciel noir, accroupi sous un appentis branlant devant une vieille bassine. Des gouttes de pluie échappées d’une gouttière trop sollicitée frappaient la surface de tôle d’un plic-ploc régulier. Il semblait fasciné par cette musique naturelle. Une cuillère au métal terni affleurait à la surface du sol. Bientôt, Frédéric dégagea ce vestige de l’âge de fer, le débarrassa grossièrement de sa gangue de terre battue et se mit à en frapper la bassine. Une cadence étrange se fit entendre à contretemps des gouttes de pluie, les intégrant dans une sarabande de tôle telle qu’on la pratiquait parfois à l’entreprise de chaudronnerie, unique industrie du village. Le guetteur trempé jusqu’aux os quitta son poste les yeux levés au ciel en dodelinant de la tête. C’était l’heure du dîner et les élucubrations d’un possédé ne valaient pas le coup de louper cette activité sacrée, d’autant que la vigueur de son coup de fourchette était inversement proportionnelle à la maigreur de son corps en fil de fer.
Un début d’après-midi alors que la perspective éloignée du café arrosé de dix-sept heures trente permettait encore une surveillance efficace, Christophe s’épuisa à courir derrière Frédéric qui poursuivait lui-même un gamin à bicyclette. Le môme avait installé à la roue arrière de son vélo une épingle à linge qui frottait sur les rayons. Le dispositif produisait un vrombissement dont les variations correspondaient aux ralentissements et accélérations du cycliste qui répercutait les mêmes effets chez Frédéric et par conséquent chez son pisteur. Tous ces changements de vitesse, proches du ballet contemporain, étaient amplifiés par le fait que Frédéric se savait suivi. Pendant de cours instants, il freinait l’allure, augmentant sa distance au vélo, afin de voir si l’ombre mince qu’il devinait à ses trousses se comportait de même. Quand il fut convaincu de la réalité de cette filature, Frédéric n’en comprit pas immédiatement la raison. Les études sonores auxquelles il s’adonnait occupaient si pleinement son esprit qu’il y restait peu de place pour le moindre discernement et c’était déjà un miracle qu’il eût compris qu’on le filait. Intrigué, il décida d’effectuer une reconnaissance, le soir venu, au domicile de Christophe. Celui-ci en serait absent comme tous les jeudis, astreint à la répétition hebdomadaire de la fanfare.
On ne peut que rester perplexe quant à la démarche de Frédéric alors qu’il aurait pu tout simplement demander à Christophe les raisons de son comportement. Mais est-ce vraiment l’éventuelle découverte d’indices qui le poussa vers cet appartement ? Qu’il y rencontrât son destin nous invite à soupçonner des puissances d’attraction capables d’infléchir nos actes et nos trajectoires ! Capables tout autant d’envoyer Christophe à la répétition sans son tuba ! Ce qui ne lui arrivait jamais, l’homme étant d’un naturel peu distrait. Au moment d’entonner les approximatifs hennissements qui permettent l’échauffement, le musicien confus s’aperçut de sa bévue. Sous les ricanements de ses collègues, il s’en retourna chercher l’instrument. Quatre étages d’escaliers crevants le déposèrent sur le palier qui soutenait son paillasson. Il s’aperçut très vite que quelque chose clochait, bien que la porte baillât d’ennui et que la serrure se forçât à rire comme si de rien n’était, pensant ainsi dissimuler la douleur du bois éclaté. Un pied de biche avait déployé des trésors de séduction afin de fléchir le cœur d’un verrou qui, malgré trois solides points d’ancrage, avait failli à sa réputation de fermeté.
Christophe se rua chez lui, indécis entre reprendre son souffle après l’épuisement ou le retenir devant la surprise. Il eut à peine le temps de voir disparaître les godillots mal cirés de Frédéric à l’intérieur de son tuba. Se jetant à plat ventre sur le parquet ciré, il glissa jusqu’au pavillon de l’instrument vorace, tentant d’attraper l’extrémité de la semelle gauche qui dépassait tout juste de cette bouche de cuivre. Un bruit de succion accompagna la disparition totale de Frédéric. Il fut suivi d’un rot puissant et musical qui projeta Christophe en arrière, manquant l’assommer contre l’armoire qui branla de tout son chêne. L’instabilité de ce meuble qu’il tenait de sa grand-mère lui fit comprendre ce qui s’était passé juste avant son arrivée. Il avait l’habitude de ranger son encombrant tuba sur le haut de l’armoire, économisant ainsi un peu de place dans cet appartement restreint. Frédéric se sera cogné au meuble, provoquant la chute de l’instrument. Mais bien des questions restaient sans réponses : Que cherchait-il de si important chez Christophe au point de s’y introduire par effraction ? Comment le tuba avait-il pu l’engloutir tout entier alors qu’à la précédente rencontre seule la tête était rentrée ? Que la tête, d’une certaine manière, n’en fût jamais vraiment ressortie avait-il favorisé le passage du reste du corps par un obscur processus de lubrification mentale ? Tout ceci dépassait l’entendement de Christophe qui se mit à gueuler dans le pavillon du tuba, appelant de toute sa voix Frédéric. Aucune réponse ne lui parvint, ni le moindre écho. Le tunnel de cuivre donnait sur le mystère et la courbure de la tuyauterie n’était pas sans rappeler un point d’interrogation.
Il ne put se résoudre à raconter l’étrange événement qu’il avait vécu. De toute façon, personne ne l’aurait cru et cela lui épargna d’être soupçonné de meurtre pendant l’enquête qui fut menée suite à la disparition de Frédéric. Comme on ne retrouva jamais le moindre trognon de cadavre, l’affaire fut classée et l’on supposa que l’ancien joueur de tambour était parti courir le monde en ne prévenant personne, ce qui n’avait rien d’étonnant vu son comportement ces derniers temps. Christophe ne put jamais se résoudre à jouer de nouveau sur son tuba. Il savait Frédéric à l’intérieur, quelque part ou au-delà, mort ou vivant. Si le pavillon de l’instrument était sa bouche, alors l’embouchure située à l’autre extrémité devait faire office d’anus. Conscient que se faire souffler dans le cul était plutôt une pratique à classer dans la catégorie des plaisirs, il imaginait mal comment cela provoquerait un vomissement propre à rejeter Frédéric. De plus, une sorte d’intuition l’amenait à penser que ce Jonas avait trouvé un univers à sa mesure dans le ventre de sa baleine. Il abandonna la fanfare, prétextant des problèmes de santé et cassa sa tirelire afin de conserver secrètement l’instrument. Le tuba appartenait à la municipalité, elle récupéra un modèle de même marque et de même série que Christophe s’était procuré dans un magasin éloigné. On le félicita pour l’entretien soigneux de l’appareil qui brillait comme s’il était neuf.
Quelque temps plus tard, convaincu que si un ami est parti définitivement, il est comme mort pour ceux qui restent, Christophe se prit à considérer l’instrument comme le tombeau de Frédéric. Une nuit, il chargea, en compagnie d’une pelle, d’une pioche et d’une lanterne, le tuba dans le coffre de sa deux-chevaux et prit la direction de la forêt toute proche qui bouchait l’horizon à l’est du village. Il choisit une petite clairière où il creusa un trou au pied d’un chêne centenaire. Un hibou qui n’avait jamais vu de tuba s’enfuit d’une branche en hululant. L’instrument fut déposé délicatement à une profondeur d’un mètre cinquante et Christophe commença à jeter des pelletées de terre sur le cercueil de cuivre. Au fur et à mesure de son travail de remblai, le bruit feutré de la terre qui recouvrait lentement l’instrument passa de la simple succession de flocs anonymes à une musicalité de plus en plus perceptible. Christophe prit soudain conscience qu’il interprétait une marche funèbre en compagnie des mottes de terre. Maniant sa pelle comme une baguette de chef, il dirigea l’orchestre dans la fosse. Un tapis de feuilles mortes conclut très doucement le morceau. Frédéric était là-dessous ! 

jeudi 13 octobre 2011

Ne pas tendre mais détendre l'oreille

                                                                                
Fred Frith a commencé sa carrière, qui ne laisse pas de marbre, en tricotant les mêmes chaussettes que Chris Cutler. Quarante ans plus tard, il nous démontre que Jimi Hendrix ne fut que de la petite bière tout juste bonne pour le cimetière de Seattle. Jouer avec les dents et foutre le feu à sa guitare, c'était d'une banalité à mourir d'ennui !