dimanche 23 mars 2014

Les dangers de la lecture

Nous pouvons dire d'un livre que c'est un excellent bouquin ou un mauvais bouquin. Cette formule magique pour émettre un avis tranché ne nous pose pas problème. Un sésame en somme, une graine qui fera germer l'envie d'ouvrir ou non l'entrée qui n'est pas la sortie de la caverne de Platon ni celle de Saramago. Ali Baba on s'en branle, quarante éditeurs suffisent. Mais rien de plus agaçant que l'accusation de bouquiner. Bouquiner c'est criminel, ça tue la lecture. Bouquiner n'est pas lire. Lire est une passion, une vocation, une drogue dure, un travail, un gouffre dont nous revenons abîmés, de la suie des pages soulignant notre regard comme un eye-liner, le casque cabossé et la lanterne éteinte d'avoir trop lui vers lui l'auteur. Bouquiner c'est aller à la pêche le dimanche, effleurer des pages détruites d'avance, du broché, jeter un œil voire deux (un troisième serait le bon), occuper l'ennui de ceux que n'avoir rien d'autre à faire terrorise. Bouquiner c'est bon pour les magazines maudits et quatre-vingt-dix pour cent des romans policiers. Bouquiner c'est survoler un paysage qui restera caché à moins d'être totalement plat, c'est souhaiter que l'avion ne s'écrase pas, même en Belgique, qu'un pilote à la témérité grippée reste agrippé aux commandes. Bouquiner c'est rester bouc pour qui la lecture rend chèvre. Bouquiner c'est rester kiné quand le corps du livre appelle à la sexualité. Tant de gens se mettent au lit avec un bon bouquin dans l'espoir d'y trouver le sommeil, alors que la vraie lecture réveille l’esprit. Vouloir se détendre avec un vrai livre relève de l'oxymore, autant prétendre se désaltérer avec un whisky. La grosse masse des lecteurs fonctionne à la flotte et n'entend plus rien à la littérature : on voit même des gens lettrés, c'est-à-dire issus des facultés et exerçant des professions libérales, caler devant le moindre roman un peu complexe, un peu prétentieux, un peu revêche, se rebiffer dès que la phrase n'expose plus simplement les faits, les sentiments et les idées à la manière des quotidiens ou des dictionnaires qu'ils consultent fébrilement, sentant un monde leur échapper entre les lignes où il n'y a jamais rien eu, où il n'y aura jamais rien parce que, bordel, tout est là sous leurs yeux, noir sur blanc, les ombres projetées sur le papier rocher, pas de cadeau et rien d'autre qui permette de faire autrement qu'avec ça, ni âne, ni bœuf, ni sauveur. Bouquiner c'est se résigner aux journalistes historiques, comme en peinture on se résigne aux figuratifs, et adieu le courant de conscience qui ne ruissellera pas entre les plaques tectoniques de la boîte crânienne d'un lecteur trop terre-à-terre. Trouver un roman bien écrit tel un tableau bien peint est grotesque, il faut le trouver bien lu. Et s'il est long, il faut le trouver tout court. N'ajoutons rien.

1 commentaire:

  1. Que ce soit bien clair là-dessous : Lire est caverneux, mais bouquiner est grotesque.

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