vendredi 11 juillet 2014

Un autre monde

Oui, je suis un naïf croyant à un monde imaginaire dans lequel une banque réglant une succession par-dessus la jambe, et détenant toutes les coordonnées de la famille affligée, devrait dans un premier temps réparer son erreur par elle-même, puis dédommager chaque héritier du préjudice commis à hauteur de dix pour cent du patrimoine concerné, enfin ses représentants légaux déployer des excuses pieds nus et en chemise devant le parvis de l’église locale utile à quelque chose pour une fois, avant que d’avoir les pouces et les index tranchés, qu’ainsi ils ne palperaient plus jamais les grosses coupures, que leurs doigts manquants les priveraient pour toujours des joies du clavier, qu’en regardant leurs moignons ils se souviendraient jusqu’à la retraite qu’on ne laisse pas sans surveillance un stagiaire sur un dossier, à part ceux des milliardaires, qu’il devrait les accompagner impérativement à chaque migration vers la machine à faire les cafés jusqu'à ce qu’il en ait compris le fonctionnement en vue de les y confectionner et de les rapporter seul.
Pour apprendre, il est important de commettre des erreurs afin d’en tirer des leçons. Au début, en dépit d’instructions pourtant fort claires, le breuvage serait présenté à ces messieurs-dames dans une approximation inconfortable quant à son degré de chaleur, à sa force en caféine, à sa teneur en sucre, à sa rallonge en eau, à la position spatiale de son volume par rapport à une surface de référence appelée paroi du gobelet. Puis, des progrès conséquents constatés, notés et répertoriés après maints brûlages de gueule, chemisiers foutus et autres pantalons condamnés au pressing, il serait temps avec toute la prudence requise de former l'apprenti à des taches plus subtiles et pourvues d’un accent circonflexe...

jeudi 10 juillet 2014

ǝsınbuɐq

     .

au-dessus du monde
sous le plafond gris de crasse
un pholque médite

mercredi 9 juillet 2014

Un tanka, tant qu'à faire




dans proust comme ici
le narrateur et l'auteur
l'un voit l'autre écrit  .....................vers optionnel : là est la question
    ceci n'est pas un journal
    je ne suis pas samuel pepys*



* à prononcer pips
   tant à londres qu'à cambridge
   il faut le savoir

mardi 8 juillet 2014

Convolvulus pathemarconis



gramophones blancs
je n'entends pas la musique
fleurs de liseron

samedi 7 juin 2014

Turn


quoi écrire en juin
qui évoque la saison
l'été sera-t-il

l'orage menace
montrant mon poing au ciel noir
je menace aussi

sur le fil du temps
un équilibre se crée
on se tient à l’œil

un nuage crève
à l'horizon samedi
un rideau s'abat

pas de pluie qui mouille
l'herbe drue de ma pelouse
je tonds aussi sec

dans cette machine
la foudre est domestiquée
pas comme là-haut

l'électricité
m’incitant à avancer
en boustrophédon

jeudi 29 mai 2014

Premier naufrage du jour


brossage des dents
au-dessus du lavabo
neuf heures du mat

d'entre mes molaires
une graine de lin brun
chute sur le blanc

et suit la marée
du tonygencil moussant
la pauvre est noyée

essuyer un grain
est une expression connue
je l'applique ici

des gouttes de sang
de ma gencive irritée
miment un pollock

les amateurs d'art
se demandent quel tableau
un peu retournés

considérez bien
la première ambassadrice
du muesli maison

lundi 19 mai 2014

Cinq ascètes au sommet de leurs styles


Flaubert écrivait
croissait tel un chêne mûr
que la mousse tache


Walser écrivait
le cerveau en promenade
des pattes de mouche


Kafka écrivait
assez laid de sa personne
la métamorphose


Borges écrivait
aveugle comme deux taupes
tunnels bifurquant


Perec écrivait
avant sa disparition
de doux lipogrammes


jeudi 8 mai 2014

Cinq boissons chaudes




banni le café
le matin un chocolat
pas un banania                            
                                                à Alexandre Dumas



onze heures maté
trop chère la bombilla
je suis sur la paille                              
                                                à Roberto Arlt



un lapsang souchong
embaume après déjeuner
un cafard fumé                             
                                                à Sherlock Holmes



cinq heures sonnées
j'emmerde big ben ding dong
pour moi chicorée                                   
                                                à Napoléon



tournée de rooibos
chaque soir le roi se meurt
puis le boss rebosse                   
                                                à Michel Bouquet


samedi 3 mai 2014

Haïkus et lentilles


du côté du Puy
cuisson lente des lentilles
l'eau pure du puits


mieux qu'un tgv
plus courante est la corail
rose délavé


le chemin du fer
est moucheté d'escarbilles
l’œil ne peut s'y faire


l'opticien formel
les lunettes vous habillent
tri catégoriel


ma nouvelle vue
m'évite cailloux et billes
les filles sont nues


mardi 29 avril 2014

Un peu de ma correspondance


















Cher fils,
Hier soir, j'ai regardé La Vie d'Adèle ― Chapitres 1 et 2 (Blue is the Warmest Colour). Comme je le pensais, ce film est effectivement beaucoup mieux que La Graine et le Mulet du même réalisateur, il n'y a pas photo (ah ! ah !). Léa Seydoux en lesbienne virile, c'est un peu plus subtil que Josiane Balasko autrefois. Cette gamine au visage de pucelle préraphaélite, que je voyais si féminine dans ses autres rôles, m'époustoufle de plus en plus. Jusqu'où ira t-elle après ça ? L'autre, Adèle jouant Adèle, que je découvre, m'inspire moins confiance. Si ce personnage est fait pour elle, du sur-mesure flagrant, percer ensuite avec autre chose lui sera plus difficile. Mirettes de chien battu et quenottes de lapin vont la coincer dans un répertoire de victimes, et son très beau cul ne suffira pas à la sortir des collets qui lui seront tendus.
J'ai trouvé le film assez futé, soufflant de la poudre aux yeux de Christine Boutin. Dans cette histoire d'amour, l'homosexualité mise en avant par la critique et les médias n'a que peu d'importance. Elle est banalisée et admise par à peu près tous les personnages, y compris par ceux qui ne savent pas ; rien ne laisse supposer le contraire. Les parents d'Adèle, à qui la chose est cachée, intéressent peu Kechiche. On ne saura donc pas par la suite s'ils l'auront bien pris quand leur fille majeure et moins chaperonnée se sera mise en ménage avec sa belle gouine aux dents de loup, et l'on s'en fout un peu, le vrai sujet du film étant ailleurs.
Ce qui motive l'examen approfondi de cette passion somme toute anecdotique entre deux femmes, c'est la fracture culturelle qui se superpose à une fracture sociale légère, un peu douce (on n'est pas dans le gouffre lillois opposant les deux familles du Long Fleuve Tranquille). Entre les succulentes pâtes maison à la bolognaise et les huitres de chez un traiteur branché, entre un gagne-pain rassurant d'institutrice et la navigation à vue du statut d'artiste peintre, entre un parler fruste, souvent fait de négations devant les crimes découverts, et les discours flûtés bien qu'un peu creux sur l'art de Schiele mesuré à celui de Klimt, entre Questions pour un Champion en fond sonore et la Loulou de Pabst projetée sur écran nonchalant, tout est là qui montre pourquoi ces deux filles ne finiront pas leurs vies ensemble. Ce conte initiatique d'un torchon chez une serviette est impitoyable.
Quant aux scènes de bidoche claquée, pincée et enduite de salive qui ponctuent la relation d’Emma et d'Adèle, elles sont assez plaisantes à l’œil, et aussi goulues, pulpeuses et charnues que les nues peintes ou sculptées qu'elles contemplent ensemble à la Piscine de Roubaix.
Donc, même si ce n'est pas le chef-d’œuvre que tu prétends, j'ai passé un agréable moment devant ce film de trois heures qui ne m'a pas paru trop long une seule seconde. Je te remercie de me l'avoir conseillé. Cependant une chose m'intrigue : toi qui affirmais naguère être ennuyé par les histoires d'amour, je suis un peu surpris de ton engouement pour celle-ci. Mais peut-être as-tu commencé ton propre Bildungsroman.