mercredi 17 juin 2015

Les photos qui ont marqué l'Histoire - 2


Il est minuit et quart au Jardin Zoologique de Sarajevo. Les gnous se reposent, sur les genoux. Les chats sauvages reprennent leur teinte gris sauvage, tandis que les coassements puissants des crapauds-buffles nous gonflent et que le gardien ronfle. Mata Hari, l'espionne qui se rit de l'échec et du mat, est fatiguée. Elle a ondulé du ventre toute la soirée dans un cabaret minable qui plonge à demi dans les eaux brunâtres de la Miljacka. Maintenant il s'agit d'une autre affaire : elle doit monter la garde devant cette fichue trappe dans le plancher qui ne s'ouvrira peut-être jamais. Alors pourquoi ne pas attendre confortablement allongée. Une fois déroulé son sac de couchage spécial camouflage, elle s'introduit nue dans le doux duvet, sachant qu'une nuisette serait accrochée par les fausses dents trop bien imitées. Fourbue, elle s'endort en pleine action. Sur un rocher hors-champ, une bande de babouins couche-tard mate le cul de Mata, le trouvant moins rouge que ceux de leurs copines. Comme ils ne sont pas stupides, ils se demandent bien pourquoi elle s'enfile la tête la première dans un crocodile, leur rappelant le croque-madame égyptien, un plat des snacks du Nil. Cependant, la réponse est au-delà de l'entendement de ces pauvres créatures qui ignorent tout des aléas du renseignement militaire. C'est que Mata, depuis qu'elle est agent double, s'est aperçue qu'elle rentrait de plus en plus difficilement dans son sac de couchage spécial camouflage taille S. Alors elle a pensé, rompue aux techniques d'évasion, que si elle coinçait dans un sens, dans l'autre il fallait donc essayer. D'autant que sa petite poitrine et ses hanches plus larges semblent légitimer cette dernière tentative. Mais voilà que Madame Hari, harassée, se pique un roupillon pendant l'essayage. Et cela est fort dommage, car pendant qu'elle pionce, un séide de la Jeune Bosnie, bras armé de la Main noire, surgit de la trappe dans le plancher. Le fier mâle hésite un instant devant ce cul offert, avance un doigt... puis renonce. Tenant à respecter sa règle de non-intrusion du plaisir dans le travail, il s'éloigne vers son destin qu'il rencontrera près du Pont Latin, sans se douter que Mata était postée là pour l'empêcher d'accomplir sa mission : quoi de plus inoffensif qu'un crocodile trop vorace mort d'étouffement. Le gars viril à principes s'appelle Gavrilo Princip ; nous sommes le 28 juin 1914....

1 commentaire:

  1. Bonjour, Gilbert, et merci encore. Découvrant ce texte à 6 heures, on se sent un peu babouin lève-tôt, Pour se consoler de cette régression dans l'échelle des êtres, on savoure d'autant plus ce feu d'artifice d'esprit et cette maestria verbale, cet exploit d'équilibriste sur le fil de l'Histoire, du roman-feuilleton et de l'ascendance perecquienne.

    Guillaume

    RépondreSupprimer